‹ L'Inde sous la domination anglaise;Chapitre 54 sur 101 · LIT. IX. — FAIBLESSE DE L'ÉTABLISSEMENT ANGLAIS · texte numérisé non relu

LIT. IX. — FAIBLESSE DE L'ÉTABLISSEMENT ANGLAIS

marques dislinctives de leurs castes les attaquait dans leurs sentiments religieux. Par une coïncidence bizarre, vraiment étrange, le règlement ne choqua pas moins les musulmans ; le turban ou shako qu'il menaçait dé leur imposer avait quelque ressemblance avec le chapeau , coiffure que tout bon musulman a, comme on sait, en horreur. Le bruit se répandit en outre parmi les troupes indigènes que le gouvernement nourrissait le projet de les contraindre à embrasser la religion chrétiemie. Ces changements dans Tuniforme en parurent la eonlirmaiion.

Un sourd mécontentement se propage dès lors parmi les troupes. Il éclate bientôt en insurrection ouverte, avec une violence inouïe. Les officiers européens n'avaient pas eu le moindre soupçon de ce qui s'était tramé. A deux heures du matin une attaque subite , dirigée par les cipayes contre les troupes européennes, les tire de leur sécurité. Quatorze officiers, quatre-vingt dix-neuf sous-officiers furent massacrés ; quinze autres moururent de leurs blessures les jours suivants. On ne sait où se serait arrêtée l'insurrection, ce premier pas franchi , sans une circonstance heureuse pour l'Angleterre. Le colonel Gillepsie, un des officiers les plus distingués de l'armée anglaise, homme d'une admirable intrépidité, et adoré dé ses soldats, commandait un régiment de dragons indigènes dans le voisinage. Le dévoûment de ses soldats pour sa personne balança leurs sympathies nationales, l'emporta sur elles. Il les décida à attaquer les rebelles. Ce fut avec succès. Cet exemple entraîna quelques autres régiments. Que les dragons se fussent trouvés sous les ordres d'un officier européen peu goûté par eux , peut-être en était-ce fait de l'empire indou-britanoique! Le résultat de l'enquête

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feite à ce sujet par le gouvernement donne au moins tout lieu de le supposer.

A Benarès, une taxe sur les maisons fut la cause*qui mit le peuple en mouvement. Les indigènes se dirent : «Nous reconnaissons bien aux Anglais les mêmes droits qu'à leurs prédécesseurs les mahométans ; qu'ils continuent donc la taxe sur les terres perçue par ceux-ci ; qu'ils soumettent à des droits de douanes nos marchandises, nous nous y résignons. ••.•• Mais si nos maisons sont imposées aujourd'hui , qui nous dit que nos femmes , que nos enfants, que nos personnes, ne le seront pas demain? 9

La population tout entière de Benarès fut bientôt en fermentation. Elle se décida par un mouvement spontané à résister de toutes ses forces aux prétentions du gouvernement, mais de la façon propre aux Indous , c'est-à-dire d'une manière passive. Elle se résolut à un Dhurna général; le Dhurna est, comme on sait, l'action d'une personne qui s'asseoit, demeure immobile dans cette position , ne prend ni boisson ni nourriture jusqu'à ce que l'individu contre lequel il est dirigé ohisente à réparer le grief dont la première sollicite le redressement* D'après les croyances indoues, les esprits de ceux qui succombent dans l'accomplissem^t de cette terrible cérémonie reviennent comme autant de fantômes tourmenter leurs bourreaux. La résolution fut mise à exécution avec une énergie, une rapidité surprenante* La population des environs , à peine prévenue de ce qui se passait dans la ville , vint se joindre à elle. Dans les idées indoues, il s'agissait au fond d'un combat où devait être décidé le sort du pays. C'eût été une lâcheté déshonorante en ce monde, punissable dans l'autre, que d'y manquer. Les maisons furent aban*-

