‹ L'Inde sous la domination anglaise;Chapitre 58 sur 101 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Dei ineonvénients de la domination anglaise poar les états à alliance subsidiaire.

Qn sait Id réponse faite à Louis XIY par un ambassadeur de France qui avait séjourné long^temps en Turquie. Le roi , bien jeune encore^ entendant parler de la toute^puissancedes sultians, s'écriait : «Voilà ce qui s'ap* pelle être vraiment roi! » — « Sire, répondit l'ambas^ sadeur, pendant mon s^our à Constantinople, trois de ces princes furent étranglés par leurs sujets. » Belle et noble réponse pour qui se reporte au temps et au lieu.

Cette réponse de Tambassadeur cache en outre un sens profond et vraiment philosophique. Elle nous montre comment le pouvoir absolu , le pouvoir sans limites, n'est pas aussi commun qu'on serait ^'abord porté à le supposer.'^ EUe nous montre comment îes garanties ne manquent jamais tout à fait aux nations; i^ulement la nature et aussi l'eûicacité de ces garanties sont choses éminemment variables^ Ici c'est un contrat écrit qui assure à la fois les droits du peuple et ceux du souverain ; là c'est la voix toujours vivante de la tradition ; ailleurs ce sont des usages auxquels il n'est donné à personne de se soustraire. Ce ne sont pas toujours les mêmes choses que les peuples songent à défendre : dans notre Europe moderne, c'est pour chacun sa personne, sa liberté, sa propriété 3 dans une autre partie du monde, ce seraient peut-être les croyances religieuses ou les dogmes nationaux. Les moyens qu'ils emploient pour parvenir à ce but sont également différents : ici* c'est un mécanisme gouvernemental savant et compliqué; ailleurs un corps de prêtres, ailleurs de grandes

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dignités nationales pouvant devenir au besoin autant de barrières et d'obstacles. Là où manquent toutes ces choses , le peuple les supplée en demandant de temps à autre en personne de terribles comptes. A l'époque où la Turquie n'était pas encore ce cadavre qu'on s'efforce de galvaniser à la pile européenne, la toute-puissance du sul^n n'aurait pu le dispenser de se rendre à la mosquée le dimanche , lui donner la liberté de boire du vin, de porter un chapeau , que sais-je encore? 11 aurait trouvé à tout cela des obstacles aussi insurmontables, quoique d'une tout autre nature, que le roi constitutionnel d'Angleterre à lever un impôt sans le consentement du parlement. Le sultan de Constantinople, au temps de sa grande puissance , n'eût pas été davantage libre de détruire les janissaires. Nous les avons vus expirer récemment sous le canon de Mahmoud. Mais l'empire turc les avait déjà précédés dans le tombeau.

Les peuples n'ont donc jamais été livrés sans garantie aucune à l'arbitraire, au despotisme. Là on les limites du pouvoir ne nous sont pas visibles, qu'on regarde à l'horizon : on y verra se dresser l'insurrection sanglante. Là où le pouvoir nous semble illimité, c'est que l'arme terrible d'une responsabilité personnelle demeure sans cesse suspendue sur la tête de celui qui l'exerce. 11 n'en saurait du reste être autrement; c'est une des grandes lois du monde intellectuel que la responsabilité soit proportionnée à la liberté. Là où aucune barrière n'arrête le souverain, aucune barrière ne le défend ; il égorge, en courant leTisque d'être égorgé.

Dans l'Inde nous rencontrons cependant un cert^^n nombre d'états qui paraissent une exception à ces lois générales. Ce sont les états indigènes attachés à l'Angleterre par ce lien politique que nous

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avons appelé alliance subsidiaire, et soumis à Tinfluence anglaise , quoique d'une manière indirecte.

Ces états , dont le nombre est considérable , ont contracté avec le gouvernement anglais des traités où au milieu des stipulations les plus diverses se trouve toujours celle-ci : c'est que le prince paie au gouvernement anglais un subside au moyen duquel ce dernier s'engage à entretenir au service de ce prince un certain corps de troupes. De là, nous l'avons dit déjà, leur nom d'alliance subsidiaire. De ce moment le gouvernement anglais exerce la plénitude dé l'autorité militaire. Il commande l'armée, la solde, l'exerce, l'organise, la fait mouvoir à sa fantaisie. Il s'empare de même de la direction des relations de cet état avec les états voisins; toute correspondance du prince avec ces autres états doit se faire par l'intermédiaire des agents anglais. En revanche le gouvernement anglais ne se mêle eu aucune façon de l'administration intérieure. Le prince jouit à cet égard de la plus entière liberté. En un mot, des trois pouvoirs qui constituent la souveraineté, pouvoir militaire, pouvoir politique , pouvoir civil, le gouvernement anglais s'empare des deux premiers ; il laisse le second aux souverains qu'il trouve sur le trône.

