UT. VIII. — CIVILISATION ET CHRISTIANISME
tous les caprices de la fantaisie humaine , dans ses constants efforts pour expliquer ces insondables problè- «96^ de Dieu, du monde , de Thumanité. Mais dès lors .aussi rindou, comme nous le verons plus tard, peut . adopter une partie des idées chrétiennes , devenir chrétien jusqu'à un certain point, sans cesser d'appartenir au culte deBrahma (1). Dès lors aussi le christianisme se trouve là dans une position différente qu'au sein du polythéisme. Ce combat où il a si glorieusement triomphé au sein dé Rome et d'Athènes, grâce à la grandeur et à la pureté de ses doctrines, dans l'Inde lui est refusé , et , avec le combat , les chances de victoire.
La société indoue est encore bien plus ; profondément religieuse que les sociétés grecque et romaine. Le brahminisme s'empare de l'homme tout en^ lier avec une bien autre puissance que ne faisait le polythéisme. Les actes de ce dernier culte se trouvaient renfermés dans l'intérieur du temple. L'adorateur de Jupiter, quand il en avait franchi le seuil, retrouvait quelque Hberté. La pensée humaine savait vivre ailleurs qu'aux pieds de l'autel. Mais le brahminisme, de )a naissance à la mort de l'homme , ne l'abandonne pas un seul instant. Il n'est pas une minute de la journée de rindou qui ne soit consacrée à quelque cérémonie, à quelque prière, à quelque pratique religieuse. Bien plus, il n'est pas d'acte de la vie, si indifférent qu'il paraisse, qui ne soit pour lui un acte de culte aussi so- Jennel que le serait pour un chrétien la célébration de nos plus saints mystères ; tous sont, en effet, réglés par les usages et les coutumes de la caste ; accomplir l'un
' (i) Nous àarons occasion de montrer que là est le véritable obstacle à la propagation du chrutianisme.
as l'INDI SOOS tA DOHniATlOH ANCIAIB**
d'eux et le plus insigniGant , suiyant ces usages et m coutumes, c'est donc conférer la caste, c'est-à-dtreie brahminisme dans son dogme essentiel , dans son es* sence propre. Il n'est pas un moment de la durée, il n*est pas un point de l'espace , où la société ne se trouve défendue contre tout ce qui est étranger. Le diâtiment terrible de la perte de la caste serait la puniikm de toute négligence apportée dansTobservation de ces usages et deces coutumes; ill'est par conséquent detous ceux qui prêteraient l'oreille à une doctrine étrangère. Peine terrible , si terrible, que les mots nous man* quent pour l'exprimer. La marque et la mort dvile n'en sauraient donner en effet qu'une idée incomplète , au dessous de la réalité. Elles ne marquent pa» d'un signe aussi fatal le coupable qui les a subies ; elles ne le retranchent pas aussi violemment ni aussi coni' plétement de la société. Bien que dans une situation cruelle, pénible, ce dernier continue pourtant d'ap* [lartenir à nos sociétés européennes. Mais pour rbomme qui a perdu sa caste la communiim sociale n'existe plus; il devient un objet d'horreur, de mépris, pour ceux qui la vâlle encore étaient ses frères , ses parents , ses amis. Or la conversion de l'Indou n'entraine pas seulement des peines ou des menaces religieuses qu'il pourrait mépriser, en raison de sa nouvelle croyance; elle le voue à ce châtiment social immédiat et réel. Admettons que l'idolâtre qui à Rome ou à Athènes se serait &it chrétien eût encouru tout d'abord une peine équivalente à la marque, à nos galères perpétuelles, à la mort civile, n'est-il pas permis de croire que les chances de propagation du christianisme (à ne considérer les choses que du point de vue bu* main)^auraient de beaucoup diminué ?
LtV. VIII. — CIViLUàTION ET CnaiSTUMlSMË. 1&7
La société romaine^ au moment où le christianisme fit son apparition au monde, était en proie au désordre et à l'anarchie ; elle croulait de toutes parts. Les peu* pies souffraient des maux effroyables, et dont chacun avait conscience. Le pouvoir s'était mis en contradiction avec les lois les plus simples de la morale, telle que renseignait même le polythéisme. C'était dans toutes les classes , grands et petits , puissants et faibles , riches et pauvres, une fatigue, une impatience de ce qui existait, un besoin de se réfugier dans un autre ordre de choses et d'idées. Dans les derniers rangs de la société par la conviction profondément sentie de supporter plus long-temps des souffrances devenues intolérables, chez les grands et les heureux du monde par cette espèce de dégoût, de satiété, qui suit les excès, l'attente, le désir, pour ainsi dire la conception d'une société mieux organisée, s'étaient glissés dans tous les esprits. Or les apôtres apportaient de quoi satisfaire à ces désirs , à ces vœux, de quoi mettre fin à ce dégoût, de quoi relever ces ruines. Jamais terrain ne pouvait être mieux préparé à recevoir, à laisser germer ces idées sublimes et consolantes du christianisme qui nous enseignent à voir dans cette terre un passage vers un autre monde, dans nos misères actuelles une épreuve dont il nous sera tenu compte. Jamais l'appel perpétuel de la doctrine du Christ du monde temporel et passager au monde invisible et éternel ne pouvait s'adresser à des oreilles plus avides de l'entendre.
L'Inde, tout au contraire, n'a pas Fidée d'une sô-* ciété différente de celle où elle a toujours vécu. Les états de l'Inde souffrent et gémissent sous une don;iination étrangère qui les écrase du joug si pesant de la tîonquête; mais l'ordre social n'en a été ni altéré, ni
1A8 li'OI0l tom LA MMINATIOfl àMÛVàUK*
modifié en quoi que soit. L'étranger qui fait quelques pas dans Fintérieur du pays ie retrouve tel qu'il fut à Forigine des âges.
Les apôtres revêtaient encore au milieu des popula* tions païennes un caractère qui devait profiter singulièrement au succès de leur mission. Au milieu de cette société dépourvue de croyances graves et fortes, dont le sens moral s'était pour ainsi dire exilé, dans cette société matérialisée, ils apparaissaient comme autant d'êtres en dehors de l'humanité, supérieurs à l'huma- Dite. Le pouvoir, l'or, l'argent, les jouissances sensuelles, tous ces mobiles des autres hommes, leur étaient étrangers. Ce qu'ils recherchaient, eux, c'était ledévoûment, le sacrifice, le péril. On les voyait en quête de dangers et de mortifications, comme d'autres d'aises et de voluptés. Parmi eux, les uns, fuyant le monde, se retiraient au désert, allaient habiter des cavernes disputées aux animaux sauvages, passer les jours et les nuits dans la prière et la méditation ; leur vie devenait un long supplice que beaucoup de criminels n'eussent pas accepté en échange des plus terribles châtiments de la justice humaine. D'autres se mêlaient au contraire activement aux hommes; ils allaient prêchant partout la nouvelle doctrine et ses sublimes enseignements; aucun péril, aucune puissance humaine, ne pouvait arrêter leur zèle: ilis bravaient également le tyran sur son trône, le sacrificateur au seuil du temple, la populace soulevée; puis, quand il en était besoin, on les voyait sceller joyeusement de tout leur sang la vérité de leurs paroles. L'apôtre et le solitaire, ces deux grands instruments de la propagation du christianisme, apparaissaient ainsi, au milieu du paganisme, comme des êtres appartenant à un autre