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données, les boutiques fermées, les travaux deTagrîculture suspendus, les feux éteints, tout préparatif de repas discontinué : puis trois cent mille personnes allèrent s'asseoir dans la plaine voisine de Benarès. Leur résolution était de demeurer privées de nourriture; elles devaient attendre ainsi que la faim en eût fait autant de cadavres ou que justice leur eût été rendue. La perplexité du gouvernement devint extrême. Le besoin ne pouvait manquer de faire périr une grande partie de ces malheureux; des maladies produites par leur séjour prolongé à la belle étoile, sur une terre bu« mide, devaient enlever le reste. L'interruption des tra« vaux de la campagne , au moment le plus important de Tannée agricole!, menaçait de la famine la province entière. D'un autre côté les autorités deBenarès voyaient leur pouvoir à tout jamais compromis s'il leur arrivait de céder à de semblables menaces. Un orage afiTreux vint à éclater, des torrents d'eau inondèrent la niuliitude, le terrain sur lequel elle se trouvait se transforma en une boue profonde. La faim commença à se tàive sentir; les ravages qu'elle devait exercer n'étaient pas seulement attendus^ mais désirés; ils n'auraient donc nullement modifié les dispositions des Indous ; mais survint une circonstance inattendue. Tout à coup une réflexion qui avait échappé à tous se présenta à l'esprit déquelques uns ; ils se dirent que le gouvernement local ne pouvait retirer cette taxe, puisqu'elle avait été impo* sée par le gouverneur général. Dès lors un changement fut proposé dans ce qu'on pourrait appeler la manœuvre du Dburna. Une députation de six mille personnes fut chargée de se rendre auprès du gouverneur gêné* rai et de solliciter l'annulation de la taxe. Vingt à tren* te mille individus se mireai effectivement ea route

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pour Calcutta. Mais le Dhurna ne devait recommencer qu'en cas de rejet de la pétition par le gouverneur général. En attendant force était de se nourrir pendant la marche; chose d'une immense, d'une insurmontable difficulté. Bientôt la députation ne se trouva plus en nombre suffisant pour continuer. Le gouvernement n'en avait pas moins compris tout ce qu'il y avait de critique dans la situation. Il se hâta de profiter du temps qui lui restait avant que le Dhurna fût de nouveau résolu; la taxe fut abolie. Une mesure de rigueur eût peut-être tout perdu, ou du moins tout compromis. L'orage et l'éloignement des lieux vinrent en aide à l'habileté anglaise.

A Bareilly, une circonstance à peu près semblable produisit de même une redoutable insurrection. Il s'agissait encore d'un impôt indirect , difficile à distinguer d'une taxe personnelle. Or les événements de Benarès suffisent à faire connaître l'antipathie de la population indigène pour toute taxe de cette nature. Il est donc singulier que la leçon n'eût pas profité davantage aux ^ Anglais. A la vérité on a bien attribué au caractère de l'employé indigène chargé de percevoir cette taxe les effets funestes qu'elle produisit ; mais c'est là une vue superficielle du sujet. La cause première de cette nouvelle insurrection fut analogue à celle des événe^ ments que nous venons de raconter ; seulement elle suivit une marche difTérente. La population de Bareilly^ profondément alarmée de l'imposition de cette taxe nouvelle , résolut d'en demander le retrait par voie de pétition au magistrat du district. La pétition fut effectivement présentée, elle le fut même par le mufty, mais demeura sans résultat. La ville devint aussitôt la proie de la plus extrême fermentation* Un accident

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fortuit vînt compliquer les choses. Une femme fut blessée par des employés subalternes de police qui s'occupaient de lever cette taxe. L'étincelle tomba sur des matières inflammables; la multitude acheva de s'exaspérer. Un conflit très sérieux s'ensuivit entre le ][>euple et un détachement de soldats. La discipline triompha de la fureur populaire, mais non sans beaucoiQ) de sang versé. Le peuple céda bien le champ dû bataille, mais après avoir échoué dans plusieurs attaques successives , en laissant sur le carreau deux mille morts ou blessés (1).

Dans cette occasion, musulmans et Indousse mon* trërent également prompts à se soulever contre les étrangers. L'insurrection éclata avec une rapidité, une unanimité, inconcevables. La fermeté, la bonne for« tune du gouvernement, en triomphèrent. Elle n'en eut pas moins de terribles résultats ; elle laissa dans la province un mécontentement, unedésaflection générale du gouvernement anglais^; elle sema des germes de rébeU Uon qui ne demandèrent pendant long-temps, qui ne «demandent encore qu'une occasion pour éclater. Pendant le second siège de Bhurtpoor, des multitudes d'Indous et de musulmans étaient tout préparés à prendre les armes; ils l'eussent fait dans le cas où l'issue en eût été aus» funeste aux Anglais que celle du premier. Le gouvernement en acquit la certitude (2). Les historien^

(i) nalcolm, PolU, Mgtor., 1. 1», p. 283.

