‹ L'Inde sous la domination anglaise;Chapitre 50 sur 101 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des sentiments des indigènes à l^égard de la domination anglaise et des Anglais.

Une opposition fondamentale se manifeste entre le génie de Tlnde et celui de TEurope, à la source même de toute civilisation, dans les dogmes fondamentaux de leurs systèmes religieux.

De cett-e premièœ opposition en découlent mille et mille autres. On les retrouve partout ou les deux civilisations sont en contact. Nous venons d'indiquer comment Anglais et Indous vivent aujourd'hui plus séparés, plus étrangers que jamais les uns aux autres ; mais nous n'avons envi^gé la question que du point de vue anglais : il s'agirait maintenant de l'examiner de celui des Indous. Il ne faut pas considérer uniquement les manières d'être des Anglais à l'égard des Indous , mais aussi , mais surtout les Sentiments de ceux-ci à l'égard des Anglais.

Les Indous ont éprouvé dès l'origine une profonde antipathie pour tout ce qui venait d'Europe. Depuis lors cette antipathie semble s'être accrue de jour en jour; on le reconnaît à mille symptômes. Les serviteurs qui s'offraient jadis aux Européens appartenaient à des castes plus élevée que ceux qu'ils peuvent se procurer aujourd'hui. Dans l'armée chose analogue est arrivée; les grades sont maintenant abandonnés aux individus des classes les plus inférieures. Il en est de même de tous les autres emplois dévolus aux indigènes. Étrangers aux préjugés de la société indoue^ les

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Anglais n'ont aucune considération pour la situation sociale des indigènes employés par eux ; les services matériels sont les seuls dont ils aient tenu compte. Cette conduite a nécessairement éloigné d'eux ceux des musulmans et des Indous qui se croyaient en droit d'attendre un traitement plus distingué. D'un autre côté , les musulmans de rangs élevés ne peuvent manquer de se montrer plus sensibles que d'autres à de mauvais procédés, à de rudes paroles.

Les habitudes anglaises, ou pour mieux dire européennes, blessent, choquent d'ailleurs les Orientaux par mille points que nous ne pouvons deviner. Nous avons raconté l'héroïque abnégalion de nos missionnaires à dépouiller l'Européen, et la nécessité pour eux d'en agir ainsi ; comment attendre la même conduite d'armées victorieuses, de nations conquérantes, en un mot de maîtres et de souverains par le droit de l'épéet Aussi les Anglais n'ont-ils rien abandonné, dans l'Inde, de leurs habitudes nationales. Us boivent publiquement des liqueurs spiritueuses , et mangent de la chair de bœuf; spectacle dont nous ne pouvons comprendre l'effet sur les indigènes, dominés que nous sommes par nos propres habitudes. Mais écoutons un de nos missionnaires catholiques, un de ceux qui s'étaient faits le plus profondément Indous.

« J'ai dit ailleurs, dit l'abbé du Bois, que les Européens se montrent peu disposés à adopter ce genre d'abstinence (celle de la chair) des peuples au milieu desquels ils vivent , et que, sans se mettre en peine du scandale qu'ils causelit, ils mangent publiquemait de la chair de bœuf; mais aussi cette conduite leur a singulièrement aliéné l'esprit des indigènes honnêtes, et il n'en est pas un qui ne mette in petto ces étrangers

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bien au dessous des parias. Si les premiers conque* rants qui envahirent Flnde, se riant des préjugés les plus sacrés et les plus universellement reçus parmi les habitants , égorgèrentnies boeufs et des vaches sans exciter une insurrection générale suite de Tindignation que dut faire nattt^ dans tous les esprits le meurtre d'animaux qu'ils rangent au nombrede leurs divinités; si, depuis plusieurs siècles, une poignée d'étrangerg établis parmi eux immolent impunément à leur vora^ cité^ces objets de la vénération de leurs hôtes, c'est au caractère doux, modéré, indolent, de cette nation , qu'il faut s'en prendre (1). » Le même écrivain diten^ Core : « Tuer une vache, ilans l'esprit des Indous, ce n'est pas seulement un crime; tfest un sacrilège énor*me, un déicide^ qui ne saurait être expié que parla mort du coupable (2). »

