LIV. VII. — INsimJTIOX» MIUT^lttS
les moindres marques de condescendance (1).» Un autre écrivain dit encore : « Le gouvernement des cipayes comparé au gouvernement anglais est d'un caractère tout particulier. Il dépend de ceux qui les commandent. Qu'un oflicier parvienne à gagner leur conliance, à prendre de Tinfluence sur leur esprit, il en obtiendra les efforts les plus extraordinaires (2). » On reconnaît là ce besoin de personnification, d'incarnation pour ainsi dire, des idées abstraites sous forme huKiaîne, qui a toujours été le caractère distinctif de l'Orient. Un Arabe abordant un Européen lui dit pour tout dis«x)urs : t Napoléon ! »»
Les natiires les plus vives, les plus mobile^, sont aussi celles qui sentent le plus le besoin d'une n'gle constante, sévère, uniforme; elles se passionnent en quelque façon pour ces sortes de choses. C'est ainsi que la vie monastique est née en Orient; qu'elle s'y est développée au sein de pratiques et d'austérités supérieures à toutes celles qu'elle déploya dans le monde occidental. Ces natures passionnées trouvent à se dompter une jouissance proportionnée à l'énergie de la lutte. La discipline militaire a peut^tre pour le cipaye une sorte de charme analogue à celui des pratiques du cloître pour le moine. L'Indou retrouve encore sous les drapeaux une sorte d'asservissemeut du même genre que celui de la caste , dont l'habitude a fait une partie de sa vie , qui est dévenu comme un besoia de sa nature. La vie militaire le rend membre d'une autre caste à laquelle il apporte une sorte de dévoûment analogue à celui qu'il porte à celle où il est né. Il s'assujettit à ces
(I) Enquête, p. 485.
(a)Shorc,t. lî, p. 418.
4^ l'i.^dk huus la d:>siimatio:i à;iglaisr.
rites nouveaux avec ia inôiiie racililé qu'aux anciens. II iinit par les aimer, par s'y attacher, par les pratiquer avec une sorte de passion désintéressée , à la condition cependant que les exigences de là discipline ne se trouveront jamais en contradiction avec les coulunies et les usages de sa propre caste. Sur ce dernier point il demeure tout aussi intraitable que le reste de ses compatriotes. « Dans ce cas, abandonnant sur-le-champ son caractère doux , tlexible, inofreiisif, le cipaye pourra manifester tout à coup Tobstination la plus déterminée, la férocité la plus sauvage (1). »
La situation sociale et politique du pays contribue à développer chez le soldat indou cet attachement au drapeau. Les institutions de la caste et du village, que nous avons vues si favorables à la conquête, ne le sont pas moins à fortifier dans les mains des Anglais Tinstrument propre à la leur conserver. Nous l'avons dit, la patrie intellectuelle de Tlndou c'est la caste. Or cetie patrie il ne cesse pas d'habiter partout où il peut en pratiquer les usages, en suivre les coutumes. La |)atrie terrestre , c'est le village. Or comme ses intérêts , en son absence , y sont tout aussi bien garantis que s'il s y trouvait de sa propre personne , que s'il les gérait de ses propres mains, il l'habite encore, en quelque façon du moins, même sous les drapeaux anglais. Il touche de plus une solde plus profitable que ne lui serait tonte autre profession.
Les soldats indigènes n'ont Jamais cessé de montrer à chaque page de leur histoire le caractère que nous venons de leur attribuer. Au^restc,Viiiclques traits empruntés çà et là aux annales militaires des trois prési-
(i)Ma!i'olm, PoUt, kistor., t. II, p. 2r>G.
LIY. YII — I.'ISTITLJIO^IS SIILITÀIHCS Ul
denccîs achèvoi ont de les (aire coimaUre-. Us préâjenleronl surtout de nombreux exemples de dévoùment à leurs chefs, d'abnégation personnelle > de passion pour la discipline.
