LIT. IX» FAIBLESSE DE L'ÉTABLISSEMENT ANGLAIS
ces européennes, perçaient dans tous leurs rapports avec les Anglais. Qu'ils fussent faits pour commander, ceux-ci pour leur obéir, c'est ce qui ne faisait pas le moindre sujet de doute pour aucun d'eux. Ignorant la civilisation européenne, comprenant seulement qu'elle différait de la leur, il n'en fallait pas plus pour qu'ils n'en fissent pas le moindre cas. Le génie des Shakespeare, des^Milton, des Byron, celui des Bacon , des Newton , des Locke, n'avaient pas le pouvoir de modifier cette opinion. Étrangers aux institutions anglaises, ne Qonnaissaut nullement les pouvoirs respectifs de la couronne, de la chambre des pairs, de celle des communes; n'ayant jamais pénétré dans l'organisation du comté anglais ou des corporations municipales qui couvrent le sol de l'Angleterre , n'ayant jamais entendu parler ni du chancelier des douze juges, ni du jury, ils croyaient de bonne foi les Anglais dénués de tout moyen d'obtenir justice. Les triomphes de Marlborough, de Wellington , etc., ne leur paraissaient nullement témoigner en faveur du génie guerrier de leurs sujets, car depuis lors les armes et la tactique avaient changé. Ils étaient en effet fort supérieurs en organisation militaire : à l'aide d'une découverte plus puissante que la poudre, due à un savant africain, ils dispersaient sans efforts les bataillons nombreux des Anglais ; les canons et les fusils de ceux-ci ne pouvaient rien contre ce mécanisme terrible, qui, simulant un front tout entier d'une place de guerre, couvrait d'immenses espaces de soufre enflammé , pendant que mille canons tirantà l'aide de la vapeur dix fois plusvite que les nôtres lançaient chacun cent boulets par minute, etc., etc. Aussi avaient-ils le plus profond mépris pour l'art militaire de TEurope. Forcés par la né-
2&6 l'inDS sous tA DOMINATION ANGLAISE.
cessité de recruter des soldats parmi leurs sujets^ ils ne s'en servaient que comme d'espèces de' machines; ils leur fermaient toute carrière, empêchaient tout développement de leurs facultés guerrières. Si le duc de Wellington , s'étant dévoué à eux , avait servi dans leurs rangs, il serait resté caporal toute sa vie , et caporal traité avec beaucoup moins d'égards que ne le sont nos propres caporaux. Les plus grands seigneurs anglais, les descendants des Sutherland , des Northumberland , forcés par la misère , résultat des mesures financières prises par les Africains , se virent souvent réduits à prendre ce parti. Mais alors la naissance, les talents, les services, ne pouvaient dans aucun cas leur faire franchir cette ligne de démarcation, qui, dans l'opinion des dominateurs, ne pouvait être trop fortement 'établie entre Africains et Anglais.
Au besoin , ils auraient rapporté cette distinction à la main delà Providence elle-même. Retournant à leur profit le raisonnement dont se sert Montesquieu pour justifier l'esclavage des nègres <lans les colonies à sucre, ils auraient dit : « Ces gens ont le teint blanc, blafard, au lieu de l'avoir de la couleur éclatante de l'ébène; les cheveux plats et tombants, au lieu de les avoir élégamment frisés parla main de la nature; le nez droit, tombant dans le prolongement du froRt, au lieu de l'avoir largement épaté, épanoui sur la figure.... Comment pourraient-ils se gouverner eux-mêmes? Comment ne seraient-ils pas trop heureux que la Providence nous ait chargés d'y pourvoir pour eux ?f