CHAPITRE VI
De la possibilité d^une invasion dans Vlnde Jugée par quelques hommes d'état anglais.
Une étroite iraison enchaîne Tes uns aux autres Tes événements de ce monde; il n'est pas une seule combinaison politique de quelque importance qu'il soit possible déjuger en elle-même et isolément.
Telle entreprise devenue impossible, que nous Sommes portés à juger irrévocablement telle, a peutêtre possédé les chances les plus nombreuses de succès ; telle autre, sur laquelle nous portons le jugement contraire, viendrait échouer devant des obstacles qui nous demeurent inconnus. Ainsi,, bien que la réalisation ait manqué à toute tentative d'agression dans rindede la part de l'Europe, il n'est peut-être pas sans intérêt d'examiner les chances de succès qu'un semblable projet eût pu rencontrer dans son exécution ; il l'est surtout de nous rendre Compte du jugement qu'en ont porté les hommes qui se trouvaient alors le plus en mesure de parler avec connaissance de causé. C'est une page demeurée inédite, une pagequî n'est pas venue s'écrire dans le grand livre de 1 histoire du monde, maïs qui n'en contient pas mmns d'importantes révélations, de curieux renseignements.
Un Français du nom de Saint-Geniès présenta, dés 1791, à la cour de Russie, un projet d'invasion de Tlndé. Le prince dé Nassau s'empressa de le faire mettre sous les yeux de l'impératrice. Le plan de Saint-Geniès consistait à faire marcher une arniée par Bockara et Cachemire sur le Bengale , afin d'y attaquer l'Angle-
3S6 L*»DI fOUS LA DOVUCÀTION ANOLAISK.
terre au siège même de sa puissance. Un consul anglais en Turquie, qui devint depuis un des confidents de Potemkin , disait à ce sujet ; « On ne prévoyait que peu de difficultés à passer par Bockara; on se flattait même que, Tobjet derex{)édition étant de rétablirsur le trône de rinde un prince de la religion du pays, lesBouckares se montreraient bvorablesà Tentrepriset » Saint-Geniés se prétendait en relations avec plusieurs princes io« dous en même temps qu'avec plusieurs agents envoyés dans le pays par M. de Yergennes. II présentait à Tap^ pui de son projet une carte et un itinéraire pour ^a^ mée; « il affirmait devoir être renforcé dans l'Inde par des mécontents de toute sorte »\ assertion qui dénotait quelque connaissance de la situation politique des Anglais. L.'impératrice ne se montrait pas, dit^on, fort opposée à ce projet, Mais Potemkin le fit rejeter, chose étrange! car il semble qu'il dut se trouver en rapport avec CQ qu'il y avait de grandiose, d'aventureux, de romanesque dans l'ancien favori,
L'expédition d'Egypte se rattachait peut-être, dans l'esprit de Napoléon , à un vaste projet d'invasion de l'Inde. Le principal objet de l'expédition française en Egypte était de combattre la puissance anglaise. L'ar-r mée qui pouvait changer la destinée de l'Inde serait partie des bords du Nil, Bonaparte entrait déjà en re* lation avec Tippoo, il s'annonçait comme au moment de l'affranchir du joug du fer de l'Angleterre. Bien des années après, sur le rocher de Sainte-Hélène, rimpe^ rîal exilé se plaisait encore à retracer tout le plan de l'expédition projetée; à calculer le nombre de chameaux, de chevaux, la quantité d'artillerie; à évaluer les distances à franchir. 11 disait : « Les provinces de l'empire Ottoman où l'on parle arabe épiaient
%Vf. 1. — L'ANdLBTBMI ÏT LA EUSSIB. Sâ7
aTec impatience Toecasiôn de secouer le joug et n'attendaient qu'un chef. Nous pouvions , si nous avions réussi , nous trouver sur l'Euphrate avec cent mille auxiliaires» avec vingt-cinq mille vétérans français, les meilleures troupes du monde , et une nombreuse artillerie, Cofistantinople alors était menacé ; et, dans le cas où u»e alliance eât-été conclue avec la Porte, nous traversions le désert et nous marchions sur Tindus à la fin de Tautomae (1). )»
Napoléon tionna peut^tre plus de réalité, du moins on est tenté de le croire, dans la solitude de Texil, à la poésie de ce projet, qull n'en avait eu dans son es« prit. Ce qu'il a de colossal nous frappe d'étonnement, et nous fak mettre eo doute sa possibilité, pour ainsi dire sans examen. Toutefois un homme d'état anglais en mesure de l'apprécier n'en jugeait pas de même. Le président du bureau du contrôle , entouré dés documents les meilleurs et les plus nombreux , écrivait à la fois à lord Grsmville, ambassadeur à Constantinople, €t à lord Wellesley, alors gouverneur général : < Le transport d'une armée de la Méditerranée dans l'Inde peut être accompli de l'une des façons suivantes : ou par CooMantinopie et la mer Noire, ou par la mer Rouge, on par terre de Djedda à l'Yémen supérieur, ou plutô,tâ cette partie des côtes de l'Arabie où la mer est ie plas étroite (en face de l'tte de Kirmida), puisià, à Taide de navires rassemblés à Mascate, traiierser le golfe» cheminer par la Persp et entrer dans rindostan en passant l'Indus; et^ dans le cas où un nombre sofTisant de vaisseaux seraient rassem^ blés à Mascate, éviter le passage du golfe Persique, et
(1} Evans, p. 8.