Le siège d'Arcot soutenu par Clive commença pour les Anglais une carrière de prospérité qui ne s'est point arrêtée; nous en axons raconté ailleurs l'histoire en détail. Insistons sur une circonstance de nature à faire le plus grand honneur aux cipayes. Vers les derniers temps du siège, les approvisionnements touchaient à leur fin. Il ne restait plus que du riz, encore en fort petite quantité. Les cipayes demandèrent à être chargés de faire bouillir à l'avenir la portion destinée à la nourriture journalière de la garnison. Us dirent à Clive : « Vos soldats anglais peuvent manger ce qui a été préparé par nous; nous au contraire nous devons nous abstenir de ce qu'ils ont touché. Contieznous ce riz, nous le leur rendrons jusqu'au dernier grain; (]uant à nous, nous nous contenterons de l'eau où il aura bouilli (1). »
Dans la campagne de 1791 contre Tippoo , un des plus anciens capitaines (subahdars) indigènes, du nom de Sudder-Beg, cherainaità cheval et à quelque distance de sa troupe. Trois cavaliers de l'armée de Tippoô , fcivorjsés par quelques accidents de terrain, arrivent j usq u à 1 ui sansen avoir été aperçus. Le com bat commence entre Sudder-Beg et ses assaillants, ou, pour mieux dire peut-être, allait commencer, lorsque le fils de ce dernier, qui servait comme hamildar dans le même corps, s'élance au secours de son père, tue celui des Mysoréens (jui le serre de plus près, et met les deux
{1} Malcolm, Histoire politique, p. 195.
attires en Tuile. Mais lo vieux capitaine, à la vue de cet expioitdeson fiiSy se livra au plus violent accès de colère ; il lo Ht arrêter sur-le-champ , et se disposait à le faire sévèrement punir pour avoir osé quitter son rang sans permission. Le colonel Floyd, qui commandait le corps ) fut obligé d'employer toute son autorité pour empêcher l'elfet de suivre la menace. Le vieillard ne pouvait se consoler de ce que (d'après ses propres expressions) « un insolent jeinie homme ^ un blanc* bec, lui eût arraché ses adversaires des joiains à la vue de tout le régiment (1). «
L^armée de Madras citait encore parmi ses plus braves* ofticiers un certain Cawder-Beg, subahdar au 4fue régiment. Oflicier d'ordonnance du colonel Floyd en 1790, il se fit remarquer par plusieurs traits de bravoure et de sang-froid ; ils lui valurent un sabre d'honneur sur la lame duquel était gravé le récit d'une des actions les plus périlleuses auxquelles il eût pris p<irt. D'ailleurs ses talents et sa capacité étaient au niveau de sa bravoure.
Sir John Malcolm, fort bon juge, à coup sûr^ vu choses semblables y se trouvait employé en 1799, pendant la campagne de Seringapatam , en qualité d'agent politique auprès deTarmée du subahdar du Deckan ; il commandait aussi un corps de cette armée. Cawder- Beg était lui-même à la tête d'un petit corps d'infanterie indigène ; mais , en raison de la grande réputation dont il jouissait, Malcolm obtint du subahdar, en Viveur de Cawder-Beg, le commandement d'un corps do cavalerie dedeux mille hommes choisis parmi les meilleures troupes de l'armée. Deux jours s'étaient écoulés,
(1) Malcolm Polit, histor., |». I, p VJ7-8.
