‹ L'Inde sous la domination anglaise;Chapitre 62 sur 101 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des élats intermédiaires entre la Russie et Tempire indou-britanniqae.

Les états situés entre l'empiré russe et Fempire indou-britannique sont au nombre de cinq : la Perse, l'Afghanistan, la Khivie, la Bockarie, et la principauté de Kondouz.

La Perse , après la mort de Nadir-Shah , tomba dans un état de faiblesse et d'anarchie dont elle ne devait plus sortir. Toutefois elle ne saurait manquer, en raison même de sa situation géographique , d'avoir une haute importance, déjouer un grand rôle dans la politique de l'Orient. Il lui appartiendra de jeter un poids immense dans la balance où se pèseront un jour les destinées de l'Angleterre et la Russie.

270 l'iNDG sors la DOMlNi.TION âNGLAISC.

Les grandes difTicultés que la Russie a en jusqu'à présent à surmonter dans ses conquêtes en Orient sont venues de la nécessité où elle s'est trouvée d'agir à une distance immense de sa base d'opérations. Dans ses guerres do la Géorgie, il lui est souvent arrivé de n'avoir pas plus de dix mille hommes sous les armes. Mais ces difficultés n'existeraient pas dans lecas d'une agression contre l'empire britannique , si la conquête préalable de la Perse, ou bien une alliance vraiment intime avec cette puissance, la mettaient à même de disposer de toutes les ressources de cdle-ci. La Perse^ manque bien plus, en effet, de moyens de tirer parti de ce qu'elle possède que de ressources proprement dites. Dans les deux hypothèses dont nous venons de parler, elle pourrait meltre sous les armes 60 à 70 mille hommes, suscepiibles , au dire de quelques uns, de devenir, sous la conduite d'officiers russes, de fort bons soldats. Elle pourrait en oulre fournir en troupes irrégulières le double au moins de ce nombre.

Mais lors même que la prise de possession de la Perse par la Russie n'aurait pas lieu , l'influence russe ne peut s'établir en Perse sans que la domination anglaise dans l'Inde n'en reçoive un terrible contre-coup. La grande puissance morale exercée par les Anglais sur les peuples de l'Inde est fondée presque tout entière sur Tabsence de toute rivalité européenne j une partie de ce prestige, dont les Anglais sont encore entourés^ disparaîtrait donc très certainement là où se montrerait l'influence russe. D'un autre côté , l'attente de la lutte entre ces deux puissances, en préoccupant l'esprit des populations indigènes, du moment que toutes deux seraient en présence, ne pourrait manquer d'avoir la plupart des inconvénients de la lutte elle-même. Elle

Ltr. X. — l'aN«LETEHRI et L1 KUSSIE. 27 î

disposerait les peuples de Tlnde à ne pas considérer comme définitive la domination anglaise.

En' raison de toutes ces considérations , la Perse est donc appelée y comme nous le disions tout à T heure, à jouer encore une fois un grand rôle dans les affaires du monde. Mais c'est à sa situation géographique seule, non pas à elle-même^ c'est*à dire à sa propre puissance, qu'elle devi'a cette importance. Dès lors aussi de plus longs détails deviendraient superflus sur ce point.

L'Afghanistan, qui comprenait autrefois, suivant Ferishta, tout le pays à l'ouest d'Hérat jusqu'à la frontière orientale de Cachemire, depuis l'embouchure de rindus jusqu'à l'Oxus , se trouva réuni en 1747 sous la domination d'un seul chef, Abmet-Shah, de la tribu des Douraniens. Â cette époque la population de TAfghanistan était évaluée à 15 millions d'habitants, population dans laquelle se trouvaient un grand nombre de races diverses , Afghans proprement dits , Beloulchis , Tartares, Persans, etc. Entre toutes ces races^ celle des Afghans était la plus puissante, celle des Indous la plus nombreuse^ les premiers ne comptaient que trots mil* lions d'habitants, les seconds cinq. LesA^hansse divisaient en tribus, dont la constitution ne manquait pas de quelque analogie avec les clans d'Ecosse. Parmi ces tribus on en distinguait quatre principales : les Douraniens, les Ghilozies, les Khiberis , et tes Beloutchis. Leur origine est demeurée inconnue ; il semble toute^ fois qu'ils aient habité depuis un temps immémorial la contrée où ils se trouvent encore à présent. Une tradition (1) les représente comme les héritiers directs des dix tribus juives tombées en captivité après

(i) Citée par Burnes.

la destruction de Samarie ; mais parmi toutes les preuves qu'il serait possible d'accumuler contre cette prétention , il en est une qui demeure sans réplique : c'est que leur langue n'oflre aucune analc^ie soit avec rhébreu , soit avec le chaldéen.

