CHAPITRE II
GommenI le gouTernemenl anglais dam l'iode eat à la fob dépouriru d'ascendant moral et de force matérielle.
Les conquérants, dans leur propre intérêt, se virent le plus souvent obligés de respecter, au moins en par* tie, l'ordre de choses qu'ils rencontrèrent chez les peuples vaincus.
Dans l'Inde le gouvernement de la Compagnie s'est trouvé tout au contraire, dès son origine, dans des circonstances exceptionnelles; il lui a été loisible d'agir différemment. Entre le souverain et le peuple, quil s'agisse de monarchie, d'aristocratie, ou même de république , il existe toujours un certain nombre d'institutions politiques, administratives» financières, judiciaires, qui lient l'un à l'autre ces deux extrêmes^ Ces institutions ont été pour ainsi dire façonnées par l'action réciproque de tous deux; elle sont l'expression de leurs rapports mutuels. Mais les royaumes de rinde vinrent s'ajouter comme un appoint aux dividendes d'une compagnie de commerce. Yingtquatre marchands de la cité devinrent tout à coup les
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possesfieufSj le» souvarains, de contrées ()ont ils étaient distants de trois mille Heues, dont ils ignoraient la re-> ligion» Fhtsioirev le gouvernement, avec lesquels rte n'avatenteu jusqu'à ce moment aucune espèce de rapports poMtiques.
La protection des intérêts moraux et mat^iels d^ populations de Tlnde, leurs besoins divers, tout cela leur demeura bien long-temps étranger; ils continuèrent à poursuivre dans l'Inde les seuls objets qui les y avaient conduits : Tor, l'argent. Leurs nouveaux rapports avec tes populations de l'Inde purent, pendant long-temps , s'exprimer par ce seul mot : payez. L'ensemble desf institutions établies pareiix, le gouvernement qtfîls créèrent, n'eut pas d'autre objet que celui-là. Il fut organisé dans le seul intérêt , au seul profit de la Compagnie^ La cour desdiredeurs fut à la fois le ssMO^oiet,. la base , Pédîftee tout entier du gQ«K vernement.
De ce fait fondamental découlèrent un grand nombre de eofiséq:ueiiees aussi singulières en elles-mêmes que funestes aux populations indigènes. Le gouvernement» de l'Inde demeura absolument étranger aux contrées^ qu'il était chargé de régir. Le recouvrement de rîmpôt, pour lequel il avait été institué, demeura son seul objet. Il se trouva concentré aux mains de gens complètement étrangers aux peuples (k)nt ils réglaient les destinées. On vit alors un étrange spectacle : l'Inde entière, dia son extrémité méridionale à sa base septentrionale, obéit à quelquescentaines de fooctlonnaires civils, appuyés surquelques milliers de baïonnettes étrangères. Déplus, comme le gouvernement s'était établi non seulement dans un but autre que l'intérêt des indigènes, mais en définitive ho^le à cet intérêt, ils s'en trouve-^
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rent pour ainsi dire naturellement exdus. Cent oiillions d'hommes demeurèrent en dehors du gouvernement auquel ils obéissaient; à peine u« petit nombre d'entre eux furent-ils appela à aider» dans» les détails les plus inférieurs, deux fonctionnaires européens (le coUeeteur et le juge), en qui était eoneentré un pouvoir discrétion* naire sur des milliers d'Indous et de musulmans. On déclara incapables de se gouverner, de s'administrer, de se juger par eux-mêmes, les anciens de la civilisation du monde, les auteurs des plus magnifiques poèmes, des plus vastes systèmes de philosophie qui aient étonné et charmé la terre; on lesdéclara in€apables,.disoas-nous,. dans la personne de leurs descendants. Mais Tordre in-^ tellectuel des choses était interverti dans ;ce singuliw établissement : comment s'étonner d'en voirdéoouter tant de résultats étranges?
Dès l'origine, ou pour mieux dire en raison de sm origine, le gouvernement aillais eut à accomplir une tâche à la fois odieuse et impossible. Il n'existe qu'à la ÊiQond'un fait anomaUque, endeborsde ^'état social dii; pays. Étranger aux populations de l'Inde, il marchait au milieu d'elles comme au hasard , comme à l'aveugle ! Dana une des premières guerres dûsÂnglais contre Hyder , un de leurs généraux écrivait : « Hyder semble avoir dix mille yeux ouverts sur nous , tandis que nous marchons au hasard. vLe mêmefsûtse représente à cba* que instant dans l'administration civite» Dans un des districts les plus considérables de l'Inde il s'élève une insurrection redoutable. Le collecteur l'apprend par une lettre de Calcutta adressée à un négociant de ce district* De là cette incertitude ou vit le gouvernement,^, de là l'impossibilité pour lui de savoir oà il est, où il va, l'effet qu'il produit, d'oà résultent dansaa wn-.
