CHAPITRE XIV
rable; néanmoins, rassuré par les paroles du bralimine , il l’interpréta en sa faveur, et au désavantage de celui qui l’avait si cruellement offensé. Son ame était dévorée d’une soif de vengeance que le sang de son ennemi pouvait seul étancher. Au coucher du soleil, il fit faire halte à sa troupe dans un grand bois; il lui ordonna de prendre de la nourriture et du repos, et il attendit impatiemment le retour de l’aurore. La nuit était calme; mais l’ombre que répandaient les arbres environnants la rendait plus obscure. La scène concordait avec l’état de son ame, aussi sombre que les objets dont il était entouré. Enfin le besoin de la nature l’emporta; et même, au milieu du tumulte de ses passions déchaînées, il s’endormit.
Cependant tout n’était qu’harmonie et que fête dans la demeure du Ralitore. Le festin nuptial avait été préparé; les époux avaient ratifié le contrat que leur cœur avait mutuellement formulé. Les yeux levés au ciel, ils en contemplaient la paisible clarté, et saluaient la présence de l’astre qui, dans leur ardente imagination, semblait sourire à leur union. Leurs cœurs étaient enivrés de joie; des chants d’allégresse, des paroles de félicitation retentissaient à leurs oreilles. Les habitants du voisinage s’étaient réunis : le tam-tam\ la sittar"^, la sarinda^, le kiirtaul^, le
' Tambour.
2 Guitare,
3 Violon.
4 Cymbales.
TABLEAUX DE L’INDE
sariagi', mariaieiït leurs accords afin de réjouir les convives. Les accents de la gaîté animaient le festin.
Tout à coup il fut interrompu par la nouvelle que le Hara s’approchait, prêt à tirer vengeance du rapt de sa fille. On abandonna brusquement le banquet, et, sans perdre un moment, le Rahtore assembla ses guerriers. Ils étaient en petit nombre, mais résolus. Ils ne montaient pas à plus de cent cinquante hommes; cependant leur brave commandant ne recula pas devant l’ennemi , car un vrai Rajpout ne refuse jamais le combat, quelles que soient les forces de celui qui l’attaque; pour lui la mort est toujours préférable à l’infamie.
Le jeune époux ne donna pas à l’ennemi le temps de le vaincre par surprise; il se mit en marche, accompagné de sa petite troupe, bien déterminée, et résolu lui-méme à combattre jusqu’au dernier soupir, pour la défense de son honneur et de celle qui maintenant était sa femme. Celle-ci l’encouragea à son départ, lui souhaitant un heureux succès, et ajoutant que son propre bûcher serait préparé, dans le cas d’une défaite. Ensuite elle appela sur lui toutes les bénédictions du ciel , et lui dit avec une émotion à demi comprimée : « Si l’Eternel a décrété ta perte, « ton ame n’ira pas seule occuper les berceaux de « Swerga. Ta sita"^ sera près de toi dans les demeures « destinées aux braves. » Il partit, animé d’une invin-
‘ Espèce d’instrument usité dans les fêtes nuptiales. * Sita , signifie épouse.