^V^. vu- — INSTITUTIONS lflMTAIABS# 49
lorsqm sir jQhn vit uu cavalier accourir à toute l>pjde« 11 venait lui apprendre queCawder-Beg se trouvait aux prises, de sa personne, avec un cavalier ennemi, a Je me dirigeai avec quelque hâte, dit sir John , vers le lieu du combat. J'étais bien déterminé^ dans le cas où Caw* der-Beg serait demeuré vainqueur, à ne Ten réprimant der que plus sévèrement pour une conduite si peu convenable à la situation où il venait d'être placé. Le^ craintes que je pouvais avoir pour sa propre sûreté fa* rent bientôt dissipées. Je le vis venir à moi, à pied, avec deux sabres à la main , qu'il s'empressa de m'offrir. Il me pria en même temps de vouloir bien cont^ir mon méconténtementjysqu'àce que je l'eusse entendu,» Me prenant alors à part, il me dit : « Le général de » l'armée du Nizam, grâce à votre témoignage, est » bien demeuré convaincu de ma capacité à remplir » l'emploi que vx)us m'avez fait confier. Cependant je » ne tardai pas à m'apercevoir que les officiers de p haute naissance, de haut titre, du corps de cavalerie j» qu'il a placé sous mes ordres, ne laissaient pas que de » regarder avec un œil de mépris ma courte jaquette , 9. mes pantalons serrés , mes bottes à l'européenne. Il » est évident qu'ils se croyaient déshonorés d'être obliy gés de m'obéir. Or cela me détermina à accepter un » combat qu'un cavalier mysoréen bien monté vint ofr » frira notre ligne, et qu'aucun d'eux n'acceptait. Je 9 m'étais engagé à ne pas user d'arme à feu. Je réussi^ r pourtant à le jeter à bas de son cheval. JJn de,ses pa-r 9 rents accourut pour le venger ; je le blessai et Temr 9 menai prisonnier. Vous entendrez ^ je vous le pro-* » mets , de bons rapporis sur mon compte ce soir, cheai jt le subahdar; et je vous fais la promesse la plus for* V melle de ne plus m'engager à Ta venir dansaucun au* n. 4
9é »*IMM #0M Iri MIMAtlOK AlfQLAItt»
y treoomtet singulier. » Lerieut siibahdar avatH de* viné juste. »
Un certàifi Sheick-Ibrabim, capitaine dans les gardes du corps du gouverneur de Madras, ne fut pas un of* ficier moins distingué. Le corps où servait Ibrahim se trouvait employé en 1801 contrôles Polygards, habitant au midi de la présidence de Madras, race ancienne et guerrière. €e corps était alors commandé par le capitaine Alexandre Grant. Cet officier, impatient de se distinguer, ordonna une chaîne sur un corps de pi* quiers indigènes infiniment supérieur en nombre à ses prières troupes. Sheick^Ibrahim, qui avait une grande expérience de la guerre, comprit que ceux qui dirige* raient la chatte n'y devaient pas survivre. H le dît au capitaine Grant ; il ne 1'^ pressait pas moins de tenter un exploit qui dans tous les cas devait ftiire grand honneur à leur corps. La charge eut lieu. Un tiers des cavaliers demeura sur le carreau, et parmi eux un grattd nombre d*offlciers; mais rinfhnterie en* nemie fût culbutée, et le succès com{riet. Sheick-Ibra* him reçut plusieurs coups de pique : une entre autres, après lui avoir traversé la gorge de part en part, était demeurée dans la plaie ; il la itenait à la main , tout en S'fnformantdu sort du capitaine Grant. On lui montra odui-ci gisant à quelques pas de là, étendu sans mou* vèmeni, la poitrine traverséed'uncoupde lance, etmort suivant toute apparence. Ibrahim laissa échapper sur le Sort de son chc^ quelques plaintes dont il s'était abs< tenti pourlDa-mëme; puis, arradiantde sa blessure la pique qu'U avait soif tenue jusque là, il expira presque immédiatement.
Le gouvernement de Madras, en apprenant cesdr^ OMstdHCes, s'empressa de publier un ordre du jour eiîi
KfV. Vil. -^ I9f8TITirTIOKS IMlhlTkXU»*. Si
rhonneur dlbrâhim ; une pension égale à la solderont il avait joui de son vivant fut accordée à sa veuve; en* jfifî un récit cifcoD^tandé de sa vie et du dernier exploit que nous venons d« raconter, rédigé en persan et en indostani, fut raoïi* à sa femilte de Ha part du gouverélément.
