LIV. VII. — INSTITUTIONS MILITAIRES
tait leur partage exclusif. Sous la seconde organisation, )a carrière du cîpaye eut pour limites l'intérieur de la compagnie; mais là encore il lui était donné d'être quelque chose par ses talents, son aptitude. Mais vint la troisième organisation, qui rendit tout cela impossible, qui lui ferma toute carrière. Depuis lors l'amour de la gloire , de la renommée, la noble ambition de se placer à la tête de ses compagnons d'armes , sont des ressorts brisés dans l'âme du soldat. La législation a fait de lui l'anneau d'une chaîne dans laquelle il ne saurait monter ni descendre par ses propres efforts. 11 n'a plus qu'à réprimer tout élan , qu'à étouffer toute énergie, toute ambition , en un mot qu'à tâcher de vivre le plus longtemps possible.
On ne peut douter que les Indous ne jugent de cette façon la nouvelle organisation militaire. Les classes supérieures, qui jadis fournissaient presque exclusivement au recrutement des armées du Bengale et de Madras, y envoient de jour en jour des représentants moins nombreux; les classes inférieures envahissent graduellement tous les rangs de ces deux armées. Aussi les grades militaires ont-ils perdu tout prestige, toute importance aux yeux de la foule.
La troisième organisation a de plus placé les Anglais dans une situation où ils ne sauraient se montrer qu'à leur désavantage. Il n'est pas de nation qui n'ait certains préjugés, certaines habitudes plus ou moins blessantes , froissantes pour les autres. Il n'en est pas non plus qui ne fournisse un certain nombre d'individus qui en soient exempts, qui par là sont les plus propres à entrer en rapports avec les peuples étrangers, à servir de lien, d'intermédiaires entre ceuxci et leurs propres compatriotes. Les Anglais jadis
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employés dans les troupes indigènes appartenaient à ces exceptions; mais depuis lors le nombre des olDciers européens s'est démesurément accru. Aujourd'hui , du côté des Anglais aussi bien (|ue de celui des indigènes, ce sont des masses qui se trouvent en contact ; elles le sont avec tous leurs préjugés, toutes leurs habitudes nationales, avec ce qu'elles ont de plus antipathique les unes aux autres.
L'Anglais, appuyé sur une force matérielle immense, faisant partie d'un système militaire qui lui rappelle de tous points celui de l'Europe, se laisse aller sans contrainte à tout ce qu'il a d'altier dans l'esprit, d'exclu^ sif et de hautain dans les habitudes. L'officier européen vît dans l'Inde plus orgueilleusement séparé des officiers indigènes qu'en Europe des sous-officiers ou soldats anglais. Un dédain impitoyable les éloigne sans cesse de l'enceinte infranchissable et sacrée ou s'accomplit , au milieu de son étiquette la plus minutieuse, de son cérémonial le plus exclusif, la vie du gentleman. Parmi les officiers anglais, c'est le plus petit nombre qui daigne s'informer quelque peu de leurs préjugés, de leurs mœurs , de leurs habitudes (1). La grande majorité les regarde de la meilleure foi du monde comme des êtres d'une nature inférieure , qui ne sauraient prétendre à aucune espèce de communication avec eux. Grâce à cette dernière organisation toute eu-
(1} Quelques uns ont poussé Tignorance ou le dédain h cet égard à un point vraiment inconcevable à force d'être dangereux. Dn général récemment arrivé d'Angleterre voulut contraindre les cipayes de Ocylan à se rendre à Pcglise ; un autre, dans la crainte de perdre des approvisionnemenls dont les vaisseaux étaient chargés , voulut les nourrir de bœuf salé. On aurait de la peine à croire ces faits , s'ils n'étaient attestés par ui\ grave magistrat. (1) — Shore, passim.