La tour de Kutb
mins de poussière, quelque merveilleux mausolée, aux parois de marbre ajouré, aux tentures de soie rouge brodée d'or, aux tapis somptueux où s'étalent des joncriées fraîches de gardénias et de tubéreuses. Les plus luxueuses de ces demeures sont celles d'anciens solitaires, fakirs ou derviches, qui vécurent dans la misère voulue et le renoncement suprême, mais dont quelque souverain voulut honorer follement la mémoire.
La tour en granit rose apparaît de très loin, à l'horizon de ce pays de la Mort, bien avant les remparts et les palais ciselés qui s'étendent à ses pieds, sur les ondulations d'un terrain sec et pierreux abandonné aux bergers et aux chèvres.
Il est bientôt midi, l'heure accablante, quand je passe les doubles portes, aux ogives brisées, qui donnent accès dans cette ville fantôme : une sorte de lande funèbre, enclose de grands murs à créneaux, et si vaste que l'on voit à peine en entier le déploiement de son enceinte. Là dedans, quelques arbres qui se meurent de sécheresse, qui sèment au vent chaud leurs feuilles jaune d'or ; d'informes amas de pierres ; des dômes çà et là, des tours, si frustes, que l'on croirait des rochers; aux abords seulement de l'étonnante tour rose, des restes d'une lourde magnificence indiquent un quartier royal. Mais, dans ces glorieux débris, tous le^. styles se confondent; tant de guerres, d'invasions ont passé sur ce vieux sol, tant de destructions se sont suc-
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cédé, et de réédifications presque surhumaines, que l'on ne sait plus ; l'histoire de ce coin de la terre reste enveloppée de ténèbres.
Et c'est là, dans le palais d'un roi de légende, que je vais m'abriter pendant la période de la torpeur méridienne, à l'ombre presque fraîche des granits de mille ans. Pour quelques heures de recueillement ou de sommeil, je m'installe seul, sans même un serviteur indien, à l'angle d'une galerie haute, dans une sorte de loggia dominant une salle aux innombrables colonnes carrées, couvertes de sculptures archaïques; seul, afin de mieux pénétrer dans l'intimité de ces ruines, et même des bêtes qui en sont aujourd'hui les hôtes. Au dehors, un soleil torride surchauffe la lande déserte ; on n'entend pas chanter les cigales ni bourdonner les mouches ; rien que, de loin en loin, le cri strident et isolé de quelque perruche, qui rentre au palais pour dormir à l'ombre, ayant son nid par là, dans les ciselures d'en haut ; ou bien, le frôlement d'un petit tourbillon de feuilles sèches, qui s'engouffre entre les colonnes, chassé par une rafale du vent de famine.
Les granits qui recouvrent la salle d'un pesant plafond s'entre-croisent, se superposent en amas pyramidal ; ce sont des monolithes très longs, employés un peu comme les poutres de nos vieilles charpentes : procédé enfantin d'une humanité qui ignorait le dôme, la eourlmre des voûtes, ou qui ne s'y fiait pas encore. Au-
dessous de moi, il y a d'abord la forêt des colonnes, dec piliers superbes, — monolithes, il va sans dire, — et
i dont le dessin carré est aussi pour rejeter l'imagination dans les plus vieux temps hindous. Et, du recoin obscur, de l'observatoire d'ombre où je suis, j'aperçois aussi, par de larges baies ouvertes, les choses du dehors; j'aperçois les granits rouges, les grès rouges, les porphyres, toutes les ruines d'alentour qui ont Tair d'être incandescentes sous le soleil de feu. Dans un recul à peine appréciable, tant l'air est transparent et tant la
' lumière est précise, d'admirables portiques dressent encore leurs ogives précieusement ciselées, où s'enroulent des inscriptions d'Islam, en primitifs caractères coufiques. Et un obélisque de fer, d'un âge inconnu*, se lève tout noir et couvert de lettres sanscrites, parmi des tombes, au milieu d'une place dallée qui fut jadis la cour intérieure d'une mosquée très sainte, réputée en son temps « la plus belle du monde ».
Des trottinements légers, en bas, sur les dalles!... Trois chèvres, suivies de leurs jeunes chevreaux, font leur entrée dans le palais, et, sans hésitation, comme des habituées, montent à ma galerie haute, se couchent à l'ombre pour la sieste de midi. Je reçois aussi des
4. Obélisque de vingt pieds de haut, élevé, dit Tinscription, par Dhava pour célébrer sa victoire sur les peuples Valliikas, probablement vers le iii^ siècle de Tère chrétienne; Tunique 'Bonument en fer que l'antiquité nous ait légué.
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visites de corbeaux, et surtout des visites de tourterelles: tout ce monde cherche la fraîcheur, se pose et s'endort. Et le silence, après cela, s'établit, incontesté, définitif, sans même ce bruit de feuilles mortes qui s'envolaient, car le vent sommeille à présent, comme toutes choses. Au fond de ma loggia est une petite fenêtre donnant sur l'extérieur, et par où je devrais voir le ciel ; mais non, ce que j'aperçois me semble une broderie blanche ^ sur fond rose, qui se tiendrait comme suspendue dans . l'air, à une distance imprécise : les flancs de la grande tour, le rose de ses granits et le blanc de ses inscrustations de marbre...
C'est ici ma dernière étape avant cett^ Bénarès dont. ]'ai peur, et où je serai dans deux jours, ne pouvantreculer davantage la déception suprême qui m'y attendj sans doute... J'y songe beaucoup, au milieu de cette mystérieuse paix des ruines; ma pensée est tendue vers^ la maison de ces Sages, dont je vais accepter la frugale; et si étrange hospitalité...
Mais, dans mon imagination, que la torpeur ambianta^ entraîne au sommeil et au songe, persiste aussi la; préoccupation de la grande tour, qui trône dans mon. voisinage immédiat. Un roi, dit la légende, la fit cons-| truire pour satisfaire à un caprice de sa fille, qui voulait apercevoir à l'horizon une très lointaine rivière. En^' m'avançant à la fenêtre de ma loggia, je suis on ne| peut mieux pour la regarder ; toute rose, à côté d'uû|
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portique rose, elle s'élance dans l'implacable ciel pur. Elle déroute les yeux par sa sveltesse et sa hauteur, elle dépasse trop les proportions des tours ou des minarets déjà connus S et le renflement de sa base lui donne un air de pencher ; et puis, c'est anormal, une chose si splendide, si intégralement conservée, qui surgit au milieu d'un désert semé de ruines. La pierre en est tellement polie et d'un grain si fin que la rouille des siècles n'a pas eu de prise, et la fraîche couleur s'y est maintenue ^ Des cannelures rondes, qui vont de la base jusqu'au sommet, simulent les plis d'une étoffe, les « godets » de soie d'une robe de femme ; toute la tour est plissée, comme un parasol refermé. La forme de l^nsemble fait songer aussi à une gerbe de tuyaux d'orgue, à un faisceau de gigantesques troncs de palmiers, que lieraient à différentes hauteurs des coulants brodés, des coulants qui sont des galeries en granit, surchargées d'inscriptions d'Islam en mosaïques blanches...
Je dormais presque... Des pas d'homme, tout à coup, au-dessous de moi, des pas empressés ! Diversion bien imprévue, après des heures d'un tel silence. Et une dizaine de personnages apparaissent, éclatants de couleur, — des bleus crus, des blancs, des dorures, — sur
1. Tour de deux cent quarante pieds de haut, l'une des merveilles classiques de Tlnde.