Le sceptre demeura dans les mains des successeurs d'Abmet-Shah pendant une période de 76 ans. Des dissensions intestines amenèrent alors, après une multitude d'événements étrangers à notre sujet, la chute de l'empire. La monarchie afgliane ou douranienne fut complètement démembrée ; des provinces qui la composaient les unes furent conquises par les Seicks , les autres déclarèrent leur indépendance. La révolution jeta deux rois en exil , arracha le pouvoir à la famille qui l'exerçait depuis la fondation de l'empire; elle amena de plus, comme nous le verrons plus tard, des événements importants déjà, qui le seront peut-être davantage dans l'avenir, pour la domination anglaise dans l'Orient.

Des états qui avaient composé l'ancienne monarchie douranienne il en sortit, pour ne pas nous occuper des provinces conquises par les Seicks, quatre nouveaux : Peschawer, Caboul, Candahar et Hérat. Le Peschawer ne dispose pas de forces considérables; on ne saurait évaluer ses troupes régulières à plus de trois mille hommes. Le bas prix des denrées y était prodigieux : on y achetait, quand Burnes y passn , 63 livres de froment pour une roupie, et le reste à proportion (1) . Le Caboul formait un état plus considéra* ble que le précède nt. Il pouvait mettre sur pied neuf mille hommes decavalerie bien montés et bien équipés;

(l)Burnçs,t. m, p. 255.

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il avait de plus deux mille fantassins et d'autres troupes auxiliaires; enfin quatorze pièces d'artillerie que long-temps avant la dernière guerre les voyageurs s'étonnaient de trouver aussi bien servies, quoiqu'elles ne le fussent que par des indigènes. La situation de Té* tat de Caboul, presque entièrement formé d'un territoire montagneux 9 le rendait d'une défense facile, et dangereux à attaquer. L'armée de Gandahar se cornpossaitde neuf mille hommes, cavalerie et infanterie; l'artillerie, de six pièces de canon. Le quatrième de ces états, Hérat, comprenant la province et la capitale de ce nom , tout le territoire jadis possédé par les monarques douraniens, était seul demeuré sous la domination d'un de leurs descendants. « Encore ce prince, au dire de Burnes, régnait-il plutôt par la tolérance de ses ennemis que par sa propre puissance. » C'est pourquoi, ajoute-t-îl , le territoire de Hérat est devenu une dépendance de la Perse. La faiblesse de Hérat ajoutait donc singulièrement à cette puissance de circonstances dont se trouve saisie la Perse. Maîtresse de Hérat, combien ne deviendrait-elle pas menaçante pour l'Inde anglaise ! '

Des trois états usbecks dont nous venons de parler, la Khivie mérite d'abord de fixer l'attention. De tous trois c'est le plus voisin de la Caspienne; il compte cinq villes, dont les plus considérables sont : Khiva, résidence du souverain; Ourghendie, centre d'un commerce d'entrepôt considérable. Les limites en sont assez indécises (1). La Khivie, par sa situation géographique , est probablement appelée à jouer un grand rôle dans l'histoire de cette partie de l'Asie.

(l)IIoaraYieff.

27& L*tNDÏ êàVê LA f»0XMATl01« AKftLAtSV.'

