CHAPITRE XIV
— « Ha!... Et quelle a été l’issue du combat?» demanda la Rajpoutni ^ toujours du meme ton , impassible et en quelque sorte sévère , qui glaça le sang dans les veines du jeune guerrier.
— « Désastreuse pour nous. Je suis resté pour raconter notre défaite. Tous les Rabtorés , excepté moi
- seul, sont couchés sur la plaine sanglante : c’était en vérité une lutte d’extermination. Voyant tout perdu, j’ai sauvé une indigne vie, encore utile à ton salut. Ouvre, mon amour. »
— « A qui ? »
— « A ton époux. »
— « Je n’en ai plus. Le mien a péri sur le champ de carnage d’où vous avez fui lâchement; jamais il ne serait revenu vers moi que le front couronné par la victoire. »
— « Me repousses-tu , ma sita ? moi , ton fiancé d’hier, ton protecteur pour la vie! »
— « Celui qui m’appelait sa fiancée a bu sa part de la coupe d’immortalité. Il n’était pas assez vil pour abandonner le champ de gloire, et laisser la mort ceindre de sa funèbre guirlande tous les fronts, hormis le sien. Il n’aurait jamais sauvé une honteuse vie pour errer obscurément h travers le monde, portant partout avec lui le stygmate de l’infamie. Mon époux n’était pas un lâche. Tu es étranger à ce cœur désolé. Retire-toi ; quitte la porte de la fiancée veuve : elle sait quel sacrifice est dû à celui qui est mort à jamais pour elle. »
Le Rahtore fut profondément blessé de ces repro-
ir.
TABLEAUX DE LTNDE.
elles. Ils tombèrent comme une flétrissure écrasante sur son cœur. Il sentit dans toute son etendue la force de cette interdiction calirie, mais hautaine, et recula devant un héroïsme qui étonnait le sien. Il se voyait répudié par celle qui était l’aimant auquel toutes ses affections restaient attachées , avec une ténacité dont le mépris même ne pouvait triompher. Elle l’avait flétri du nom de lâche ; elle refusait de l’admettre en sa présence ; elle lui déniait désormais tout empire sur ses sentiments ; elle le dédaignait , elle le rejetait. Elle avait parlé de sacrifice, et les plus mortelles appréhensions commencèrent à s’emparer de l’esprit du jeune chef. Il connaissait l’énergie de ses résolutions , ses principes d’inexorable honneur, sa constance invincible dans les souffrances , la haute idée qu’elle se faisait des obligations conjugales, et le soin scrupuleux qu’elle mettait dans l’observance des règles les plus rigides, que la coutume avait, pour ainsi dire, sanctifiées dans la caste à laquelle elle se glorifiait d’appartenir. Craignant que ses paroles ne renfermassent un sens terrible, il frappa de nouveau violemment à la porte avec son bouclier, la conjurant en même temps de le laisser entrer sur-le-champ. Elle ne daigna pas lui répondre. Dans l’excès de son désespoir, il recommença à heurter de toute sa force, et telle fut la violence du coup, que la porte céda et roula sur ses gonds, comme si quelque machine de guerre eût été dirigée contre elle. Il s’élança aussitôt dans la maison, jeta autour de lui un œil égaré, et ne vit pas l’objet qu’il cherchait. L’appartement dans