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duite les contradictions les plus singulières, les plud étranges. Nous avons raconté comment le gouvernement suprême de Calcutta bouleversa tout à coup de fond en comble Tétat social du pays ; comment il anéan« tit toute une classe importante de la société, sans le savoir; comment il ne comprit tout le mal dont il était l'auteur que lorsque ce mal fut devenu irréparable. Eh bien, chacun des fonctionnaires anglais se trouve, dans Fexercice de ses attributions, dans une situation absolument analogue.
Les exemples pourraient seuls faire comprendre jus* que où les choses peu vent être poussées en ce sens dans FInde. Nous n'en citerons qu'un seul. « Dans les premiers temps qui suivirent la soumission des provinces occidentales au gouvernement anglais , un grand nombre de propriétés territoriales furent vendues : il s'agissait du recouvrement d'arrérages dus par les propriétaires. On découvrit plus tard que la plupart de ces ventes avaient eu lieu sans cause suffisante, précipitées qu'elles ayaient été sous main par les employés indigènesdurevenu, dont quelques uns étaient déplus acquéreurs d'une partie des propriétés vendues, sinon en leur propre nom, du moins sous celui de parents ou d'amis. Instruit de ces circonstances, le gouvernement institua peu après une commission spéciale ayant mission d'examiner ces ventes et d'annuler celles qui se trouvaient entachées d'illégalité notoire. Or sans aucun doute l'injustice première avait été considérable} la justice de la seconde mesure n'en demeure pas moins fort douteuse. Ceux qui se virent forcés d'abandonner des terres qu'ils avaient achetées plusieurs années auparavant se plaignirent amèrement, et dans quelques cas avec toute raison , de l'injustice qui les en dépouil-
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Ml sans compensation aucune, parfois après avoir dépensé pour leur amélioration des sommes considéra^ blés. Beaucoup d'entre eux avaient d'ailleurs fait cette acquisition ouvertement, de bonne foi, sans partiel^ pation aucune aux procédés illégaux dont nous venons de parler. Ceux-ci demandaient tout naturellement quelle conGance ils pourraient avoir à Ta venir dans les mesures du gouvernement, surtout en fait de ventes de propriétés, soit par le collecteur par suite d'arrérages de revenus, soit en vertu de sentences judiciaires: Cette mesure eut encore pour résultat de diminuer de beaucoup le bénéfice réalisé par la vente des terres. D'un ^autre côté les propriétaires primitifs, reçurent avec beaucoup d'apathie la restitution qui leur était faite; suivant toute probabilité, beaucoup de temps ne se passerait pas, à ce qu'ils ne craignaient pas de dire tout haut, sans qu'une nouvelle commission ne vint défaire l'œuvre dé la première (1).
L'impossibilité pour le gouvernement anglais d'agir avec convenance et justice ne se montre nulle part peut être plus à découvert. 11 commet une injustice dont les résultats sont immenses ; il ruine un grand nombre de familles i il veut et croit la réparer, mois au moyen d'une autre mesure d'une injustice tout aussi flagrante, et en fin de compte ne parvient seulement pas à donner quelque sécurité à ceux-là mêmes qu'il vient d'indemniser. C'est le propre, en effet, des positions fausses , que tout les aggrave , les bonnes comme les mauvaises institutions ^ les qualités comme les défauts de ceux qui se trouvent condamnés à les subir.
(l)SMre,t.I, p. 132-3.
I9& L'IROB 0O0S LA OOtflRATIOll iMÛUMM.