Elle est éminemment propre à devenir l'entrepôt et riVitermédiaire d'un commerce considérable entre l'Asie centrale et la Russie. Les marchands du pays se rendent en Bockarieet dans d'autres contrées voisines. Là ils achètent des marchandises qu'ils transportent d'abord à Ourghendie, d'où ils se dirigent plus lard vers Orembourg et Astrakan. Ourghendie est ainsi le point central du commerce de la Khivie, comme la Khivie l'est elle-même de ce grand commerce entre la Russie et l'Asie dont nous venons de parler. « Les nombreuses boutiques d' Ourghendie, remplies de marchandises de prix venues de toutes les parties de l'Orient, éblouissent la vue par leur éclat. 11 règne dans ses rues un bruit continuel , occasionné par Taflluence des marchands, et les cris des chameaux qui plient sous les pesants fardeaux dont ils sont chargés (1). » Suivant une expression essentiellement khivienne, « la distance tf Ourghendie à Bockara est de sept jours pour un marchand, de trois pour un voleur (2). » Les Khi viens se servent encore d'un autre moyen de transport pour l'exportation des marchandises qu'ils sont allés acheter à Bockara : ils les chargent sur des radeaux qui descen* dent l'Aïtïour-Deria (Oxus) jusqu'à la mer d'Aral, d'où elles sont transportés à Manghielack sur la Caspienne : là on les embarque pour Astrakan ; ou bien encore elles sont conduites du lac d'Aral à Orembourg par les steppes des Kirghis. La durée du voyage de Bockara à la Caspienne est calculée devoir être de 29 jours ; de Manghielack à Astrakan 24 heures suffisent quand le temps est Ikvorable. Aussi les marchands khiviens ac*

(1) Mouravieir, p. 334.

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coropagnent ils souvent eux-mêmes leurs mardiandises jusqu'à Astrakan , d'où ils les expédient soit à Moscou, soit à la fameuse foire de SaintrMacaire, entrepôt général du commerce de l'Asie , se tenant depuis quel* ques années à Novogorod (1).

LaKhivie, en dépit de sa pauvreté actuelle, esta même de devenir, dans un avenir rapproché, un point d'une immense importance commerciale. Non seulement le commerce de la Haute-Asie, mais une partie de celui de l'Inde, pourrait, s'il était poussé par un bras puissant, prendre la route delà Khi vie, pour aller aboutir à Astrakan. Une immense route de commerce formée de l'indus, de l'Amour-Deria (les sour* ces des deux fleuves ne sont éloignées que de quelques lieues), de la Caspienne, du Volga, irait ainsi aboutir de l'embouchure de Tlndus à Moscou. Alors on verrait se réaliser le brillant projet de Pierre le Grand.

ff Mai très de la Khi vie (c'est un voyageur russe qui parle), beaucoup d'autres états se trouveraient sous notre dépendance. La Khi vie est en ce moment un poste avancé qui s'oppose au commerce de la Russie avec la Bockarie et l'Inde septentrionale. Sous notre dépendance la Khi vie serait une sauvegarde qui défendrait ce commerce contre les attaques des peuplades dispersées dans les steppes du nord de l'Asie. Cette oasijs, située au milieu d'un océan de sable , deviendrait un point de réunion de tout le commerce de l'Asie, ébranlerait enfin Jusqu'au centre de l'Inde l'énorme supériorité commerciale des dominateurs des mers (2).

L'émancipation de la Kbivie de la domination de

(I) MouraYieff, Nouvelle» armaUi d$t voyages^ t. VHI, p. 8S. (i) /II., ibid.

276 L*IIfI« SOVS LA DOWNATIO)! ANQUISB.

Bockara est récente. Les Usbecks, venus de la Bockarie, s'étaienl partagés en quatre tribus, obéissant chacune à un chef héréditaire. Ces quatre chefs reconnaissaient la suprématie politique du gouvernement de Bockara; en dépit de cette dépendance commune, ils ne s'en faisaient pas moins la guerre. L'un des chefs, plus heureux que les autres, parvint à subjuguer ses rivaux, à réunir dans ses mains tout le pouvoir. Ce chef, nommé Ethell, se fit proclamer khan de Khivie. Non content d'avoir fondé son autorité à l'intérieur, il voulut se délivrer en même temps de toute dépendance politique à l'égard de Bockara. Il lui déclara la guerre. Déjà il était en campagne lorsqu'il se noya au passage d'une rivière. La succession de ce premier khan eut pour prétendants son frère cadet et dix X20usins germains. De longues, d'interminables guerres, s'ensuivirent.

A la fin le pouvoir se trouva fixé dans la main d'un de ces derniers, nommé Mahomet Rahim. Le fer, le poison, la prison, le délivrèrent successivement de tous ses rivaux. Demeuré maître absolu , il prit ce titre de ^han de Khiva, déjà porté par Ethell, mais qui cette fois -demeura dans sa propre famille. Le nouveau khan employa pour se maintenir sur le trône les moyens qui l'y avaient ^levé. Onze de ses plus proches parents furent ^sacrifiés à sa sécurité. Le moment vint alors où il crut pouvoir dormir en paix sur ce trône qui s'élevait <^omme un roc isolé, inaccessible, au milieu d'une mer de sang.

