CHAPITRE XIV
cible résolution. Les deux troupes se rencontrèrent; le combat fut terrible : nul ne fît ou n’obtint quartier. Vengeance! était le cri de guerre, et la mort le suivait aussitôt. L’avantage du nombre était du côté du Hara, mais celui de la bravoure appartenait au Rahtore; cependant rien ne pouvait compenser l’inégalité d’une lutte où l’on combattait deux contre un, surtout lorsque des deux parts la valeur des guerriers était passée en proverbe. Le père offensé, altéré de vengeance, cherchait son adversaire dans le plus fort de la mêlée, et finit par le rencontrer. Il y avait dans leur maintien un air de sombre détermination auquel répondit l’opiniâtreté du combat; mais les forces décroissantes d’un âge déjà avancé ne pouvaient aller de pair avec la vigueur encore entière de la jeunesse. Le Hara fut renversé d’un revers de sabre par son adversaire; heureusement la doublure de sa tunique fut assez forte pour résister au tranchant de la lame, et préserva son corps d’une atteinte mortelle. Lorsque le Rahtore vit son ennemi étendu à ses pieds, il se souvint que cet ennemi était le père de sa jeune épouse, et s’abstint de redoublei' ses coups. Abandonnant son adversaire vaincu, il se replongea au milieu de la mêlée, et y signala son retour par d’éclatants exploits; mais le nombre de ses guerriers diminuait à chaque instant. Il était évident qu’ils devaient finir par être écrasés , et cependant ils continuaient de soutenir ce combat inégal avec une infatigable constance.
Cent quatre-vingts de leui’S ennemis avaient déjà
TABLEAUX UE L’INDE
succombé, et pourtant ceux-ci conservaient encore une accablante supériorité de forces. Plus de cent Rahtores étaient couchés sur le champ de carnage , sans que la fureur des combattants se fût ralentie. La terre était jonchée de cadavres, et, à tout moment, les vivants allaient grossir le nombre des morts. Le chef Hara se signala par des actions que n’auraient pas désavouées les temps de sa jeunesse; mais la soif de vengeance qui le dévorait ne pouvait être satisfaite tant qu’il voyait vivre son vaillant ennemi. Il le chercha une seconde fois, et dut de nouveau lui céder la victoire. Enfin , après une lutte désespérée, la troupe des Rahtores fut réduite à un seul homme; seul, celui qui les commandait échappa vivant, et quitta le champ de bataille à la fiiveui- des ombres du soir, ne laissant que cinquante ennemis qui pussent raconter l’histoire de leur sanglant triomphe.
Le Rahtore vaincu se retira, fatigué et abattu, dans la forêt voisine. II se sentait déchiré de remords, à l’idée d’avoir pu survivre au combat où tous ses compagnons avaient obtenu la plus noble récompense du soldat, une mort glorieuse sur le champ de bataille; tandis que lui se cachait au fond d’un bois, dans l’obscurité de la nuit, semblable à une bête féroce traquée par les chasseurs, et comme pour éviter un ennemi, de la main duquel il eût reçu maintenant la mort comme un don. D’abord ces pensées furent autant d’aiguillons insupportables qui irritaient les blessures de son aine généreuse; mais à mesure que ces accès de désespoir firent place au calme de la ré-