LIV. VIU, — CIVILISATION BT CRRISTUNfSMB, il
de rindou. Il ne s'étonne ni ne s'offense d'aucune des opinions qu'il rencontre chez les autres; mais en même temps il conserve les siennesavec une opiniâtretéel une iénacitésur lesquelles rien ne sauraitavoir de prise* Or les Portugais ne tardèrent pas à exercer sur la masse des indigènes une influence absolument contraire. à celle de Xavier. Tandis que celui-ci les avait captivés par sa charité, sondévoûment, sa douceur, l'onction de sa parole, ils se les aliénèrent par leur grossièrelii, leur brutalité, leur avarice, les mauvais traitements de toute sorte dont ils les rendirent victimes. Bien plus encore, soit ignorance , soit dédain des usages et des coutumes du pays , ils les foulèrent aux pieds de mille façons, comme à plaisir. Ainsi Ils se mêlèrent indifleremr ment à toutes les castes , inême aux pariahs; ils man^ gèreqt publiquement de la chair de bœuf et de vache. Aussi tombèrent -ils bientôt dans l'esprit des indigè* ncs aussi bas que leurs castes les plus viles , dont ils partageaient la nourriture et la société. Les Indoué ne tardèrent pas à éprouver pour ces étrangers un sentiment d'horreur et de mépris qui dépasse toute croyance (1). Rien ne saurait rendre l'idée du mouvement de haine et d'antipathie que suflisait à faire naître dans l'esprit d'un indigène le seul nom dePrangui par lequel ils désignaient les nouveaux venus (2). La qualiiica-
(1) « Vous n'ignorez pas rhorrear qu'ont les genlils pour les Européens, <|a'i(s appellent Prangnis. Gefte horreur, loin de diminuer , semble augmenter tous les jours, et met un obstacle presque invincible à la propagation de la foi. » Lettres du père de La Lane au père Monrgue, p. 365.
(2) «Vous me demanderez peut-être quel rang tiennent ici les Européens. C'est un article qui est souvent tmité dans mes lettres. Il sufit de dire que •rien n'est plus faux que ce que M. Robbe avance, dans sa géographie , de la prétendue estime que les Indiens font des Européens. Cette estime est telle, qu^ua chrélâen de la lie du peuple s'accusait un jour, comme d'un
116 t'umm mhts la DOMmÂTioN ÂRALAin.
tion lia plus méprisante , Tinjure la plus sanglante, qui pût être adressée à Tun d'eux , c'était de rappeler fils de Prangul. Or cet étoignement mêlé d'horreur, devenu le sentiment dominant des Indous à l'égard des Européens, passa bientôt à tout ce qui venait de ceuxci, et aussi à la religion qu'ils prêchaient, dont ils étaient les représentants (1).
Les prédications, les efforts de toute nature, des missionnaires , vinrent long-temps se briser contre cet obslacle. L'un de ceux-ci, le Père Robert de Nobilibus, eut alors une idée à la fois singulière et hardie. Se voyant dans 1 impossibilité de battre en brèche avec quelque succès les murailles de la place assi^ée, il imagina de s'introduire dans son enceinte au moyen d'une surprise habile. Gomme Mithridate, il voulut transporter la guerre aux portes même de Rome, mieux encore dans Rome elle-même. En d'autres termes, et pour parler sans tigure, le père Robert de Nobilibus compritqu'un des plus grands obstacles à la propagation de la foi cattiolique dans Tlnde venait de Thorreur conçue par les Indous contre les chrétiens. Il voulut leur présenter cette religion puriliée de ce contact qui à leurs yeux était une souillure; il imagina de la leuroffirir sans qu'ils pussent savoir d'où elle venait. De nombreux missionnaires embrassèrent avec ardeur l'idée du
grand péché, d^en avoir appelé un autre fils de Prangui, c^est-à-dire âl» d'Européen. Toute notre attention est de cacher à ces peuples que nous sommes ce qulls appellent Pranguis. Le moindre soupçon qu'ils en auraient mettrait un obstacle insurmontable à la propagation de la foi. » T. VII, p. 45, Lettre du père de Bourres en 1713.
(1) « Ce qui rend la religion odieuse ^ c'est qu'elle est précbée par des gens qu'on soupçonne d'être Pranguis. On entend maintenant ce terme en France, mais on ne concevra jamais bien l'idée de mépris et d'horreur que les Indiens y ont atucbée. » T^ Vil , p. â48, lettre du père de Boorres.
