CHAPITRE ni
Dci entreprises de la Rnwte snr la Perse et la Turquie.
La Russie , continuant d'obéir à Timpulsion qui lui avait été donnée par Pierre le Grand , n'a cessé depuis ce moment de se préoccuper de l'Europe et de l'Orient ; elle n'a cessé de marcher simultanément dans ces d^ix Toies opposées : nous n'avons à la suivre que sur la seconde. '
Nous jetterons un rapide coup d'œil sur le chemin qu'elle a déjà parcouru de ce côté; mais nous examinerons séparément les nombreuses expéditions qu'elle y a successivement dirigées , considérant d'abord ses entreprises sur la Turquie et la Perse , plus tard celles sur la Caspienne et à l'orient de la Caspienne.
Un des premiers objets de l'ambition do Pierre fut de se procurer un port sur la mer d'Azof. En 1693 il s'empara de Taganrok , qu'il destinait à devenir l'entrepôt de ce commerce avec l'Orient dont il rêvait la résurrection par ce chemin. Pierre n'avait pas encore visité l'Europe, la Baltique n'avait pas attiré son attention. Toutefois, même depuis cette époque, il n'abandonne pas son premier projet. Deux petits bâtiments construits à Vorogène descendirent le Don pour aller
déployer pour la première fois le pavillon russe en Orient. La funeste issue de la campagne de 1711 vint arrêter ces premières tentatives. La restitution de Taganrok fut une des conditions du traité qui la termina. Pierre comprît que le moment n'était pas encore venu de s'agrandir aux dépens de la Turquie. Abandonnant à ses successeurs, qui n'y firent pas défaut, la poursuite des projets ambitieux qu'il avait formés de ce côté , il cessa pour un moment de s'occuper de lamerd'Azof; il se tourna vers la Caspienne.
La Perse, sous les derniers souverains de In dynastie des sophis, se débattait au milieu du désordre de la guerre civile et de l'anarchie. Une carrière illimitée semblait s'ouvrir de ce côté à l'ambition de Pierre. En 1722 une expédition considérable se trouva préparée par ses soins à Astrakan. Yingt-deux mille hommes d'infanterie, neuf mille dragons, quinze mille Cosaques , trois mille matelots pouvant au besoin servir dans les descentes, composaient cette armée. La cavalerie prit le chemin de terre ; pour la première fois les échos du Caucase répétèrent les hennissements des chevaux russes, qui devaient leur devenir si familiers. La vil le de Derbend fut occupée sans résistance, le siège fut mis devant Bakou. La province de Ghilan , dont sort la plus grande partie de la sole exportée par la Perse , tomba au pouvoir du czar. Le shah s'avisa alors de solliciter l'appui de celui qui envahissait ses états du dehors , contre des ennemis plus rapprochés , qui menaçaient de plus près son trône et sa vie. Le gouverneur de Bakou , croyant servir son sotiveraîn , livra cette ville à ce nouvel allié. Le shah devint le prisonnier des Afghans, qui s'étaient rués sur la Perse. Son fils se fit couronner; à son tour il sollicita l'appui des Russes.
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Pour payer leur secours, il leur céda d'abord les provinces de Daghistan etdeGhilan, déjà occupées par eux ; puis encore celles de Mazanderan et d'Astarabad. La Russie acquérait ainsi par ce traité toute l'étendue de côtes possédées par la Perse à Touest et au midi de la Caspienne.