Dès lors aussi Mahomet Rahim, suivant l'exemple à lui inconnu de beaucoup d'autres usurpateurs, tenta de régulariser à son profil le pouvoir récemment usurpé. Il avait voulu le désordre et l'anarchie pour parve-

Lir. !• — l'àNGLBTEBAB KT la RITSftllt. 277

hir au pouvoir; il voulut^ pour le conserver, Tordre et la régularité. Ce barbare créa un conseil de gou-» vernement dont il prit les avis, sans s'obliger à les suivre , sur les objets importants. Il gouverna les trois autres tribus par des cheFs dont il sut rendre la dépendance étroite. Il défendit le pillage, créant pour le rem* placer un système de douanes et d'impôts réguliers; il fonda grand nombre d'établissements ; des monnaies d'or et d'argent furent frappées pour la première fois. Il délivra à tout jamais la Khivie de l'oppression des bordes de Kirghis qui l'entouraient. Cessant d'être leur tributaire, ce fut elle qui tout au contraire leur imposa une redevance annuelle. Tout en conservant vis-à-vis deBockara les apparences d'une dépendance purement nominale, il s'affranchit du paiement de tout tribut, de tout contrôle sur son autorité. Dès 1803 il se trou* vait déjà en mesure d'attaquer le Khorassan à la tête de douze mille cavaliers, d'un corps d'infanterie con* sidérable , de sept pièces d'artillerie. Ce barbare, «e Pierre le Grand du désert , pétrissait ainsi de sa main forte et sanglante les matériaux que lui livrait la destinée ; il en formait une société, une sorte d'empire, qui ne manquait ni d'organisation à l'intérieur, ni de puissance au dehors.

La nature semblait , il est vrai , s'être plu à façonner ce sauvage législateur pour le rôle extraordinaire auquel il était appelé. Nous laisserons parler Mouravieif : a Mahomet Rahim est d'une haute taille, fortement constitué, d'une santé de fer; doué d'une physionomie assez agréable, n'annonçant en rien son naturel féroce. Son visage est assez régulier ; il a l'oeil vif et le regard perçant. Sa barbe est courte et blonde, li est assez singulier qu'il n'ait de ressemblance avec ses

s 78 l'IMBB soirs la MNUIIATieR anquim.

compatrioies que par les yeui, et que l'ensemble de sa figure le fasse plutôt ressembler à un Russe qu'à un Khivien. Sa barbe blonde augmente surtout ce disparate , car tous les Usbecks sans distinction ont la barbe noire. Le récit de ses actions fait voir qu'il a Tespril pénétrant, qu'il est ambitieux et cruel jusqu'à la férocité; méfiant, impérieux, avide, audacieux, téméraire, et d'une fermeté rare pendant le temps qu'il mit à fonder sa puissance. Il s'était adonné à la débauche et à rivrognerie : ce fut pendant ses accès d'ivresse qu'il imagina les supplices atroces qu'il lit subir à ses vicii* mes (1). f Le même historien nous apprend que pendant long-lemps son unique boisson fut l'eau-de-vie pure; mais il y mêlait alors de l'eau. S'étantde môme réformé sur d'autres points, il se contentait à cette époque de sept femmes.

La culture avait manqué à Mahomet Rahim , mais tout porte à croire qu'elle lui eût profité. Oulresa lan* gue maternelle, il parlait, lisait, écrivait, Tarabe et le persan. Ayant conservé toutes ses inclinations nomades, il ne couchait jamais dans une maison ; il se plaisait à errer çà et là , à chasser dans la steppe avec ses femmes et ses fevoris. Il dormait pendant le jour, s'occupait pendant la nuit des soins du gouvernement, et prenait toutes ses résolutions dans la solitude et le silence. Il habituait ses enfants à voir, dès leurs plus tendres années, ruisseler le sang sans sourciller. Il aimait à les voir se plaire aux supplices atroces qu'il faisait infliger en leur présence à des prisonniers et à des esclaves. Le barbare et le grand homme se disputaient cette nature puissante,

(1) noara^ieff) p. t9t«

LIT* X. — L*ANGLBTKABE BT LA RUSSIE. 279

ce géant fondateur d'un empire , tandis qu'à la n^nière de ses compatriotes il vivait dans sa kitibka nomade , au milieu des sables de TAsie centrale.