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père Robert. Au lieu de se mêler à leurs compatriotes , ils les évitaient; vêtus de Thabît indou , parlant la langue du pays , ils pénétraient j usqu'au cœur des pro* vinces; là ils vivaient à la façon des pénitents indous (1), s'assujettissant à tous les usages du pays, quelque gênants, quelque incommodes qu'Us fussent (2), et se qualifiant de brahmes du nord (3). C'était seulement après avoir rompu de la sorte tous rapports avec l'Europe, après avoir complètement dépouillé TEuropéen , qu'ils se hasardaient à présenter aux Indous les vérités et les mystères du catholicisme. Tout eût été perdu du moment où l' indou eût seulemeQl soupçonné leur origine (4).
Lemis^onnaire entrait dès lors dans une voie hérissée d'obstacles et de difficultés. D'abord il lui fallait se rendre maître de la langue de la province ou il se pro-
^ (1) « G^est pour se mettre à couvert d^un semblable soupçon qu^aprèt avoir appris U laogue et les coutumes du pays , ils s'habillent à la façon des pénitents indiens et se disent saniar romabauri , c^est^-dire prêtret ou religieui romains venant du nord.» Lettres édifiantes, 1816, préfoce.
{%) « Il faut s'assujettir dès lors A tous leurs usages, quelque gênants, quelque rebutants qu'ils soient ; s'asseoir à terre les Jambes eroiséesy manger à terre , ne rien toucher de la main gauche , observer un Jeûne continuel, ne faire qu'un seul repas par jour, consistant en quelques fruits oa quelques légumes, ou bien quelque peu de riz cuit h Peau. Le pain, le vin, la viande, les œufs, le poisson , sont absolument interdits à un missionnaire. » Lett» édif,
(5) « Les missionnaires se qualifient de brahmes du nord, c'est-à-dire de docteur venus du nord pour enseigner la loi du vrai Dieu. » Lett, édif,^ préface, p. 28.
(4) « Pour y travailler (à la conversion) avec quelque fruit, il faut de* venir Indien soi-même , surtout cacher qu'on est Européen. » Lett. édif.^ préface.
<c Ils (les missionnaires) ne sont pas connus pour être Européens; si l'oQ croialt qu'ils le ihssent , il (àudrait qu'ils quittassent immédiateraenl le pays. » W., t. VI, p. 27,
118 ' L'ITCDB sous la domination ANOLATSe.
posai tà'entrer, la posséder assez l)îen pour que rien ne vint (r;)hfr dans ses expressions ou son accent sa qualité d'étranger. Il se livrait à cette étude soit au séminaire, soit dans quelque station éloignée. Était-il jugé par ses chefs ou ses compagnons en état de commencer sa rude tâche, il se faisait jeter, au moyen de quelque embarcation de pêcheur , sur un point désert de la côte. 11 se cachait pendant le reste de la journée parmi les rochers ou les plantes du rivage. La nuit venue, il se mettait en marche accompagné' d'un guide, par des sentiers inconnus, hérissés d'obstacles , souvent inondés. Il arrivait ainsi dans la cabane de quelqu'un de ses devanciers, qui le recevait avec une pauvre ei joyeuse hospitaliîé, et dès lors commençait pour lui la vie du missionnaire dans rinde.
Une cabane aux murailles de boue séchée, à la toiture de paille, devenait son unique habitation. 11 devait s'asseoir à terre les jambes croisées, mangera terre, s'interdire Tusage de la main gauche ; sa nourriture consistait uniquement en quelques fruits ou quelques légumes, ou bien en un peu de rïz cuit à l'eau ; la viande, le pain, le vin, les œufs, le poisson, lui étaient absolument interdits ; à peine pouvait-il ajouter parfois à son riz quelques poignées d'herbes des champs , disputées aux bœufs et aux moutons. L'eau, assez supportable pendant l'hiver, devenait pendant l'été, on les étangs se desséchaient, une sorte de boue liquide. Il ne faisait qu'un seul repas par jour : manger deux fois l'attrait Ëiil tomber trop bas dans l'opinion du peuple. Il n'était pas de sanyas (pénitent indigène) qui se le fût perniis.
