CHAPITRE
Be la double direction imprimée par Pierre le Grand à la politique de U Russie.
L'Angleterre a maintenant touché le but vers lequel la conduisait 5 dès ses premiers pas dans Tlnde, une main invisible et toute-puissante.
Mais ce sceptre de FOpient ^ arraché jadis par elle aux mains de la France , est-il à jamais affermi dans les siennes ? On ne saurait contempler Timmense empire où elle domine sans que cette question ne se présente aussitôt à reprit*
L'Inde ne fournira pas le nouvel adversaire que l'Angleterre aura sans doute à combattre dans un temps plus ou moins rapproché. Cet adversaire ne sera pas non plus , suivant toute apparence , aucune des puissances qui jadis prirent pieddans^l'lnde, avant ou en même temps que l'Angleterre. L'éclair de la gloire poptugaise s'est éteint dans d'épaisses ténèbres. La Hollande est descendue au rang des puissances du troisième ordre; d'ailleurs Java, et ses autres possessions c(v loniales suffisent à son activité. La France elle-même ne semble pas en mesure de reprendre de sitôt le rôle glorieux qu'elle a joué jadis sur ce grand théâtre ; du moins nul œil ne saurait entrevoir encore. les circon-
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Stances qui lui restitueraient cette grande initiative. Mais il est une autre puissance qui se trouve emportée presque irrésistiblement, je dirais volontiers presque fatalement, vers TOrient. On a nommé la Russie.
La Russie semble avoir été destinée par la Providence à servir de lien, d'intermédiaire entre l'Europe et l'Asie. Le commerce l'enseigne depuis longues années à la guerre et à la civilisation. Quand l'Egypte , nous dit Robertson , fut séparée de l'empire romain par les Arabes 5 le génie actif des Grecs découvrit une nouvelle route par laquelle les marchandises de l'Inde pouvaient être amenées à Constantinople. On leur faisait remonter l'Indus jusqu'au point où ce grand fleuve n'est plus navigable ; de là elles étaient transportées par terre jusqu'aux rivages de l'Oxus, « qui les portaiti ta mer Caspienne (1 ) 9 . Puis elles étaient embarquées sur le Volga, et, après avoir remonté ce fleuve, elles arrivaient par terre jusqu'au Tanaîs, qui les amenait dans le Pont-Euxin , où des navires de Gonslanti" nople venaient les recevoir. Long-temps le commerce de rinde suivit celte voie.
a La Russie méridionale, nousdit un autre historien, était, avant Tamerlan , l'entrepôt de la Grèce et même des Indes; les Génois étaient les principaux facteurs. Le Tanaïs et Borystbène étaient chaînés des productions de l'Asie. Mais lorsque Tamerlan eut conquis, sur la fin du 14* siècle , la Chersonèse taurique , appelée la Crimée; lorsque les Turcs furent maîtres d'Azof, cetlegrande branche du commerce du monde fut anéantie (2). »
(1) Histoire de V Amérique. Saivant Buroes, TOius se serait toujours jeté, autrefois comme aujourd'hui , dans le lac Aral (t. 3, p. 145-6]. Mais du lac Aral à la Caspienne la dbtanceest peu considérable.
(î) Voltaire.
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Un voyageur anglais moderne remarqua avec une anxiété jalouse « ces Quatre lignes de routes, suivies par le commerce, qui passent de Russie en Bouckarie (1) y, de là, comme d'un centre, communiquant avec le reste de TAsie du midi et de Torient.
Dès le 17' siècle , la civilisation orientale et la civilisation européenne se rencontraient déjà dans les murs de Moscou. Oléarius, le premier écrivain par qui TEurope ait appris, pour ainsi dire, l'existence de la Russie,, était fraf^ d^à j. vers 1623 ^ < de Tmimensité de Moscou, de ses cinq enceintes, du vaste quartier desczars,. et d'une splendeur tout asiatique qui légaait alors à eette cour (â). r Moscou n'avait sans doute rien alors, des arts ni de la magnificence de nos gnandes villes d'Europe^ mais une enceinte immense,. le vaste quartier du Kremlin,, des dômes dorés ^ de nombreuses tours d'une construction singulière, en faisaient une ville d'un aspect à la fois étrange et magnifique. La cour portait encore la longue robe asiatique, aujourd'hui le vêtement populaire. Dans les jours de cérémonie, on. eût dit celle d'un roi de Perse (3J. Une partie de la villa s'appelait alors la ville chinoise, et là s'étalaient toutes les raretés, toutes les curiosités de l'empire du milieu. Mais déjà atissi l'Europe, par de nombreux représen* tants, avait pris pied dans cette ville de l'Orient. Le duc de Holstein (4) , plus tard l'Angleterre, lui envoyaient des ambassadeurs. Les arts utiles y étaient pratiqués.
(l)Bunies,t.m, p. 3:7.
(2)01éarla8 faisait partie (Tiioe ambassade envoyée par le duc d& Holstein.