Bockara, le second état usbeck dont nous avons à nous occuper dans Tordre géographique que nous sui^ vons , était le plus anciennement fondé et le plus considérable. C'était la résidence de la dynastie usbecke , dont les kbans des deux autres états n'étaient primitivement qu de grands vassaux.

Bockara est une ville illustre entre toutes les villes del'Asie centrale. Les plus grands noms de l'histoire de cette partie du monde sont venus s'écrire sur ses murailles, La tradition en rapporte la fondation a Alexandre. « La situation de la ville prouve au moins, dit à ce sujet un voyageur anglais, que cette fondation doit remonter à une date fort éloignée (1). » Un terrain fertile arrosé de ruisseaux , entouré de déserts, s'offrait là au voyageur comme un port au navigateur. Ce qu'il y a de certain , c'est que Bockara était déjà une ville fort considérable à l'époque où Gengis-Khan s'en empara à la tête de ses Mogols, en 1232. Les historiens de ses conquêtes 3e plaisent à l'énumération des boutiques, des bains, des bazars, qui la remplissaient. Pu royaume de Bockara sortit ce Timour, à la longue trace de ruines et de sang. Les descendants de ce dernier en furent plus tard chassés par les Uskecks; ils ne conservèrent pas ce berceau de leur race, qui avait fondé de si grands emj)ires. Les Usbecks en demeurèrent définitivement les maîtres dès le commencement du 16« siècle. Quarante ans plus tard Nadir-Shah l'étreignit d^ sa rude main ; toutefois il Tépar-

Cl) Buroes , t. II, p. 387.

iSO L^INDB ÉOtS l DOMINATION ANGLAISÉ.

gna dans sa miséricorde et son dédaf n pour porter ses pas vers déplus riches contrées. Mais la pitié elle-même de Nadir devait être marquée d'un signesanglant, commest la Providence lui eût interdit toute autre œuvre que la ruine et la dévastation. Le visir du khan alors régnant, profitant du trouble où l'app irilion de Nadir jetait la population , le lit égorger pour le remplacer sur le trône par un fils de celui-ci, qu'il commença par marier à sa propre tille. Peu après il lui fit subir le sort de son père. Un autre souverain pris dans la môme famille fut encore placé sur le trône par la main du ministre : il se proposait d'ôter au pouvoir par cette instabilité ce qu'il pouvait avoir de prestige et de sainteté aux yeux de la foule. Lorsqu'il crut avoir atteint son but, lorsqu'il crut avoir assez dégradé la majesté souveraine pour que le peuple ne se souciât plus guère de voir quelle maîit s'en emparerait, il s'en saisit au profit de sa propre famille; le véritable titre de possession du trône se trouvait effacé dans le sang de trois souverains.

Jadis le royaume de Bockara comprenait tout le pays situé entre l'Oxus et le Jaxarte. Il embrassait la Karistaîe, se prolongeait jusque vers la Caspienne , et très avant dans le Khorassan (1). Cette puissance territoriale a depuis leng-temps beaucoup diminué. Mais la Bockarie peut partager avec la Khivie m autre genre d'importance. La fertilité de son sol au milieu d'un dé* ^rt sablonneux en fait une véritable oasis ; elle est en outre située de manière à présenter un entrepôt natui'el au commerce de l'Europe avec l'Asie centrale, de ce dernier avec l'Asie méridionale , par conséquent du commerce de l'Inde avec l'Europe. « C'est un marché

(I) Voyage en Bockarie, t. III, p. 276.

Lit* !• — l'aNGLBTBHHK feT tk AdSSIlf. SSl

central où le négociant peut échanger avec avantage les marchandise de la Chine, de la Perse, de Tlnde et de l'Afghanistan (1). » Des routes partant des frontières de la Russie méridionale, à Test de la Caspienne, sont fréquemment parcourues par des caravanes parties de la Bockarie. Le marché de Bockara se trouve ainsi abondamment approvisionné de marchandises russes* Or les marchands indous qui sont arrivés, il y a environ vingt ans, par le côté opposé , à ce même marché , y ont apporté des marchandises anglaises, dont la Péninsule est comme inondée. L'industrie anglaise et rin« dustrie russe s'y trouvent dès ce moment en présence. Depuis lors une active rivalité commerciale s'est établie entre les deux puissances. Les Anglais font leurs ef-* forts pour pousser leur commerce dans cette route nouvelle, les Russes redoublent d'activité pour s'y maintenir. D'Orembourg et de Trock ils expédient sans cesse des marchandises européennes vers la Bockarie; ils établissent des foires annuelles dans la partie méridionale de la Russie. Du marché central de Bockara les marchandises sont ensuite expédiées à Samarcande, à Kochland , à Yarkand, à Ourghendie , et dans les provinces voisines de la capitale. Bockara , dès à présent, joue donc un rôle important dans les transactions com* merciales de l'Asie. C'est le symbole de celui que lui réserve un jour la politique.