Le traité qui contenait ces immenses concessions fut signé par un ambassadeur du shah. Cet ambassadeur avait-il été gagné par l'or de la Russie? On ne saurait le dire. Toutefois la cbose ne serait pas impossible, car le shah, à peine le traité signé, se mita réclamer vivement contre son exécution. Le territoire concédé par le shah constituait à peu près tout ce qui lui restait encore ; on ne saurait par conséquent expliquer dans quel but il aurait agréé de pareilles conditions. Il se mit en mesure de résister, avec le peu de forces qui lui restaient encore, à la conquête russe. De son côté le czar fit ses dispositions pour s'affermir dans ses houvelles acquisitions. Pendant ce temps , la Turquie, profitant de la circonstance, se mit en possession de la Géorgie, qui alors appartenait à la Perse. Les envoyés des trois états en ce moment sous les armes, c'est-à-dire la Perse, la Turquie et la Russie, se réunirent, sur la demande de Pierre, pour fixer définitivement, et d'un commun accord, les limites des trois empires. Mais la mort surprit Pierre avant que les conférences Tussent terminées. Continuées sous Catherine, elles aboutirent à une fixation de limiies qui laissa la Russie en possession du territoire qu'elle occupait. A la vérité la concession était le prix d'un secours solennellement promis, mais non livré, contre les ennemis intérieurs du shah. Ce secours n'étant pas fourni , le shah réclama contre la prise de possession de ces terri-
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toires. La Russie, changeant dès lors brusque* ment de tactique, se tourna tout a coup du côté des Afghans , qfialtres à cette époque d'une partie de la Perse. Elle leur céda ses droits éventuels sur les provinces de Mazanderan et d'Asterabad, à la charge de respecter sa prise de possession du Daghistan et du Ghilan.
Alors survint un de ces jeux gigantesques de la fortune dont rOrient se^il est le théâtre. Un gardeur de troupeaux , Nadir, s'élança d'un bond sur le trône de Perse. De sa puissante épée il déchira les traités jadifi^ conclusentrejes derniers shahset la Russie ; il refoula les Russes au delà de leurs anciennes limites, devint l'arbitre de leurs différends avec la Turquie , et les décida contre eux; il leur imposa la condition de n'avoir désormais aucun bâtiment sur la mer d'Azof (1). Deux Anglais employés à cette époque parla Russie à l'établissement d'une compagnie de commerce avec l'Orient par la Caspienne passèrent au service de Nadir. Un nombre considérable de bâtiments fut construit sous leur direc* tion. La Perse devint un moment seule maîtresse dd cette mer, d'où elle venait de bannir la Russie , à la*^ quelle du moins celle-ci ne touchait plus que par ses anciennes possessions. De la mer d'Azof à la Caspienne l'œuvre du charpentier de Sardam croula sous le bras du berger du Khorassan.
Mais Nadir- Shah ne fut sur le trône qu'un météorô éclatant et terrible qui s'éteignit bientôt dans de misérables successeurs; Pierre se perpétua dans une dyna^i- Xie qui s'inspira de son esprit, se mit en mesure de continuer son œuvre, chemina hardiment dans la voie
(I ) Progrès de la RuMie, etc.
qu'il Tenait d'ouvrir. Le recouvrement des territoires un moment possédés par la Russie sur les bords de la Caspienne, la mer d'Âzof et la mer Noire , ne cessa pas un moment d'être l'objet de leurs eiïorts.
Lesaffaires dont la Géorgie, dont la Russie s'était peu à peu et toujours de plus en plus mêlée, amenèrent de 1769 à 1774 une guerre sanglante entre la Turquie et Ja Russie. Cette dernière puissance montra des ressources et déploya une énergie s«Brprenantes. Des flottes russes construites dans les ports de la Baltique et de la mer Blanche déployèr^t leur pavillon dans la Méditerranée. La Grèce, lEgypte , la Syrie, furent un moment sous les armes; ia marine turque fut détruite. Puis un traité (1) survint, assurant à la Russie la libre navigation de la mer Noire et de toutes les mers ottomanes, y compris les Dardanelles , avec cette seiderestriclion de n'avoir jamais plus d'un vaisseau de guerre à la fois dws les eaux de Constantinople. Le m^ne traité donnait à la Russie Âzof et Taganrok; d'autres i^essions de territoire avançaient en outre sa frontière jusqu'au Bog et lui préparaient les voies de la conquête 4q l9 Crimée (2) . La Grimée avait bien été déclarée ^t indépendant sous un khan électif; mais c'est le propre de <i^8 sortes d'états de demeurer ouverts à toutes lesrntringués de l'étranger. La Russie ne manqua pas de prétexte pour occuper fréquemment le pays; puis ufie <M)nvention signée en 17ft4à Constantinople sous la médiation de ia France vint consacrer sa souveraineté. La guerre de 1792 ^ terminée par le traité de Jassy, -ajouta aux avantagai précédemment conquis par elle :
(1) Traité de Kutshack-Kaymardi (1774).
(S) Progrès de la Russie , p. 42-5.