Ck)mine preuve à Fappui, on peut dter eutreautresla multitude deslois^ décisions, règlements, qui ont pour but de Gonstituer ou de diriger le gouyernement de rinde. Le législateur s'est évidemment proposé, en les rendant^ de suppléer au petit nombre de fonctionnaires. U a voulu tout prévoir, tout calculer d'avance, pour soulager d'autant ceux-^iJi a voulu de plus leur rendre l'arbitraire, la précipitation, impossibles. Ebl biai, ce qui est arrivé, c'est précisément le contraire. LecoUec* teur et le juge se sont trouvés dans l'impossibilité la {dus absolue non seulement d'y conformer leur conduis* te, de les metisre en pratique, seulement d'en avoir lu le plus grand nombre. Tout leur temps n'aurait pas suffi à les étudier, même superiidellemrat. Le collée-^ teur et le juge se voient réduits à décider sur les i^m-* pies lumières du bon sens naturel les alTalres qui leur &ont soumises. Le coUectorat ou district judiciaire se trouve reproduire un véritable pachalik turc. Ici la complication des formes, la multitude des règlements ; là leur absence complète , l'abandon de toutes choses à la volonté d'un seul ; msûs ici et là l'arbitraire ie plus illimité.
Ces résultats, nous le répétons, sont inhérents à la nature même du gouv^nement établi dans Tlndej ils tiennent aux choses autant, si ce n'est {dus, qu'aux personnes. Us viennent de l'impossibililé absolue pour un peuple de gouverner, de régir un autre peuple, au moins dans le sens ordinaire des mots , dans les rapports où se trouve l'Angleterre vis-à-vis l'Inde. On s'émerveille souvent de la facilité incroyable avec laquelle l'Angleterre semble être venue à bout de cette tâche difficile : défendre, juger, administrer, une population de deux cents millions dlndous à l'aide de
UT. U.^JMiI4M«l M-l,'tU»m«Êmi^t ANGLAIS. l$f
mat Qonte l^a($ioiiaaurei ewopéem; mais, di^ons-i^ hajc^infastt h proJi)lèiiie, loin d'avoir été résolu, n'a seulement pas été posé. Il en eat den^ê^e de toa$ eeuic dont r^oQçé cootleiit i^m impossibilité pbysiqve ou monde. Sçidemenl eQrtain63 Qiroon^nc^s excoptione ioeljiespnt pu fyir^emiP^k^Ue solution, de^inrconj»iaiic^ ont perinjis à f Angleterre d'escamoter» en quelque :sort9 we^^utÂOQ que, ainsi que nous venons de 1^ dire , il M était interdit même de poser.
Voilà un habile prestidigitateur; il est en face 4^um montagne , ^ , armé d'un bri« de paiUe, il s'ei^age à soutevçMT i» monVàgne à )*aide de ce levier : à quelle condition la chose est<<eUe possible? Aune seule. Au moy^d'un tour d'escamotage. Par un art merveilleux^ à Taide d'effets d'optique habilement combinés , l'illu^ sion aura peut-être été produite ; c'est tout ce que nous pouvons admettre. Çr l'entreprise de gouverner directement ou indirectement deux cents millions de sujets à trois mille lieues de l'Angleterre, de présider à leurs rapports entre eux ^ de les administrer, de protéger leurs intérêts,, de veiller au développement de leur c^vili^tjion a l'aide de onxe cents fonctionnaires étrangers à cette population , fonctionnaires dont p;ts un seul ifô peut même s'y fixer, qui s'en trouvent plus séparés par les difflàrenoes de races que par les abymes4e l'Océan ^ la moitié du globe; cetteentre** l^ise n'est tout âmplemeat qu'une traduction fidèle dans «m autre ordre de choses et d'idées, c'est^-dire dans une autre langue, du problèqie de soule^^ une montagne avec un brin de paille. Une illusion d'optiique peut en produire Tapparenoe aux yeux du spec« tateur -, la chose n'en est pas moins impossible , et de plus elle est absurde. Ajoutons^ au reste, que dans ce cas
1^6 i'iNDB 0OCS tk D0MINATIOK kVQlàXSÉ. '
rescamoteur, c'est-à^ire l'Angleterre , peut pourtant être dupe lui-même^ au moins jusqu'à un certain point, de l'illusion qu'il produit.
Un mot de l'abbé du Bois exprime à merveille cet état de choses: « Le pouvoir européen maintenant éta^bli dans l'Inde n'est , à proprement parler, étayé ni sur la force physique, ni sur la force morale; c'est une espèce de vaste machine compliquée, mue par des ressorts qui y sont adaptés avec plus ou moins d'in-* dustrie(l).y
Un pouvoir qui n'est pas élâyé sur ta force physique au jugement de l'abbé du Bois, c'est bien ce gouvernement de onze cents personnes, ce brin de paille dont nous parlions. Ce dénûment de force morale n'en ferait-il pas de plus un brin de paille pourrie?