Bockara et Khiva se montrent sous certains rap« ports comme deux villes appartenant à deux ordres de civilisation diiïérents. Les guerres, le pillage, les violence^ , dans ces derniers temps, ont pris la Khivie pour principal théâtre. La théologie i la théocratie^

(i)BiirDef,t. ni,p.3!25.

282 l'jiiiii sous tk noiuiiAnoif amolaisi*

semblent au contraire s'être emparées de Bockara, appelée, par la voix des peuples de T Asie centrale, Bockara la Sainte. Le souverain de Bockara est considéré comme un des chefs de la religion musulmane. Il se fait nommer émir al moumenim , c'est-à* dire commandeur des fidèles; titre tellement éminent parmi les musulmans, que Timour, et ses descendants jusqu'à Baber, le préferaientà tout autre.Gomme tous les autres souverainsmusulmans,celuideBockara reconnaît d'ailleurs la suprématie du sultan de Constantinople; il s'enorguillLt du titre de son porteur d'arc (1). Boc^ kara est remplie d'écoles de théologie. C'est à leur fon* dation et à leur entretien qu'est employée une grande partie du revenu national. Le prêtre est le personnage important de l'état. Le pouvoir, comme c'est le propre des pays musulmans, a passé des mains du souverain dans celles d'un visir, dans la famille duqud il est de* venu héréditaire, et dont les divers meuibres s'en partagent l'exercice (2). Le reste des fonctions est rempli par les prêtres, auxquels, sous des motifs et pour des raisons diverses, sont renvoyées toutes les affaires de l'état. Les pratiques religieuses les (dus multipliées et les plus minutieuses remplissent la journée du souve* rain ; les rues et les places publiques retentissent du matin au soir de discussions tbéologiques.

Les Bouckares, dans la naïveté de leur foi (nouvelle preuve de la puissance de leur idée dominante), ae dou-

(i)Biuroe8,i.U, p. 295.

(2) Au temps où Alexandre JBurnes se trouvait à Bockara , le visir avait succédé à son père; lui-même avait désigné un de ses fils pour le remplaoer. neni de ses frères occupaient les gouvernements les phis importants du royaume; ses fils , au nombre de 13, occupaient les emplois les plas considérables de Tétat. — Bornes , t. Il , p. 392.

LIT. X. -^ L'AMLBmAB BT LÀ EIMilB. %$i

tent pas qiie tous les autres états du m'>nde ne reoofinaissent aussi bien qu'eux la suprématie du sultan de Gonstantinople. Un voyageur européen est souvent interrogé sur la quantité des tributs qu'ils supposent devoir lui être payés par les différents états de l'Europe. Mais de cette préoccupation religieiise excessive est d'ailleurs résulté pour Bockara un grand avantage : en perdant une partie de sa force matérielle elle a conquis une influence morale encore plus considérable. IjCS états usbecks voisins le considèrent comme leur métro* pôle religieuse ; la Chine, la Russie, la Turquie, la Perse, l'Ar^lianislân , où elle n'a jamais cessé d'en tretenir des ambassadeurs, en ont la même idée. Bockara la sainte règne par la croyance là ou Bockara la guerrière a vu son sceptre brisé (1) .

Le khanat de Kondouz parait avoir été le terme de la grande invasion des Usbecks au i6« siècle. Kondouz se rattache à Bockara par un lien féodal qui depuis long* temps va se relâchant de plus en plus, qui pourtant n'est pas encore entièrement brisé. Le conuuerce de Kondouz s'approvisionne à Bockara de la plus grand43 partie des marchandises étrangères qoî se consomment dans la prindpauté. L'influence russe n'a pu jusqu'à cette heure s'exercer directement à cette cour, en raison de son éloignement; mais le voisinage des Anglais a ^ suivant toute apparence , produit un résultat analogue. Le Khan de Kondouz^ à l'époque où Alexandre Burnes visita ce pays, n'était accessible , suivant l'expression

(1) On peut citer eo preuve de cette fiaprém«tie recoDaue par les étrangers le fait suivant : Un ambassadeur chinois fut envoyé à Bockara dans Tannée 172.. •, chargé de réclamer de la part de son souverain Tappui du roi^de Bockarie contre le khan de Kochland , qui fajaait dea inewsioiiâ sur la frontière chinoise.