Ces honneurs ne furent point stériles, et semblèrent avoir inspiré de l'esprit d'Ibrahim tout le corps où il avait servi. Peu de semaines après cet événement, 'un lieutenant (jamadar) de ce corps fut envoyé en reconnaissance à la tête de ci^q ou six cavaliers, avec mission de surveiller le passage d'une colonne ennemie sur un cbemin où on la savait engagée. €ette colonne, forte de deuK ou trois cents hommes, ne tarda pas à paraître. L'officier indigène, en dépît de Tei^trême disproportion des forces, l'eut à peine aperçue, qu'il Tattaqua réso* lument. Cette témérité la jeta dans le désordre et Té^ tonnement; ses chefe furent blessés et démontés avant d'avoir eu le temps de se reconnattre. Le jamadar commença sa retraite ; il ropérait heureusement depuis quelques instants déjà , lorsqu'il fut atteint d'un coup œortel. Au moment de commencer cette attaque au^ dacieuse, il avait envoyé un cavalier au capitaine Grant, ce même officier laissé pour mort à une des actions précédentes, avec ce message ; « Que le capitaine «sache qu'il y a dans les gardes du corps plus d'un SbeicMbrahim (1). »
Dans la guerre de 1791, le général en chef eut besoin de former un corps d'élite pour l'attaque de Manille. On voulait n'employer que des volontaires^ Le colonel
(1) Malcolm, Abrégé de la naisn<mce^ des progrès, du caractère de V armée indighne, p. 202-3.
'bt ft'iNDB 80tJ8 LA DOMINATION ANGLAISK.
Oram, ofticier également distingué par ses talents , sa bravoure, et un esprit hardi et entreprenant, comman* dait alors le 22« régiment d'intknterie indigène. A la parade , se plaçant en avant du front du régiment , ii demande quels sont les soldats qui désirent s'engager pour l'expédition de Manille. Les cipayes gardent un moment le silence. Une voix partie des rangs s'écrie enfin : « Le colonel Oram partira-t-il avec nous? — Je partirai. — Continuera-t-il à nous commander? — Je vous commanderai. — Eh bien , répondent d'une voix unanime les cipayes, nous partirons tous.... En Euro^ pe! en Europe ! » continuent-ils à crier tumultueuse* ment, voulant dire par là qu'ils iraient jusqu'au bout du monde. On sait la répugnance des Indous pour la mer ; ceux-ci montrèrent pourtant jusqu'au moment de l'embarquement une résolution qui ne faiblit pas un instant. Non seulement aucun homme ne déserta ; mais à la dernière revue, qui ne précédait que de peu d'heures rembarquement, il se trouva dàiis les rangs un certain nombre de soldats au delà de Teffectif. C'étaient des soldats du même régiment , mais appartenant an bataillon de dépôt. Ils avaient déserté pour aller faire la campagne sous les ordres du colonel Oram (1).
En 1804, un petit détachement anglais et un corps auxiliaire appartenant à l'armée du Nizam se trouvaient enfermés entre deux rivières; elles grossirent tellement , que le passage devint tout à coup impossible. Les approvisionnements cessèrent de leur parvenir. C'était d'ailleurs un temps de famine générale , car la récolte avait manqué dans toute la presqu'île. Le commandant du détachement, nommé Halyburton, voulut
(i)Ma!colm,p.2<'5-G.
rir. viî. — iNSTiTDTioas militaires. 53.
Odnhaîire avec exactitude l'étendue de ses ressources ; il fit le recensement de tout ce que le camp renfermait de riz. La quantité s'en trouva tellement exiguë, qu'on calcula qu'à grand'peine pourrait-elle fournir pen^ dant cinq jours une moitié ou un tiers de ration au seul corps européen. Quant aux cipayes, toute diS' iribution cessa immédiatement pour eux. Ce fut à chacun d'eux à se procurer quelque peu d'herbe ou de racines pour ne pas jnourir de faim. Mais en mé* me temps à qui croyez-vous que fut confiée la garde de ce chétif approvisionnement de riz? A ces mêmes cipayes si cruellement , d'ailleurs si nécessairement peut-être , exclus de ce partage ! Or ce service , ils l'accomplirent avec la plus entière, c'est peu dire > avec la plus héroïque exactitude. L'histoire militaire de notre Europe présenle-t-elle beaucoup de traits supérieurs ou seulement comparables à celui-là?