Ces dernières paroles respirent, ce me semble, un parfum de tolérance, de, sympathie profonde pout un peuple malheureux. Il s'en exhale en même temps je ne sais quelle odeur de brabminisme qui excite tout à la fois le sourire et l'admiration. Aucun Indou ne laisserait échapper une protestation pltis douloureuse aiï sujet des profëtnations européennes. Hais, îl ne faut pas rouMîeri ce missionnaire que nous voyais compatir si naïvement aux ^uffrances de peuples qu'il voit blessés dans leurs <;royances, ce même missitiNanaire avait risqué mille fois sa vie pour les y arracher par la persuasion. Les sentîmefats de l'Inâou à régardderEuropèen n^en sont que plus fidèlement exprimés dans les paro^ les de TsiM du Boiis. Totitlndou i^oJtdans lesEuix>^

(l}Al>bédiiBo'u,tI,p.S^.

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péens autant de parias, autant de déicides. Evoquons un moment par la pensée les croyances ardentes et naïves du moyen âge ; représentons-nous des étrangers établis par la conquête au milieu de nous, célébrant à Notre-Dame une orgie perpétuelle, où le temple, Tautel^ les vases sacrés, l'hostie consacrée, seraient l'objet d'une perpétuelle pro&nation. Représentons-nous les juife renouvelant chaque jour sous nos yeux le sacrifice

sanglant du Golgotha Eh! bien, voilà sous quel

aspect se montrent les Anglais aux yeux des peuples de rindef

Les musulmans, par d'autreâ motifs, participent de leur côté à l'aversion des Indous pour les manières et les mœuris des Européens Chez eux cette répugnance, qu'ils exprimeht aujourd'hui sans ménagements, est d'autantplussignificativequ'elleestdedate toute récen^te, et sous ce rapport présente un symptôme d'^aulant plnià menaçant pour Pavenir. Les préjuge des Indous te sont opposés de tout tenips à ce qu'ils prissent place aux mêmes tables que les Européens; maisoe pr^ugé n'existe pas chez les disciples de Mahomet. Les musul«? Inans de la Perse, de la Turquie , mangent encore sans le moindre scrupule avec les Earopéens* Il en est de ttiéme de ceux de rAfghamstan. Burnes pendant son voyage partagea souvent leurs repas (1). Cepaidaat ceux de Tlnde rerusent formellement de pratiquer cet usage. AtDCune considération , pas même la déférence pour les rangs, dont ils sont scruputeùx "observateura^ lie saurait ébranler sur ce point leiA* Hsoltitiôik

Reginaïd Hebet en fit lui-m^ême rexpériënce. Une petite mosquée se trouvait sur sa route d'AUahabad à

(1) Bnnies, (. I. )

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Cawpoor. LMman qui la desservait, en apprenant l'arrivée de révéque , se bâta de venir le voir. Cet iman avait accompli ses pèlerinages à la Mecque, à Médine, visité la Syrie, TEgypte, l'Asie mineure, et couru long-temps le monde-, il offrait, suivant l'expression de Heber, le véritable type du musulman voyageur et homme du monde; d'ailleurs fort peu préoccupé , à ce qu'il semblait, des exigences de sa croyance ou de pensées religieuses d'aucune sorte. Il se présenta chez Reginald Heber avec une certaine désinvolture de fort bon ton, s'étant empressé, disait-il, en qualité de padre, de venir rendre ses devoirs à son évêque. Charmé de la conversation de son hôte, de ses bonnes façons, de son instruction, l'évèque l'engagea à prendre le café, dans l'espoir de lui faire prolonger sa visite. « Vous le savez aussi bien que moi, lui dit-il ; en Turquie, en Egypte, en Arabie, musulmans et chrétiens mangent ensemble sans scrupule. — Je le sais, mylord, réponditl'imanens'inclinant^ mais dans ce pays ce n'est pas l'usage (1) . » Les musulmans de la suite du lieutenant Burnes témoignèrent leur étonnement de la condescendance de leurs coreligionnaires de l'Afghanistan; ils refusèrent de suivre leur exemple^ tant cette résolution est définitivement adoptée par tous ceux de l'Inde (2) .