184 CtIXùt sous Là DOMIIIATIOK iffOLAIft.

de ce dernier, qu'à une seule crainte ; mais cette crainte était extrême : le nom anglais était pour lui un objet de perpétuelle terreur. Les conquérants de Tlnde lui étaient suspects , et il ne serait pas facile de bannir ce soupçon de son esprit (1)« Au reste, il n*est sans doute pas impossible de rencontrer des craintes et des soupçons plus mal fondés que ceux de ce chef usbeck.

Ces trois états usbecks, p0fir être rapprochés, pour être, politiquement parlant, voisins les uns des autres, ne se touchent pourtant point dans Tespace. Ils sont séparés par de vastes déserts de sables dont Taridité foit un contraste frappant avec la riche culture et la fer* tilité deleur sol. Lesvoyageursnemanquent jamais de se montrer frappés de ce contraste, et le récit qu'ils en font ne manque jamais non plus de fraîcheur ni de vivacité. MeyendorfT décrit comme il suit son entrée à Bockara : « A dix-sept verstesd'OudernKoukouck nous fîmes une centaine de pas entre une chaîne de monticules sablonneux parmi lesquels nous vîmes des restes de murs et d'habitations en terre. Après avoir franchi ces buttes^ nous entrâmes, à notre grande surprise, dans un pays fort différent : on croirait être à mille lieues de distance des contrées montueuses que Ton vient de traverser pendant soixante et dix jours. Le désert finit à ces tertrès sablonneux ; au delà on est entouré de champs, de canaux, d'allées d'arbres; on aperçoit de toutes parts des maisons, des villages, des jardins , des vergers, des iDoosquées et des minarets : en un mot, on se croit transporté dans un pays enchanté (2). » L'entrée de la Khivie ne fkit pas une impression moins agréable. « Je n'avais

(l)Burnet,t.ni, p. t68.

(!2)lleyeDdorfl; p. 79.

Uf. X. -** L'AlfGLKTSaaB KT LA lUMA. 285

jamais vu, dit MouravieiT, môme au cœur de T Allemagne 9 des champs aussi bien cultivés que ceux de Khiva; toutes les maisons étaient entourées de canaux que traversent de petits ponts, le me promenais dans de belles prairies, au milieu d'arbres fruitiers; une foule d'oiseaux animaient de leurs chants ces jolis vergers. Les maisons de terre glaise éparses dans ces lieux enchantés présentaient le coup d'œil le plus agréable (1 ) . •

Mais tous ces biens ne sauraient tenter les hordes de lartares farouches qui errent çà et là au gré de leur caprice dans les sables arides qui bordent ces riantes contrées. La lance au poing , montés sur une bonne cavale, le ciel au dessus de leurs têtes, devant eux Timmensité, voilà les seuls biens dignes des vrais enÊints du désert. Les bienfaits de la civilisation leur paraissent trop chèrementachctés par toutes les sujétions, tous les genres d'esclavage qu'elle entraîne. Leur parle-t-on des arts, de l'industrie, ils répondent : « Nous autres Kir* ghis, nous sommes des gens simples, et nous ne connaissons que notre sabre recourbé. » Frappé de la misère et des vêtements en lambeaux qui couvraient ses compagnons de voyage, Mouravieffleur demanda pourquoi ils ne se bâtissaient pas des maisons, ne cultivaient pas la terre. « Ambassadeur, lui répondit l'un d'eux, tu n'as pas parlé en homme sage. Ces gens là obéissent à un maître; notre maître à nous, c'est Dieu (2). f

Telles sont les puissances dont la Russie et l'Angleterre se disputent mutuellement la bienveillance. Leur alliance serait nécessairement d'une grande utilité à

(1) Hoorayieff, p. ItS.

286 t'ttnm sors ti somiiAiioN anglaisb.

celle qui aurait su se 1» ménager. Elles constituenl en

quelque sorte Téchiquier sur lequel s'engagerait cette

grande partie dont Tenjeu serait la domination de

TAsie.

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