Après la prise de Mangalore , le corps entier du général Mathews fut fait prisonnier par Tippoo. Le sultan, comprenant tout l'avantage qu'il recueillerait à faire entrer à son service un corps de troupes aguerries et disciplinées à l'européenne , fit tous ses eiïorts auprès des cipayes anglais pour les engager à prendre ce parti. Les offres les plus avantageuses échouèrent contre leur fidélité. 11 tendit alors au même but par des moyens opposés. Ces cipayes furent employés, à compter de ce moment , aux plus rudes travaux. On les faisait travailler aux fortifications de plusieurs villes, entre autres de Chitteldroog, située dans un pays excessivement malsain. On nedonnait àchaque homme qu'une fort petite quantité de grains de qualité inférieure, pour environ un sou par jour; la nuit , après les rudes travaux de la journée, on les enfermait dans d'étroites
54 L*fNDB 800f LA DOMINATION A!f«LAt8l«
prisons. Les insultes et les mauvais traitements étaient de tous les instants du jour et de la nuit. Mais ni la maladie, ni la captivité, ni ces odieux procèiés ^ ni la (him , ne parvinrent à ébranler la fidélité de ces soldais : pas un seul n'était entré au service de Tippoo lorsque la paix fut conclue. Ils furent aiora dirigés sur Bombay, de compagnie avec un petit déta* cheinent d'Europèans également fait prisonnitT pendant la guerre. Les deux détachements, faisant la même route , avaient les mêmes haltes ; toutefois les Myso« réens ne manquaient jamais, le soir venu , de les faire camper séparément, mettant entre eux soit un étang , soit quelque autre obstacle réputé insurmontable. En dt'pit de ces précautions, pas une seule nuit ne se passa sans qu'un certain nombre de cipayes , traversant à la nage cet étang ou surmontant cet obstacle , au risque de leur vie s'ils étaient aperçus par leurs garctes y n'arrivassent au campement européen. Là se trouvaient les officiers sous lesquels ils avaient servi , et qu'à tout prix ils voulaient voir. Souvent aus» ils apportaient à ces derniers quelques légères sommes à grand'peine économisées sur leur chétive solde , les priant instamment de les accepter et leur disant : « C'est peu de chose, mais prenez*Ie ; la moindre racine , la moindre poignée de riz , suffit à notre nour* riture ; mais à vous il faut du bœuf et du mouton (1). t Voici un autre trait de dévoument héroïque. En 1797^ le capitaine Packenharo, monté sur le vaisseau de la marine royale la Résistance, accompagné de quelque autres navires de moindre dimension appartensint à la Compagnie, vint prendre possession deCopong. C'était
(1) Sir John Malcolm,
LIT, TIL ^ JEN$T|TCTIOM0 XILITAlftSI. (5
le principal établissement des Hollandais dans Tile de Ternay. Le lieutenant Frost, delà marine de Bombay, ^vait été nommé au gouvernementde la place. Il s'établit dans une maison voisine du rivage, dont il s'empara. h^ capitaine Packenbam devait Vy rejoindre le lendemain. Tous deux avaient à prendre avec le gou^^ verneur hollandais certains arrangements relatifs à la future administration de la Compagnie. Les Malais, avertis de cette drconstanoe» résolurent d'en profiter; ils complotèrent d'attaquer les Anglais au moment oà Packenbam mettrait pied à terre. Un aqddent fortuit décida celui^i à remettre la visite à nn autre jour; seulement il envoya son canot. A peine oe canot eut^l toud)iéleriv9ge, que commença l'attaque, ou, pour mieux dire, le massacre des Anglais. En quelques minu^ tes vingt d'entre eux furent égorgés. Une partie des Malak, s'éloignant alors du rivage, se mirent en mar*^ che vers la maison occupée pa^ Frost. La tête du chirurgien du vaisseau, placée au bout d'une pique, les précédait en guise de drapeau» Le danger de Frost sen»» blait inévitable^ ihais deu$ cipayes de son bataillon , qui l'avaient accQmpagoé à terre» lui dirent: ^ Sauvezvous, noufi combattrons jusqu'à la mort » ;. et, ces paroles è peine prononcées, ils se précipitèrent sur les assaillants, qu'ils parvinrent effectivement à arrêter quelque ternp^i. Le lieutenant en profita pour s^échap** per, Les dem^ cjpayes çnordirent la poussière après une résistance désespérée. A l'aide d'une lunette d'approche on ne tarda pa^à reconnaître, du pont à^ l'Intrépide ^ lew^ tètes promena çà et là sur des piques par leurs farouches vainqueurs.