(3) Eipression du comte de Carlisle » ambassadeur d'Angletf ri ô.r- Tol> taire, Hi$toire de Pierre le Grand.
(4) En 1653.
26^ l'indb sotjs la domination autglaisb.
par un grand nombre d'ouvriers européens, surtout des Allemands et des Italiens.
' Moscou semblait donc avoir pour mission de mettre en présence, en contact, l'Europe et l'Asie. Ce n'était pas seulement l£| capitale de l'empire russe tel qu'il existait alors; c'était encore un glorieux, un magnifique symbole du rôle assigné à ce dernier par la Providence dans l'histoire du monde. Là se trouvait le secret de la force immense qui dans son enceinte avait dès lors aggloméré une population de 500 mille âmes, ehiffire énorme par rapport à celle du reste de l'empire. Déjà Moscou se montrait comme le centre de celte triple action réservée à la Russie, qui devait consister à s'assimiler la civilisation européenne , à se mettre en rapport avec l'Europe , à porter cette civilisation en Orient, c'est-à-dire, si la fortune ne lui était pas contraire, à dominer l'Orient par le commerce, les armes ou la politique.
Coinme tous les grands hommes, Pierre eut le sentiment des destinées providentielles de sa patrie, ou, pour mieux dire , Pierre fut un grand homme parce qu'il eut ce sentiment Delà la poursuite obstinée de ces trois objets, qui pendant la durée de son règne préoccupèrent sa pensée , devinrent le but de tous ses efforts : lo la fondation d'un port sur la Baltique, qui mit la Russie en communication avec l'Europe, la mît à même de devenir un des éléments du système politique européen ; 2^ raccom|>lissement de réformes intérieures, qui eurent pour but de faire régner dans ses états la civilisation européenne; 3® la tentative souvent renouvelée de faire rentrer le commerce de l'Orient dans ses anciennes voies au profit de la Russie; en un mot d'étendre vers l'Orient la domination de la Russie.
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De ces grands objets les deux premiers n'appartiennent point à notre sujet; leur exécution a d'ailleurs été la partie faible du plan gigantesque de Pierre ; elle fbt souvent prématurée et exagérée. L'impatience de l'homme d'action vint trop souvent, en effet, se mêler chez le réformateur, ou sous ses successeurs, à la conception profonde des destinées de la patrie.
Il eut le tort de vouloir transporter dans ses états la civilisation européenne sans lui laisser le temps de s'acclimater, de se modifier suivant le nouveau milieu où elle était appelée à croître et à grandir ; elle n'a pu dès lors y pousser de profondes racines-, elle y est demeurée à l'élàt de plante exotique; elle n'y vit qu'en serre chaude. Un grand observateur a pu dire à ce propos un de ces mots qui résument tout , auxquels on ne sait qu'ajouter : « Ce qui manque à la Russie, c'est quelque chose de profond qu'on sent profondément. »
D'un autre côté, Pierre s'est trop hâté de pousser la Russie à se faire une grande place, à jouer un rôle actif dans le système politique européen. Il eut été plus avantageux à celle-ci de demeurer plus longtemps passive à l'égard de l'Europe, et de se bornera s'assimiler plus entièrement ce qu'elle lui empruntait. Peut-être aussi devait-il se contenter de s'ouvrir la Baltique, et s'abstenir d'y porter trop exclusivement les efforts de l'empire. Ce qui semble le prouver, c'est qu'en dépit de la volonté de Pierre, la vraie capitale de la Russie, même aujourd'hui, n'est pas encore la ville où tout est étranger, depuis les pilotis qui portent ses palais nouveaux, jusqu'au nom qu'elleécrit dans l'histoire; mais bien la ville des vieux boyards, des vieilles traditions, des antiques souvenirs, la ville où
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s'est chantélecantiquedeladélivranceatorsquela Russie s'afTranchit de la domination mogote. La vraie capitale de la Russie n'est pas Pétersbourg , mais Moscou. Tant il est vrai qu'il n'est pas donné au génie de riN)m« me d'aller contre le cours naturel des choses et de refaire l'œuvre du temps, alors même que ce génie s'est trouvé secondé de la volonté la plus énergique qui se soit jamais condensée dans une tête humaine.