L'étroitasse de sa pauvre cabane ne le défendait niiN lement contré les chaleurs de l'été; dans la saison
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des pluies, elle s'emplissaii d'eau à la hauteur de ua ou deux pieds : heureux quand les murailtes , retouiv nant à Tétat liquide, ne s-affaîssaient pas sur leur base t Trois ou quatre vases de terre , dont Tun contenait l'appareil liécessâîre à la eélébratiou de la messe
- et ios autres sa petite provision de ris, composaienf tout son ameublement. Bes feuilles d'arbres lui tenai^iii: lieu de plat , d'assiette et de serviette. Long*temps )a terre nue fut la seule coucbe du niissiottuaive. L^s imt"* ladies engendrées par l'humidité du climat le contrai*gnirent plus tard à étendre sur deuic ou trois pteuahetc une peau de tigre ou de cerf,
Le missionnaire, toutes les fois que le devoir l'appelait au dehors, se voyait aux prises avec un genre de vie plus pénible encore, si possible était Peudajot; 1 été il se trouvait exposé à une chaleur dévorante quà lui brûlait le visage, les pieds et les mains. « Ou pouvait citer tel d'entre eux qui avait changé plus de trenta^
,j fois d'épiderme (1). v L'air était alors tellement emt^ brasé , qu'on pouvait à peine le respirer. La saison des pluies amenait d'autres inconvénients. Le missiounai^ re, couvert d'un simple vétenjient de toile, se trou^isÂt exposé nu en quel<(ue sorte à des torrents lie pluie et pendant des journées entières. Le soir venu , le bois et la paille lui manquaient le plus souvent pour allumer un peu de Teu; la terre détrempée , une boue prescpie Mqutde, était le bivouac de ce soldat de la foi. L'excès de la fatigue enchaînait parfois dans une sorte de somnolence ou plutôt d'engourdissement ses membres en* éoloris (2) ; heureux quand au réveil une fièvre ne Te
(l>licltT«sjédlt«iit«r, t. rir P* «T4: LeUre do père Bottefaet.
(2) Le père Boacbet neus montre rexempie perseoiNft ptmr toi dc^ p(«K
120 l'iNDI tOVS LA DOmNATtOll ANOLAtSt.
douait pas on Tairait arrêté répuîsement de la veille I Le passage des rivières était un des épisodes les plus périlleux de oes périlleux voyages. Quelquefois Tlndou guide et compagnon du missionnaire liait ensemble à la hâte quelques Tagots ; le missionnaire s'y plaçait, eC rindou , à la nage , poussait cette espèce de radeau j usqu'à la rive opposée. D'autres fois le missionnaire tenait embrassé un grand vase de terre à demi rem|rfi d'eau en guise de lest, que le guide poussait de même en avant (1). C'est ainsi que s'écoulait la vie du missionnaire. Son ing^ieuse charité lui faisait revêtir toutes formes : médecin , consolateur , homme de science
slears de ces royageart. L^état desoofllranceoil se Irouvait ai de ses compagnons le décide k oflHr d'aller à sa place. « Je présumai peut-être un peu trop de mes forces, dit-il , et, sans avoir égard h ses représentationsy Je partis poar Gormpatton. Je n'eos pas fait une demi-lieae qae J'eus la plante des pieds à demi brûlée. Je me les enveloppai avec de la toffe ; mais le sable, s'y étant glissé, m'écorcba tonte la pean , et , s'insinnant entre cnir et chair, me causa des douleurs si^ aigués, que Je fiis contraint d'y succomber. Nous gagnâmes un village , et je passai la nuit h l'entrée d'une maison où Ton eut la charité de me recevoir. Un peu de lait qu'on me présenta ftit un vrai régal pour moi. Je tirai comme Je pus les grains de sable qui m'étaient entrés dans la chair, et Je me traînai environ une demi-lieue. Comme je ne pouvais presque me soutenir, un Indieu gentil qui m'aperçut demanda à mes catéchistes ce que j'avais. Ceux-ci lui ayant répondu que J'étais un nouveau sanyas qui n'était pas accoutumé à marcher sur ces sables brûlants, il en fut touché, et, s'approchant de moi : <t Seigneur, dit-il , souffrez que Je vous soulage dans la peine où vous êtes. » Il commanda ensuite à son valet d'amener son cheval. Avec ce secours je me rendis le soir au village. A peine eus-je confessé le malade qae je fus saisi d'une flèvre violente qui me dura toute la nuit. Elle n'eat pourtant pas de suite , et Je me trouvai en état de dire la messe le Jour suivant.»
(1) « Je vous avoue , dit naïvement l'an d'eux , que Je fus fort elDrayé la première fois que Je passai ainsi le Coloram, qni était alors aussi large que la Garonne vis-à-vis de Bordeaux. » LûH. édif., t. VII, p. 278.
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et de bonne parole, et Tlndou l'appelait a lui à tous ces titres.