Le lendemain de la bataille d'Assye, un otQder d'état-major vit un grand nombre de soldats œeupés i'm
ëô L*INOK sors Là DOMINATION ANCLlttC.
enterrement. Udemanda quels étaient ceux dont on allait confier la dépouille à la terre. « Ce sont cinq frères, lui répondit un des assistants, que nous allons placer dans un même tombeau (1). i» L'officier, qui les avait connus, se laissa aller à exprimer vivement ses regrets. II adressa en même temps quelques paroles de consolation aux survivants. Mais un d'eux, Tinterrompant brusquement: « Pourquoi se désoler? N'étaientce pas des soldais? Ne sont-ils pas morts en remplissant les devoirs du soldat? Le gouvernement aura soin de leurs enfants, et nous verrons bientôt ceux-ci venir prendre dans nos rangs la place de leurs pères. »
Nous^ avons dit comment les premiers corps de cipayes se plaisaient à se faire désigner par les noms de rofflcierqui les commandait. En dépit des chiffres dont Tordonnance, en Angleterre aussi bien qu'en France, a impitoyablement numéroté les régiments, encore aujourd'hui ils ont conservé quelque chose de cette coutume. Les soldats de Matbews et d'Halyburton se sont fait long-temps désigner par ces noms. Les cipayes qui avaient servi sous le duc de Wellington, alors srr Arthur Wellesley, se nomment encore aujourdhui avec orgueil « bataillon deWellesley ». Quinze années après, dans les guerres de 1817 à 1818, il suffisait de leur donner ce nom pour leur faire braver tous les périls. Sir Eyre Coote , un de leurs héros favoris, est demeuré un personnage obligé de leurs récits traditionnels; cinquante années après sa mort, on voyait encore des soldats, fils et petits-fils de ceux qui avaient servi sous ses ordres, venir en pèlerinage à Madras. Leur but était de contempler son portrait, exposé dans
^.(1} Oo se donne aussi le nom de frère entre consiiis-germaini. .
ttV. vit. — IN9riT0TlOÏ<S ItlLlTAtRËS. Sf
la grande salle de Thôtel de la présidence , tout en se racontant les uns aux autres les légendes dont il demeu^ rait l'acteur principaL
Les traits individuels, quand ils sont multipliés^ donnent sans doute Tidée du caractère national. D'ailleurs , des corps entiers de cipayes reproduisent fort exactement la physionomie que nous venons d'esquisse^ chez plusieurs de ces soldats.
Le bataillon deMathews , dont il a déjà été question ^ fut un des premiers corps organisés de l'armée du Bengale. Ce corps fit avec distinction un grand nombre de campagnes. Mais par malheur, en 1782, un ordre d'embarquement lui fut donné, soit ignorance de la répugnance des Indous pour la mer^ soit espérance de la surmonter. Ce bataillon, tout discipliné qu'il fût, refusa unaniment de s'embarquer. Il se mit en pleine insurrection. Du reste les officiers européens continuèrent à être traités avec la même déférence que par le passé. Le service , loin d'être interrompu , se fit avec autant, si ce n'est plus, de régularité que jamais. Plusieurs cipayes emprisonnés pour fautes de discipline ne furent point relâchés. Au i)outde quelques semaines une cour martiale fut convoquée par ordre du gouverneur. Deux subahdars oa capitaines indigènes , condamnés à être at4achés à la bouche d'un canon ^ subirent ce supplice. D'ailleurs le service maritime auquel on avait prétendu contraindre le bataillon n'eut pas lieu ; maid les exigences de la discipline tirent dissoudre ce batail- Ion. Il fut licencié, et les soldats furent incorporés dans d'autres bataillons. « Ainsi finirent les Mathews , nous dit l'historien .de l'armée du Bengale, eorps qui a fait parler de lui aussi bien et aussi haut , pendant les trente-six années de son existence , qu'aucun autre batail-
8$ L-INM t09i LA DOMINATION AN^Litt».
