CHAPITRE XV
l’abandon le plus révoltant? Aussi la vengeance qu’ils tirent de leurs oppresseurs est quelquefois terrible. Mais leurs brigandages sont isolés : le plus grand nombre d’entre eux se soumet avec courage aux affreuses privations qui sont sa destinée. On les a vus, dit-on, se glisser hors des jongles, lorsque les fruits sauvages de la forêt ont cessé de suffire à leur misérable subsistance, et gagner les bords du Gange, où , à la faveur de la nuit, et à l’abri des regards, ils traînent sur le rivage les cadavres flottants qu’ils aperçoivent, pour assouvir, dans d’horribles festins, la rage de la faim qui les tourmente et les exténue.
De telles horreurs ont lieu de nous choquer vivement, dans un pays parvenu <à un haut degré de civilisation , et au milieu d’un peuple renommé pour son caractère doux et humain. Mais, quelque révoltant que soit le tableau que je viens de tracer, encore n’est-il point particulier à la secte des parias; M. Moore parle également d’une autre secte , qu’il appelle Paramahansa , et qui se livre au cannibalisme, non pas en tuant ses semblables pour les manger, mais en se nourrissant de la chair à demicorrompue des corps qu’ils trouvent dans le Gange et dans les autres rivières, aux environs de Bénarès.
Le paysage, entre Lucknow et Juaupour, mais surtout dans les environs de cette dernière ville, offre l’aspect d’un parc anglais. En approchant de Juaupour, nous vîmes de loin s’élever dans les airs plusieurs mosquées antiques, et d’une grande beauté. Ce coup d’œil rompait agréablement la monotonie
TABLEAUX DE LTNDE.
de l’aspect général du pays. Ces magnifiques constructions se déployèrent majestueusement à nos yeux, au moment où nous arrivâmes au pont, et nous arrachèrent un cri d’admiration involontaire. La Atoulah- Ran-Musjid est l’un des temples de son genre les plus achevés qu’il y ait dans l’Indostan. Elle n’est inférieure en magnificence et en richesse de matériaux qu’au fameux Taje-Mahl , décrit dans le premier volume de cet ouvrage. Et quand on considère qu’elle a été hâtie il y a deux cents ans, on peut bien en conclure qu’elle a dû coûter une somme à peu près égale à celle de ce monument célèbre.
La somme dépensée pour la construction de l’Atoulah-Kan-Musjid, s’élève, dit-on, à 70 lacs de roupies (plus de deux millions de francs); ce qui ne paraît pas exagéré, quand on admire les vastes proportions de cet édifice.
Il est en grande vénération parmi les musulmans, qui, pour la sainteté, le placent immédiatement après le sanctuaire de la Mecque, où sont déposés les restes du prophète. On nous laissa pénétrer sans difficulté dans l’intérieur. Il est vrai que, bien différents des Turcs, les mahométans de l’Inde sont généralement très-prévenants envers les étrangers, et ne témoignent aucune répugnance hostile pour les chrétiens. La plus belle partie de l’édifice intérieur est la nef du milieu, qui s’élève à une grande hauteur, et se divise en plusieurs galeries superposées. Elle est surmontée d’un vaste dôme, dont la voûte à caissons est chargée d’ornements du plus beau travail. I.e