(2) Marquis deHastiogs, Rapport général. — « Il n*y a aocun doutera dit encore Malcolm, que, dans le cas où le détacliement da capitaine Bos* caven eût eu le dessous , il s'en serait suivi un massacre général de tous les Européens habitant la province qui ne se seraient pas momentanément

SI& . L*IMDB 80IJ8 LA DOMUVATIOII ANOUISS.

anglahf au Êiit de Tétat social et politique de riirde ne parlent encore qu'avec une sorte de ft^émissementde ces derniers événements. Là en effet on vit plus clairement que jamais peut-être combien précaire et fragileétait en déCnitivela base du gouvernement anglais; on vit de quelles difficultés perpétuelles il se trouvait entouré; on comprit comment l'ignorance et le hasard présidaient nécessairement et forcément à la plupart de ses actes.

Des commissaires furent immédiatement envoyés par le gouvernement pour s'enquérir des causes qui avaient amené ce mouvement. Leur rapport est des plus importants pour qui veut se rendre compte de la situation intérieure, de l'état moral de l'Inde. Us disent « que la cause de l'insurrection fut une taxe odieuse aux peuples de l'Inde » particulièrement au peuple de Rohilcund. » Ils insistent sur ce qu'il y eut d'impolitique a à introduire cette mesure législative, ou toute autre ^ sans les plus grandes précautions , sans les plus scrupuleuses informations préalables , sans l'avis des etn^ ployés locaux les mieux informés. » Ils ajoutent « que dans les provinces éloignées le caractère et les mœurs des indigènes des différentes classes de la population ne sauraient être intimement connus du gouvernement général » ; puis encore « qu'en conséquence il serait à désirer qu'un moyen fût trouvé de connaître l'opinion d'indigènes bien au courant des choses sur les résultats pratiques probables de toute loi projetée, etc. » Ils insistent enfin « sur l'inconvénient d'étendre à toutes les parties, à toutes les provinces de

trouvés 8003 U prolection d^ane force militaire considérable, » PoUt. Atjti., Ll»p.S84.

r^mpire, toutes les dispositions l^islatives que des circonstances locales ont pu faire paraître nécessaires soit dans telle ou telle localité, soit dans les provinces inférieures (1). 9

Mais le gouverneoient anglais se trouve encore aux prises avec les noiêmes inconvénients; donc force est de conclure 9 d'après les propres expressions du raport — « quil ne saurait éviter le danger de décréter tdie ou telle taxe odieuse à la population indigène, particulièremente celle de la province qui la doit subir; ^— qu'il est réduit à appliquer çà et là certaines mesureslégislatives, sans les avoir fait précéder d'informations préalables suffisantes, sans avoir eu Tavis des employés locaux les mieux informés ; — que les moeurs etle caractère des habitants des diiïérentes et discordantes classes de la population indigène des provinces éloignées ne sauraient être connus du gouvernement général ; — qu'il manque de moyens de se mettre au fait de l'opinion des indigènes les mieux informés sur les résultats pratiques I des mesures législatives adoptées ; — enfin, que c'est un

grand inconvénient que d'étendre à toutes les parties, i toutes les provinces de l'empire, toutes les disposi* . tiens législatives que certaines circonstances passagères ont rendues nécessaires soit dans telle ou telle localité, soit dans les provinces inférieures (2). »

Enfin les commissaires signalent encore comme la cause prindpale de l'insurrection de Bardlly $ qu'on ne saurait mettre en doute qu'un grand nombre de musulmans ne nourrissent dans leur esprit une opiniâtre

(1) Rapport des commissairea adressé k M. B. Bayley, premier secrétaire da goaTemement. Goosaltations Jadiciaires da Bengale da 26 octobre 1816.