Or, nous le disions tout à l'heure^ ce changement de manière d'être est d'autant plus important à observer qu'il est venu graduellement. Les repas en commun avec les chrétiens ne sont interdits par aucune prescription religieuse aux vrais croyants; aussi ne se

(i) Heber, t. II, p. 16.

(2) Bornes, U II, p. 241.

LIT. n. — VAlAhtBSB D6 t'ÉTABU88lSlI81IIT AN6LÂI8. S2l

faisaient-ils jadis aucun scrupule dans Tlnde de manger avec des Européens. Aujourd'hui encore il existe un grand nombre de vieux officiers de l'armée anglo4ndoue qui, au temps des anciennes guerres, ont fait avec'eux table commune. Gomme tous ces détails présentent beaucoup plus d'intérêt dans la bouche des historiens anglais qu'ils n'en pouraient offrir sous notre plume, nous citerons encore : « Le colonel D..., dit sir John Shore, à qui je parlais de ce refus des musufmans de manger avec nous, voulut à peine m'en croire; lui et deux ou trois autres vieux Indiens (1) qui se trouvaient là m'assurèrent que non seulement il n'en était pas ainsi de leur temps , mais qu'en général un employé civil ou militaire de la Compagnie ne pouvait voyager dansTintérieur du pays sans recevoir delà plupart des musulmans de quelque rang l'invitation de quitter sa tente pour venir habiter leur maison (2). y II semble donc que 'les musulmans n'aient pas demandé mieux que de vivre sur un pied de politesse et de fomiliarité avec les Européens; mais l'on dirait qu'ils ont fini par s'en éloigner, ne les trouvant pas d'assez bonne compagnie. Ici encore il faut recourir à une remarque déjà feite : les manières froides , hautaines, insultantes, deis Européens, lohg^temps déguisées pendant la lutte, lorsque leur pouvoir était encore ou contesté, ou récemment assis'; se sont montrées depuis lors en toute liberté.

Les habitudes européennes en ce qui concerne les femmes sont encore un point qui blesse et choque étrangement les indigènes , mahométans ou Indous.

(i) Nom donné dans la eon?erMtion familière aux officiers.d« la Compagnie.

(î)Sliore, 1. 1, p. 16.

i( Les Indous, aussi bieri q^e les Mahométans , oonst* dèrentrexposUion de leurs femmes à la vue des étraivgers comme le comble du déshonneur (1). » Chez leç musulmans de Flnday quand le vice-roi d'une province donnait lieu à quelque soupçon , éveillait [quel-* que crainte , la première mesure prise contre lui cojor sistait en un ordre d'aivoyer ses fenimes, ou seulement une partie de ses femmes » à la cour. Il suffisait qu'une seule s'y ra^itt, n'eûtnelle pas été m favorite, pour qvie l'empereur se cc^sidéràt comnoe ei^ possession d'iup gage assuré de sa fidélité; l^ soupçon s'éloignait aussitôt. La moindre hésitation, li^m^indre retard à obéjjr à cet ordre 9 le oonOrmait au conirnire. Ce n'était pas l'affedic»! supposée du viçe^rçi pour cette femme qui rassurait le souverain ; c'e^t que par cette démarchée il avait rendu cdui-ci comipe le dépositaire de son honneur (2). 9 Un des premiers subahdars du Bengale devint odienx aux Indous et laissa parmi eux une mémoire détestée ; son seul crime était d'avoilr coutemplé UP instant sansv4>ile la femme d'un grand personnage indou renommée pour scm exquise beauté (3), On comprend l'impression que doit faire sur des gens doués dp cette intensité de jalousie , de cette si^sceptibilité vraiment étrange, le mélaiige européen des hommes et d@s femmes. Ces préjugés soBt:Scrupuleu$ement respectés pa^ les Anglais jusque daos leurs plus é;ranges exigences , c'est une justice que nous devons leur reudi^; mais il n'en est pas moins yrai que toute réunion eurpp^nne cause aux Indous et aux musulmams un sentimeiit <l,e

(i) Verelts, Affaires du Bengale, p. 138. -- BoIU, 1. 1. (») Bistoirede ^JndùeUm. DUs^rêa^ikmmr Toir^fM »t tat^tiur.ô du gouvernement de VIndostan, par Dav, t. Uî, p> 10. (3J VerdU.

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