L'autorité, le pouvoir dont jouit chacun de ces derniers, devient dès lors absolu, sans borne. C'est une tendance inhérente au pouvoir de ne se jamais limiter par lui-même. Il va, va, jusqu'au moment où il rencontre un obstacjte qui l'arrête. Or les Angkûs se sont chargés d'écarter ces obstacles sous les pas des gouvernements qui lui sont attachés par des alliances subsidiaires. Le despotisme des princes avait trouvé jusque là des limites dans sa propre faiblesse; l'insuflisance et Tindiscipline de leurs troupes mettaient des

bornes à leurs entreprises sur la vie y la liberté , la pro-^ priété de leurs sujets; mais aux mains c|^s Anglais rarmée devient puissante , forte, disciplinée. Elle continue cependant de demeurer aux mains du prince ; elle le met en mesure de mener à bout dans l'intérieur de seà états toutes ses entreprises; elle le protège en môme temps contre toute révolte ou insurrection. La loi générale dont nous parlions tout à l'heure se trouve renversée; la responsabilité de ces princes va en diminuant à mesure que leur pouvoir s'açcrott. Us arrivent à un pouvoir absolu > aussi funeste à ceux qui Texercent qu'à ceux qui le subissent....

Les témoins appelés devant le parlement à se prononcersur le mérite de ces sortes d'alliances sont uaanimes sur leurs funestes résultats. L'un d'eux nous dit : « Le résultat le plus immédiat qu'une étroite alliance avec les Anglais ne manque jamais de produire cbez touslesétats qui s'y soumettent, c'est le despotisme prématuré dans lequel ils tombent (l). » Un second : « Le prince perd toute habitude de se mêler de ses affaires , tpute faculté de les faire par lui-même. Du moment que l'Angleterre s'est engagée k le soutenir, il perd tout intérêt à se soutenir lui-même. L'babitude de ne plus se mouvoir sans lisières lui ôte l'usage de ses membres (2). v II s'enfonce dès lors aa fond de ^on harem, d'où ses moindres Êintaisies deviennent autant d'arrêts du destin. Des subalternes choisis au hasard , par cette mênp^ raison qu'il n'a plus rien à redouter même de leur incapacité, gouvernent ou plutôt exploitent l'état à leur gré. Un troisième ajoute : « Bientôt le gouvern^Enent devient faible et oppresseur ; tout sentiment honorable

(1) Interrogatoire de Louis Rassell. ^ Eoqiiéte , t. VI, p. 11.

(2) Id.f ibid.

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s'éteint dans les hautes classes de la société; le peuple • se dégrade et s'appauvrit; le prince se livre à Findolence parce qu'ail s'est fié à des étrangers du soin de sa sûreté 9 et en même temps cruel et avare ^ parce qu'il sait n'avoir plus rien à craindre de la haine de ses sujels(l). »

Les peuples se trouvent dès lors soumis à toutes les exigences, à toutes les fantaisies d'un odieux despotisme, contre lequel aucun remède n'existe. Autrefois, en effet, la tyrannie élait-elle arrivée au point de devenir intolérable, la révolte éclatait : alors, ou bien l'oppresseur était renversé du trône, et l'heureux rebelle prenait sa place , ou bien le premier Taisait des concessions plus ou moins durables, mais qui, lors même qu'elles ne devaient pas l'être , faisaient du moins comme un temps d'arrêt dans la tyrannie; en tout cas, cette seule .crainte de la ré voile opposait déjà un obstacle à l'oppression. Mais aujourd'hui, sous la protection toute-puissante de l'Angleterre, a le peuple sait que toute tentative de rébellion doit être immédiatement Téprimée, qu'il ne peut que se soumettre à tout ce qu'on exigera de lui, pendant que les princes savent, d'un autre côté, qu'ils peuvent tout oser en ne risquant rien (3). v

La souveraineté perd ainsi tout son prestige aux yeux des peuples à mesure que s'appesantit de jour en jour le joug qu'elle fait peser sur eux. En peu de temps tous les ressorts du gouvernement se trouvent affaiblis, relâchés, brisés. En fait, qu'est devenu le prince , sinon l'organe/l'intermédiaire de ioppression étrangère? Au-

(1) Interrogatoire de TV. M'CulIoch. — Enquête, t. VI, p. 1.

