CHAPITRE XIV
flexion, 11 sembla s’élever au-dessus de la fortune, et recouvrer une énergie nouvelle. Il sentit se dilater son ame à la perspective de quelcpie noble entreprise; et tandis que tous les ressorts de son être semblaient se tendre de nouveau, il murmurait, dans la véhémence des sentiments qui l’agitaient, un rauque et terrible serment de vengeance. Dans cet instant, un lion traversa la route à la clarté de la lune : il crut ti-ouver dans cette circonstance un présage de sa future destinée. «Voilà, pensa-t-il, le représentant de « mon cruel ennemi. Je vais attaquer le monstre avec « mon épée, et, s’il tombe sous mes coups, je verrai « dans sa défaite le gage de ma prochaine vengeance « contre l’homme à qui je dois rendre mort pour « mort. Si c’est moi qui péris, je serai par là beu- « reusement délivré du double poids de la misère et « de la honte. »
Le guerrier était armé d’un bouclier de forme conique, renforcé d’une plaque d’airain épaisse et bombée, qui s’élevait du centre et se terminait en pointe émoussée. Levant son pesant tulwai\ il s’approcha intrépidement du lion, qui pendant ce temps avait manifesté, par des symptômes effrayants d’hostilité, ses sanguinaires intentions. Sa tête était légèrement comprimée; ses yeux étincelaient d’une horrible férocité, il léchait ses lèvres frémissantes, et, à chaque Instant, ouvrait sa vaste gueule, comme pour montrer les formidables défenses dont elle était armée. Le Rahtore, sans se laisser intimider par ces menaces préliminaires, s’avança d’un pas rapide vers son fé-
TABLEAUX DE L’INDE
roce ennemi, lui frappa avec force le crâne avec la pointe de son bouclier, et le lui fendit en deux. L’animal tomba mort à l’instant à ses pieds. Il sourit avec une joie sauvage, en le voyant étendu, aussi impuissant à lui nuire que le ver de terre sur lequel il était coucbé.
Il s’éloigna pensif, et se dirigea vers sa demeure avec un sinistre pressentiment. Il craignait d’être accueilli par les reproches de sa compagne qui, il le savait, ne le verrait pas d’un œil favorable échappé seul d’un champ de bataille qui avait été si désastreux pour lui. Son ame gémissait sous un poids accablant; mais se fiant encore aux vives affections de ce cœur si jeune, il prit courage, et se prépara à l’entrevue qu’il allait avoir avec elle. Lorsqu’il eut atteint cette maison qui, durant le jour précédent, avait retenti du bruit de la fête nuptiale, il trouva sa porte barricadée, et ne put pénétrer dans l’intérieur. Il pensa que cette précaution avait peut-être eu pour but de prévenir toute surprise de la part de l’ennemi, et frappa d’une main tremblante. Celui qui avait sans peur bravé la mort sous sa forme la plus teriâble, courbait la tête sous la crainte d’une colère de femme. Cependant la porte ne s’ouvrait pas ; il heurta de nouveau avec la poignée de son cimeterre.
— «Qui frappe?» dit dans l’intérieur une voix calme qu’il reconnut à l’instant , et qui réveilla dans son cœur les plus tendres émotions.
— «Ton époux, ma sitci^ » répondit-il avec l’accent énergique d’une ardente passion; «ouvre, et souhaite-Iui la bienvenue. »