Ion de cette armée. Encore aiyourd'hui, si yom rencontrez quelques vieux soldats qui ont jadis figuré dans ses rangs, et que vous leur demandiez dans quel corps ils ont servi , vous les verrez répondre en relevant fièrement la tête : • Bataillon de Mathevirs (1). t En dépit du temps et de la distance » on s*as60cie volontiers » ce me semble , au sentiment de tristesse sympathique qui respire dans ces dernières lignes. L'bisiofteii i nous l'avons dit, avait appartenu, de même que les Matbews, à Varoiée du Bengale.
Certains corps de cipayes accomplirent aussi des services dont le mérite et la dilBculté n'échapperont pas à Vml des militaires.
Un petit corps d'armée sous les ordres du ecdonel Leslie partit du Bengale pour se rendre à Surate. U traversa la presqu'ile dans sa plus grande largeur sans avoir laissé un seul homme en chemin. En 1781, un autre corps composé de cinq régiments de cavalerie indigne fit une marche de UOO milles (333 lieues ) à travers la province de Cuttack et les Circars du nord ; il arriva à Madras à l'instant le plus critique des affiilres. Pas une seule désertion n'avait eu lieu dans cette longue marche. En 1783 on vit ce même corps se dia« linguer paiement à Tattaque des lignes de Cuddalore, défendues par les Français. Là il se rencontra pour la première fois à la baïonnette avec les troupes européennes > et cette arme, réputée si redoutable dans les mains de nos soldats , ne parut pas l'étonner. Au mt« Heu de la terrible insurrection de Benarès , un petit corps de troupes ne se laissa pas ébranler par le péril le plus inruninent. Les batailles de Delhi, de Lasware ,
(l)CaplUfiwWiiUaiM.
LIT. Yll, — INflTITVTION^ MlUTÀlMi* 19
d*Ass;e, les sièges d'Agra et de Decg , dans la eampa* gne de 1803 et 1804 , îes virent déployer les mêmes qualités. Us se diminuèrent encore daas la longue netraite du colonel Monson , comcnencéesur les bords de la Ghambul pour aller finir à Âjp^a^ c'est-à-dire sur une route de 400 milles (1). Or ee fut une des opéra-* lions militaires les plus pénibles qu'on puisse imagi* ner : le temps était affreux , les routes détestables , les vivres manquaient , et pas un jour ne s'écoulait sans qu'il fallût en venir aux mains avec l'enn^ni. Mais le siège de Bhiu*tpoor fut sans contredit la circonstance où ils purent faire briller davantage toutes leurs quali^ tés militaires. Au premier assaut» im seul bataillon (2) eut 150 hommes, tant officiers que soldats, jetés sur le carreau. Au troisième , un détachement d'environ 800 hommes (3) en perdit 350 en qudques minutes, lout en repoussant une sortie des assises , qui les avaient pris en queue. Le second et le quatrième assaut furent également meurtriers; mais dans aucun cas les ci* payes n'abandonnèrent la brèche que sur l'ordre formel do général, trop tard décidé, il Tant le dire, à ëiire œsser cette inutile autant qu'héroïque boucherie (4).
Le moyen de prendre sur Fesprit des cipayes une grande influence c'est de s'adr^ser à leur amour-propre, déparier à leur imagination. Les menaces, les paroles grossières, tes châtiments, éveillent leur sus* ceptibilité, et produisent l'dlS^ contraire* Ixml Lake
(1) Malcolm , Cùvememmi afïndia, p. 220«
(d)^ bataillon d<i 1^ d'infanterie mtligèiie.
(â) 2' bataillon du 12% plii9 le l'^ du même régiment , qui avait moiat souffert.
(4) La brèche avait été fort mal reconnue; il s> trouva des difficultés auxquelles on ne s'attendait pas.