Pierre donna donc aux doux premières parties de son plan général une importance peut-être trop considérable, ou du moins prématurée. Loin de négliger la troisième, il ne cessa d'en poursuivre l'exécution avec l'énergique constance de son caractère. Toutefois, sUf se fût dirigé plus exclusivement de ce côté ; si une parlie de l'argent, des efforts et de l'activité dépensés à Pétersbourg, l'eussent été à Moscou; s'il se fût porté avec autant d'ardeur, avec autant d'impétuosité, vers le Volga et la Caspienne , que vers la Baltique ; s'il eût pensé plus fréquemment encoreà cette merd'Azof, qu'il conquit un moment, pour la reperdre aussitôt dans sa fatale campagne du Pruth ; si ses successeurs , sans négliger absolument les deux premiers objets, qu'il leur laissa le soin de poursuivre, se fussent eux-mêmes tournées plus exdusivement vers l'Orient; si la Russie eût réalisé de ce côlé l'équivalent des nombreuses conquêtes que lui acédées le sol européen, nuldouteque le but définitif n'eût été touché depuis long*temps. La Tur* quie, la Perse et l'Inde, subiraient aujourd'hui la domination delà Russie; le pavillon russe flotterait à lafois^ et en face de territoires russes, sous les murs du sérail, à l'embouchure del'Indus et à celle du Gange. L'Indus, la Caspienne et le Volga, leGange, l'Oxusetlelacd'Aral, seraient autant de routes ouvertes au commerce in tériour
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de cet immense empire. L'empire des czars , voisin de la Pologne, aurait le Danube pour frontière, il serait, baigné par THellespont, par le golfe Persique, par la mer des Indes^il toucheraitd'un côté parses soldats au pied de la grande muraille , de l'autre par ses navires à Canton. Sans doute la Russie serait venue plus tard prendre part aux affaires de l'Europe; mais c'eût été tout à coup par ses vaisseaux sur la mer Noire, par ses armées sur le Danube.
L'imagination s'étonne et s'dlraie de ce résultat quand elle le contem^de dans son immensité : on se croit en face d'un rêve gigantesque. Et cependant c'est vers l'Europe que la Russie, depuis un siècle, a constamment porté la plus grande partie de ses efforts. C'est sur le sol de TEuropeque le sang et les trésors de la Russie ont été surtout dépensés. La défense^u la poursuite d'intérêts europé^is, voilà ce qui l'a presque constamment, sinon presque exclusivement, occupée. Considérez pourtant comme ses progrès versl'Orient nes'ensoni pas moins enchaînés les uns les autres et sans un instant de relâche ! La Turquie et la Perse ne sont-elles pas de (ait déjà des provinces russes, bien qu'elles continuent de porter leurs anciens noms dans le style de nos chancelleries? Ce résultat, tous les soins de la Russie ne sont-ils pas employés non pas à en accélérer l'aocomplissement, mais à le voSer, à le dissimuler, à le relarder? L'Inde, la proie habituelle des conquérants; l'Inde , que nous avons vue subir le joug d'une simple oomiiagnie de marchands; l'Inde, avant le colossal empire qwe s'y est élevé l'Angleterre, aurait sans doute présenté moins de résistance encore à l'ambition de la Russie que la Perse et la Turquie. Les préoccupations européennes du cabinet russe, la crainte de se mettre
î<8 l'indb sous la domination anglaise.
sur les bras des affaires qui compromettent sa. situation en Europe , ont seules enchaîne de ce côté le bras desczars. L'Europe, disions-nous, devait fournir à la Russie les moyens de dompter l'Orient; mais, par un étrange retour des choses de ce monde, c'est elle qui protège en ce moment l'Orient contrôla Russie.
L'empire russe Mi face depuis Pierre le Grand à rOrient et à l'Occident ; il agit en même temps dans ces deux sphères. De là une double direction simultanément imprimée à sa politique. 11 eût été plus avantageux d'agir d'abord exclusivement du côté de l'Orient, comme nous l'indiquions il n'y a qu'un moment; telle est du moins notre croyance. D'ailleurs ce que nous voulions constater, c'est ce progrès vers T Orient, qu'en dépit de ses préoccupations européennes la Russie n'a jamais cessé d^ccomplir. La persistance qu'elle a dé^ ployée en marchant dans ce sens nous donne la mesure de celle qu'elle doit y mettre à l'avenir. La géométrie nous enseigne que, lorsqu'une courbe a passé par tels et tels points, elle passera nécessairement par tels et tels autres. Or les courbes historiques, si l'on peut s'exprimer ainsi , n'obéissent pas à des lois moins rigoureuses. Celle décrite par le cabinet russe , après avoir atteint le trône des sultans de Gohstantinople et celui des shahs de Perse , ne rebroussera pas chemin , suivant toute probabilité, avant d'avoir touché celui des successeurs du Grand-Mogol.
D'ailleurs, il faut le dire, si le génie de Pierre a imprimé à la Russie cette double direction politique qu'elle suit encore; si elle cède encore, à l'heure qu'il est, à cette double, impulsion, , celle qui l'emporte vers rOrient est sinon celle qui préoccupe le plus vivement son cabinet, du moins celle à laquelle il obéit
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le plus naturellement , celle dont les résultats semblent dès lors les plus considérables et les plus assurés. Aussi tenterons-nous d'en constater les principaux , ceux qui la mettront peut-être un jour aux prises avec l'Angleterre , dans ces mêmes lieux où semblent dominer encore les ombres fameuses des Alexandre , des Gengis, des Timour, des Baber, qui s'offrent comme un théâtre naturel aux grands conquérants.
Mîiis d'abord nous dirons quelques mots de ces états intermédiaires situés entre la Russie et l'empire indoubritannique; leur rôle ne saurait manquer de devenir important en cas d'un choc entre ces deux puissances.