(2) Interrogatoire de Jimet HUl. -Jtaquéte, t. VI , p. 7.

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cun autre temps, aucun autre lieu , n'ont jamais montré une combinaison politique plus intolérable , plus, fatale. *

L'origine de ces alliances subsidiaires peut seule en effet expliquer l'existence d'un tel système. En Angleterre Topinion publique repoussait énergiquement tout agrandissement, toute conquête territoriale. La conquête n'en était pas moins devenue la loi, le principe» la vie même de la puissance anglaise dans ce pays* Pour elle, s'arrêter dans cette voie c'était s'annuler, se suicider. Les guerres naissaient les unes des autres, le plus souvent contre la volonté de ceux qui les entreprenaient, et les agrandissements de territoire en formaient la conséquence inévitable.

La prise de possession de ces territoires, faite franchement et pour ainsi dire à visage découvert , n'en aurait pas moins révolté tous les préjugés, toutes les opinions de l'Angleterre ; elle aurait soulevé toute une tempête d'indignation (1) ; lord Wellesley se vit dans la nécessité de déguiser la conquête sous le nom d'alliance subsidiaire, c'est-à-dire de faire un compromis entre les exigences de sa situation et celles de l'opinion . Aux yeux d u public, en effet, les princes qui avaient contracté ces alliances continuaient de demeurer dans la même situation que précédemment; rien n'était changé quant aux apparences : en réalité, le pouvoir passait pourtant tout entier dans les mains de l'Angleterre.

Sous le rapport politique , qui est celui sous lequel nous en avons déjà parlé , les alliances subsidiaires offraient par cela même dlmlhenses avantages. C'est grâce à elles que lord Wellesley fonda déGnitivement l'empire

(i) Interrogatoire de James MiU. — Enquête -, t. VI, p. 8.

UT. IX. •>— FAI9UU8B DK L*AtADLI99BMBNT AlfOLÂlS. %&Zt

indou-britannique, ou du moins qu'il allait le fon^ der après quinze derniers jours de guerre, lorsqu'il se vit forcé de quitter l'Inde* Grâce à elles T Angleterre se^ rait arrivée, dès l'administration de lord Wellesley , à ce but définitif qu'elle n'a touché que quinze années plus tard, après beaucoup de sang répandu, beaucoup d'argent dépensé. « Le mal a été que, pour satisfaire aux préjugés de l'Angleterre, on se soit mis dansl'obligation d'imposer à un grand nombre d'états de l'Inde le plus parfaitement mauvais de tous les gouvernements (1). »

Toutefois, en dépit de tous les avantages politiques des alliances subsidiaires, lord Wellesley lui-même aurait peut-être reculé devant leur établissement s'il eût pu pressentir tous les inconvénients que nous venons de signaler. Mais l'avenir est voilé dans bien des cas aux yeux du législateur tout aussi bien qu'à ceux de la foule.. Quarante années ont mis à découvert tous les vices de cet accouplement monstrueux de deux principes opposés , une domination étrangère et un gouvernement indigène ; principes non seulement opposés, mais ennemis, mais contradictoires , qui se repoussent sur tous les points, par toutes leurs faces, qui ne sauraient se trouver en contact que sous la main de fer de conquérants tout-puissants. Quarante années d'expérience ne sauraient, disons-nous, laisser aucune illusion à cet égard ; mais , au moment de leur établissement^ aucun autre homme d'état n'aurait pu, plus que lord Wellesley, deviner l'avenir qui les attendait.

M. de Maistre a dit quelque part un de ces mots marqués au coin de son génie : « La race de Sem s'y prend différemment que celle de Japhet pour constituer le

(i)Mill,t.VI,p.8.

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pouvoir politique; elle élève au dessus d'elle un homme auquel elle dit : « Faites ce que vous voudrez ; 9 quand nous serons las, nous vous égorgerons. » Les Anglais élèvent aussi un homme au dessus des peuples de rinde; mais ils disent à ceux-ci : « 11 fera ce qu'il voudra ; vous serez las, mais vous regorgerez pas. 9

Un ambassadeur de France auprès d'un de ces états à alliances subsidiaires n'aurait donc pu faire à Louis XIV la noble réponse tout à l'heure citée.

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