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crainte que notre gouvernement n'ait le projet de ren^ verser leur religion ; que cette opinion leur fait envisager avec le soupçon le plus jaloux tout cequi , dans leiiK* idée, leur paraît avoir le rapport même le plus éloigné à ce but supposé ; que dans cette occasion ils semblent avoir réussi à persuader aux Indous que leur religion à eux était également menacée (1) . v Dans l'affaire de Yelore nous avons vu comment les Indous nourrissaient de leur côté des craintes semblables; comment au besoiiï ils s'alanneraienttout les premiers du moindre danger qu'ils croiraient avoir à redouter pour leur religion- Ces craintes obstinées , au dire des commissaires , subsistent encore ; elles n'ont cessé de pousser des racines de plus en plus profondes tout à la fois chez les musulmans et chez les Indous.

Au milieu de tous ces obstacles, au milieu de toutes ces diftipultés le, gouvernement anglais vit au jour le jour. De plus, il n'a aucun moyen de les apprécier et de s'en rendre compte; il est réduit à Jes ignorer jusqu'au moment où il vient s'y heurter, où sa marche s'en trouve entravée, arrêtée. L'ignorance la plus absolue de l'opportunité ou de la légitimité de ses propres actes dans leurs rapports avec les préjugés, les opinions des Indous, lui sont choses inconnues. Aucune idée qui lui soit commune avec les populations qu'il administre ne l'avertit de l'importance des choses qu'il accomplit. Tantôt il peut se permettre des actes qui en Europe suffiraient à faire crouler dix gouvernements; tan^tôt la chose en apparence la plus insignifiante , à la^

(1) Rapport des commissaires adressé à M. B. Bayley; premier secrétaire da goaTemement. Consaltations jadiciaires da Bengale da 25 octo* bre 1816.

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quelle il a donné le moins d'attention , un turban de telle forme, une barbe coupée de telle façon, peut le mettre sur le bord de Tabyme. Enfin ce que Ton appellerait en Europe Topinion publique, cette force toute-puis*sante qui élève et renverse les trônes, est pour lui lettre close.

Nos guerres delà révolution nous fournissent au reste un exemple de ces éruptions soudaines et imprévues des passions populairesi On sait la rapide conquête de Naples par les armées de la république. Un petit corps d*armée se trouvait à Rome; on le fait marcher sur Naples. Dix fois plus nombreuse^ l'armée napolitaine attend à peine la rencontre. Elle ne résiste pasdavantage souslesmurs de Naples. LesFrançais n'ont à se plaindre que d'un triomphe dont la facilité annule la gloire. La monarchie napolitaine ne résiste pas plus que l'armée ; roi, ministre, grands seigneurs^ vont chercher un asile sur les vaisseaux anglais; lepeuplelesvoitpartird'unœil indiffèrent. Les Français installent en grande pompe une république parthénopéenne, que le peuple considère avec la même indifférence qu'il a assisté au déménagement de la monarchie. On décrète l'abolition de la tyrannie; les fonctionnaires jurent haine à la royauté dans le grand style de l'époque ; on proclame la liberté, l'égalité, au peuple, qui ne bouge. Le gouvernement français s'installe et se croit tout-puissant. Mais il arrive qu'il touche, sans qu'on sache encore précisément comment, aux préjugés, aux passions populaires. Le lazzarone avait vu passer toutes ces révolutions politiques sans se déranger de sa place au soleil : alors il se soulève tout à coup, il fait arme de ce qui lui tombe sous la main; il devient le soldat le plus terrible , car il est fanatique ; les bandes de Gham-

SitS L'iHI» sous LA DOWlTAnOlf AKOLAIBB.

pioBiiet, victorieuses d'une partie de l'Europe, se voient foroéesde reculer. L'insurrection demeure un moment maltresse de Naplës.

Or la domination des Anglais dans l'Inde se trouve, sous quelques rapports , dans une situation ai^ogue à celle des Français à Naples. Elle goûte paisiblement les fruits de longues victoires; mais la circonstance la plus imprévue peut les mettre, d'un moment à l'autre, en présence d'une sorte de lazzaroni semblables à ceux qui vainquirent Ghampionnet. Une autre armée, partie de Rome, vint il est vrai arborer une seconde fois à Naples ;les couleurs républicaines; mais l'Angle^ terre n'a pas cette ressource.

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