faire directement voile pour les côtes occidentales de rinde; ou bien enfin Tarmée marcherait sur AJep, passeraitrEuptirateà Bir, et, suivant les rives du Tigre, descendrait au golfe Persique et s'avancerait de là le long de la côte j usqu'à Tlndus (1). f
Le président du bureau du contrôle n'exprimait pas de crainte au sujet de la première de ces routes. Il disait encore : < S'il est vrai que la Porte ottomane ait été assez insensée pour former avec les Français ralliance dont parlent vos nouvelles de Francfort , la route suivie par ceux-ci serait certainement celle des Dardanelles et de la mer Noire. Mais il n'est pas possible de supposer que la Russie , qui a fait tant d'efforts pour dominer dans cette mer, permette le passage d'un corps d'armée français (2).f En revanche, la seconde et la troisième routes lui paraissaient parfaitement praticables. Dans le cas où cette expédition aurait été, ainsi qu'on l'annonçait, concertée avec Tippoo sultan, des vaisseaux pourraient avoir été expédiés soit de l'île de France, soit par Tippoo , soit par tous les deux , et dans ce cas aucune difiiculté ne pouvait, selon lui, se rencontrer à transporter un corps de troupes de la mer Rouge ou du golfe Persique, comme il l'avait déjà supposé en indiquant les différentes routes conduisant de l'Egypte dans l'Inde. Toutefois cette dernière supposition ne paraissait pas encore la plus probable au président du bureau du contrôle. « La difficulté de rassembler des moyens de transport suffisants, de les réunir à un feint désigné , de s'entendre avec l'île de France, etc.; les chances de mauvais temps , la découverte des mouvements des Français par les croiseurs anglais, tout cela
(1) WeUesley, t, II, p. 679.
(2)W., iWd.
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lui semblait des motirs suffisants pour ne rien craindre de ce côté. »
a Ces raisons diverses, continuait-il , me portent donc à admettre que, dans le cas où cette entreprise serait Iréellement tentée, Bonaparte évitera autant que possible les dangers de la mer, qui n'est pas son élément *j mais, se fiant à sa fortune, à Tenthousiasme de sescom* gnons , il s'efforcera d'atteindre ce but en traversant TEuphrate, et puis, imitant l'exemple d'Alexandre, suivant comme lui les rivages de l'Euphrate et du Tigre, il descendra j usqu'au golfe Persique , et de là le long de la côte jusqu'à rindus. Cette route n'exige pas de navires pour le transport des troupes; les chemins sont très praticables, les resources nombreuses en fourrages, vivres , etc. (1). »
Le président du bureau du contrôle conclut en ces termes la dépêche importante que nous analysons : « Je ne vois aucune raison pour croire qu'une invasion dans l'Inde ne puisse être accomplie. Elle entraînerait sanâ doute de grandes fatigues et de grandes pertes d'hommes; ce serait unelongueopération; il y aurait beaucoupde misère à souffrir ; mais ce sont là des considérations qui ne sauraient avoir d'influence sur le chef et les instruments d'une pareille entreprise : aussi me semble-t-il que ce serait de notre part agir fort inconsidérément que d'omettre la moindre précaution de nature à protéger nos intérêts dans l'Inde contré le plus formidable danger au^ quel, dans notre opinion, il puissejamaisêtreexposé(2) . *
Lord Wellesley partageait les craintes dont nous venons de lire l'expression : lui aussi croyait, et on peut
(i) V\'ellcs!ey, t. II, p, 68.
(2) Id,, ibid,, p, 88.
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ajouter n'a cessé de croire, à la possibilité d'une invasion dans rinde. A l'époque où la flotte destinée à VeH" pédition d'Egyptese rassemblait, ilécmvaitau vice-amiral Rainier : i Quelques unes de mes lettresénoncent une opinion (sur la direction de la flotte de Toulon) à laquelle je me sens fort enclin à donner créance ; c'est qu'une partieau moins de cette flotte serait, suivant toute proba^ bilité, destinée à une expédition dans l'Inde par la voie ordinaire du cap de Bonne*£spérance. Un grand nombre decirconstancesse réunissent pour rendre probable que les Français feront quelques tentatives pour envoyer des troupes dans l'Inde, dans le but d'aider Tippoa sultan , etc. «
Le moment, ainsi que nous l'avons dit ailleurs , était on ne peut mieux choisi. Un tiers ou seulement un quart des troupes destinées i l'expédition d'Egypte abordant sur la côte de Malabar, et se réunissant à l'armée de Tippoo , changeait le sort de l'Inde. L'armée anglaise se trouvai! alors dans un état complet de désorganisation. Lord Wellesley écrivait ; « Je reconnais avec grand chagrin les imperrections de notre établissement militaire, qui ne saurait permettre qu'aucune portion un peu considérable de notre armée puisse être en mesure de se mettre en campagne avant plusieurs mois (1). 9 L'armée de Tippoo, plus formidable que jamais , consistait alors en 120 mille hommes tou< jours prêts à entrer en campagne. Un corps de qua* tor^e mille hommes au service de Nizam était commandé par des Français^ Chez Scindiah un autre corps non moins considérable obéissait à l'influence française. C'était encore à des Français qu'était confiée la garde
(1) Wellesley, Lettre aux directetirs, t, I , p. 19].