60 L*IlfDI soirs LA DOMlKâTlOTI AfTGLAISK.
le comprit mieux que personne dans la fatale circonstance que nous venons de rappeler. Dans ses ordres du jour, dans les moindres paroles adressées par lui à ses troupes, il les consolait de leurs revers, vantait leur bravoure , s'accusait delà non-réussite, en réclamait toute la responsabilité* Jamais un de ces mots amers si naturels aux généraux malheureux ne vint se placer sur ses lèvres. La conduite admirable des cipayes dans les quatre assauts aussi maladroitement ordonnés qu'admirablement livrés montra du reste qu'il avait choisi le meilleur moyen d'agir sur leur ^esprit. La même conduite, au dire de sir John Malcoliu , réussit également à Warren Hastings. C'est à la confiance absolue témoignée par ce dernier à un détachement de ci}»ayes qu'il dut son salut au milieu de la terrible insurrection de Benares. Le dévoûment de ces soldats à des ofliciers dont ils avaient toujours été bien traités triompha de leur sympathie nationale.
Cette susceptibité du point d'honneur rend les cipayes on ne saurait plus sensibles à la honte des châtiments. Il en est un en usage dans Tarmée anglaise, la flagellation , qui n'a jamais pu s'acclimater parmi eux. Introduit dans l'armée indoiie fort légèrement , sans réflexion, on l'a vu reculer de jour en jour devant l'honorable susceptibilité des cipayes ; il a fini par céder définitivement le terrain. Lord Combermeer fil une première réforme : il ordonna que la peine de la flagellation , jusque là infligée au bon plaisir des ofliciers , ne le serait plus que sur la sentence d'une cour martiale \ ce qui produisit un bon effet (1). C'était en eflel ôterau châtiment son côté le plus humiliant, l'arbitraire.
(1) Enquête, p. 485.
UT» yiU -" INSTITCTtONS IIILITÂI*B8^ et
Toutefois les exigences du point d'honneur des cipayes ne furent pas encore satisfaites. Les colonels de plusieurs régiments prirent le parti de renvoyer du service tout cipaye qui aurait subi la flagellation. L'efTét de là mesure fut excellent ; elle devint presque générale dans Tarmée. Mais cela encore fut insuRisant. Il fallut en venir à la résolution d'abandonner détinitivement ce châtiment dans les troupes indigènes, bien quMl continue de demeurer en vigueur dans les régiments anglais. Lord William Bentinck eut la gloire d'avoir provoqué et mis à exécution cette libérale mesure.
Différence donnée de temps, de lieux, de races, le soldat indigène n'est peut-être pas sans quelque trait de ressemblance avec le soldat français. Au moins retrouvons nous chez tous deux même susceptibilité du pohit d'honneur, mêoiQ mobilité d'imagination^ même entraînement à se dévouer à un chef de leur choix, même facilité à se laisser mener par de bons procédés, À «e laisser enflammer par d'héroïques paroles.
On sait le mot de M. de Bezeiival, ce Suisse qui dans -cette occasion parla si bien notre langue : « Mes amis , on ne monterait jamais là s'il n'y avait des coups de fii- ^il à gagner. » — On sait le fameux ordre du jour du maréchal de Richelieu : « Ceux qui s'enivreront n'auront pas l'honneur de monter à l'assaut. » — On sait les mille mots héroïques de nos soldats delà révolution. .« Où nous envoyez-vous? » s'écrie-t-on du milieu des rangs d'un bataillon qui hésitait : « À la mort ! » répond un représentant du peuple. Et le bataillon marche fiè^ .rement et joyeusement à l'ennemi.
La flagellation ne réussit pas mieux tfans l'armée française que dans Tarmée indoue. M. de Saint-Germain fit de longs aulant que d'inutiles efibrts pour l'y
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introduire. Un grenadier condamné à recevoir un cer* tain nombre de coups de plat de sabre subit ce châtiment devant sa compagnie. L'exécution achevée, on lui rend son sabre. S'adressant alors à Tofficier qui Tavait ordonnée : « Mon capitaine , dit-il , je n'aime du sabre que la pointe, i Et il se passe le sien au travers du corps. Cet exemple fut imité, et la brutale innovation de M. de Saint-Germain recula devant, la noble susoeptibiiité du soldat français , comme la flagellation anglaise devant celle du soldat indou.