On ne saurait s'empêcher de citer au moins un épisode de cette vie de tous les jours (!)• Un jeune nrission* naire récemment arrivé d'Europe demande liiospitalité à un plus ancien. Pendant la nuit la cabane s'écroule, emportée par un torrent. Ils en enlèvent la porte, qu'ils attachent à un arbre élevé , et se réfugient sur ce fragile asyle. Le vieux missionnaire, rompu aux fatigues de ces guerres saintes, s'endort bientôt, tandis que le plus jeune , moins aguerri , écoute avec anxiété le bruit des eaux sapant l'église située à quelques pas delà. Elle finit par s'écouler avec un bruit terrible; le torrent en roule les débris mêlés à ceux de la cabane qu'ils viennent de quitter; il bouillonne au pied âe l'arbre, qu'il menace de déraciner et d'engloutir, he jour venu entin , la tempête apaisée , les deux mission-naires descendent de leur précaire et périlleux. refuge; mais le nouveau venu succombe à quelques jours de là: la dyssenterie, maladie terrible en' ces climats, l'avait frappé mortellement dès ce premier combat.
D'autres obstacles, d'autres périls, se trouvaient enco* re surla voledu missionnaire. Le premier de tousétait le danger d'être reconnu comme Prangui, danger toujours suspendu sur sa tête comme une épée menaçante ; il risquait la vie à laisser seulement soupçonner ou son origine européenne , ou même ses relations avec les Européens. Le caprice d'un des petits princesdontillui fallait traverser le territoire le jetait-il dans quelque horrible caçfaot, il devait attendre dans l'isol^nent et la résigna* tion qu'un autre caprice l'en retirât, surtout se garder
(I) Lettres du père Bouchet, t. VI, p. 277-9.
i^it^ L*ÎN»K Mm LA DOMITIATIOIC AMLADI.
d'avoir recours à aucune interTentioii eurapéennc. Tout était préférable pour lui à inconvénient de se montrer lié avec les Pranguis, ce qui n'eût pas manqué d'attirer sur la communauté dont il faisait partie une persécution générale (1).
. Le martyre venait quelquefois former le dénoûment ou plutôt la couronne de cette vie de sacrifice et de dévoùment. Le père Jean de Brito avait couru plusieurs fois risque de la vie en préciaant l'évangile dans l'Inde. Bappelé momentanément en Europe, il se bâta de retourner sur le théâtre de son apostolat. C'était à la cour de Maravrar qu'il avait couru le plus de danger; c'est là qu'il se présenta de nouveau. Bientôt il estcondam* né à noort; on l'accable des plus mauvais traitements , 9A l'injurie, on le frappe, on le fait presque mourir de Gûm pendant les trois jours qui précèdent son siip« plicè; peut-être se flattait-on de lui enlever ses f»r« «es^ défaire faiblir son courage. La veille du jour fiartal, prjvé d'encre et de plume, mais au moyen d'une paiUe et d'un peu de charbon broyé et détrempé, il parvient à écrire quelques détails relatifeaux aiïaires de la ooa^ munauté , détails importants pour ceux à qui il en Isûssait le soin, puis, arrivant à parler de son supplice , il di3ait : M C'est l'espoir de jouir de ce bonheur qui m'a C(9taduit deux fois aux Indes ; mais il m'en a coûté ptor Tobtenir. » Déjà condamné une première fcns, sa grâce était en efiet survenue : c'est là ce qui lui avrà; coûtée Depuis trois siècles les mêmes scènes se reproduisent jdans l'Inde. Le vaste triangle ayant son somnietau cap Gomorin , sa base sur une ligne allant de Pondictaéry à (ilananore ^ en esit le tbéâive. Là s'est dépiensé depuis
(!) Lettres édiflantcs , t. VIF, p. i9.
LIT. Titl. ClTILI»ATION ET CH1IISTTANI9MB. 123^
l^arrlvée des missionnaires catholiques plus de sacrifice, de dévoûment , d*béroïsrae, qu'il tf en a fallu pour défrayer le reste de l'histoire du monde. On pourrait multiplier à Tinfini des citations dont nous n^avons Youlu nous permettre qu'un petit nombre. On se sent pénétré d'une respectueuse admiration, transporté d'aitbousiasme pour c«s pieux et pauvres missîonnaîrei^f hérosinconnus d'un drame sublime; (fautant plus, sublime que 5 nous n'aurons que trop occasion de le montrer, les résultats ne furent point en proportion dé tant d'efforts et de dévoAment.
Disons-le toutefois dès à présent, si les difficultésqui s'opposèrent dans l'Inde à la propagation du christi^ nisnie ne furent point rainoues par nos missionnaires^ c'est qu'elles étaient de nature à ne pouvoir l'être par l'héroïsme du courage, la sublimité de l'abnégation, l'immensité du sacrifice.