CHAPITRE VIII
De la situation déflnitive de 1^ Angleterre et de la Rassie.
L'Angleterre et la Russie se trouvent ainsi en présentée; du pied de la grande muraille jusqu'aux Dard^ nelles eUes s'observent et se craignent. Une même politique de conquêtes et d'agrandissements leur a fait franchir d'immenses distances pom* se rencontrer a» cœur de l'Asie; elles ne sauraient faire im pas de plus sans se heurter.
De trois points isolés du rivage de l'Inde F Ai^leterre a Gni par étendre sa domination sur la totalité, de la péninsule; la Russie, de son côté;, 'n'a pas un instant cessé d'obéir à l'impulsion que la main vigour reuse de Pierre lui a imprimée vers l'Orient. La conquête , l'agrandissement territorial , a été jusqu'à présent comme la loi même do l'existence de ces deux états. Cesseront-ils tout à coup de lui obéir? Plus sages que Pyrrhus, l'un et l'autre céderont-ils aux conseils de quelque qouveau Cynéas? L'Angleterre loferait sans doute volontiers. Elle a touché une limite, celle de Tlndus, qui iparatt marquée par la nature elle-même comme celle de tout pouvoir qui régne sur l'Inde. Mais, pour conserver son influence en deçà du fleuve, force lui
(I) Evans, p. 77,
uv^w 1. — l'Angleterre et la rvssib« 31 5
a déjà été, force lui sera sans doute encore, d'agir au delà. D*im »iUrè coté, la Russie, n'a pas en* eore atteint cette rronlièfe au delà de laquelle toute expédition nouvelle menacerait de lui devenir funeste, tout agrandrssemei^ plutôt coàteux que profila- We. L'intérêt bien entehdu n'a pas encore posé de bornés à son ambition. On ne saurait donc se le dissimuler : à* une époque, encore inconnue sans doute, bien que rapprochée peut-être, l'Angleterre et la Rusr sie en vietidront aux mains pour ia domination de l'Orient. Entre elles s'agiteront encore une fois les destinées du monde.
Déjà certains signes précurseurs des orages politiques, aussi certains que ceux qui annonceilt les tempe* tes de l'atmosphère, se montrent de toutes parts. La lutte, bien qu'encore sourde et cachée, n'en est pas moins récite , incessante, ardente. Déjà les deux puissances trahissent tour à tour tantôt leur^ craintes, tan*lot lews prétentions.
La Russie, en dépit de la réserve ordinaire de tous ses actes, n'en laisse pa& moins percer certaines indices de ses projets futurs. «Maîtres de la Khi vie, dit Mouravieff, nous ébranlerionsjusque dans leur centre la puissance des dominateurs des mers. » — «^La Russie, dit Meyendorflf, est appelée à exercer une vaste influence sur les peuples de l'Asie, à faire régner la ci vilisatioa européenne dans l'Asie centrale. »
En face de ces desseins déjà avoués l'Angleterre s'écrie par l'organe d'un de ses plus impétueux pu-» blicistes : « Le seul état dont la prépondérance et l'ambition menacent de troubler la tranquillité générale, c est la Russie. L'unique puissance qui cherche à faire crouler des gouvcrnemenls existants, c'est la Rus-
^&A. IViUI^ SOVS LA 901II9ATI0II ANfilAlSg.
9ie (1). Dans les déseris de la Tar tarie, k Test, à Fouesi 4e la mer Caspienne 9 s^u nord et au sud de la mer Noirei partout nous trouvons que la Russie est notre adversaire in&tigable et heureux (2). » Récapîiulanl ailleurs les conquêtes de la Russie, c'est pour dire : « Les acquisition3 qu*dle a faites sur la Perse sont plus grandes que tout ce qui reste de cet anpen myauuie ;> çeHes sur la Pc^ne égalent en étendue touit l^einpire d'Autriche; le territoire ravi à la Turquie en Europe équivaut à toutes les possessions de 1% Prusse, moins les provinces rhénanes; les conquêtes russes, sur la Turquie en Asie épient eii étenij^ue les petits états de rAUemagne, les pi^vinçcs irhénapes delà Prusse, la. Belgique et la Hottande^ réunis ; les pays arrachés à la Perse approdient de rétonduje 4e F Apgleterire ; ceux aciquis en Tartarie renfermeraient la Turquie d'Europe^ la Grèce, Tltalie et LEspagne -^ entin tout ce qu'elle a acquis dans le. courant ide soixante*qualre années, depuis 1772, surpasse en étendue et en importance son empire entier en Europe avant cette époque (3) . »
La chancellei;ie russe, en supposait qup les plaintes, de l'écrivain anglais fussent coaverties ^o dépêches officielles, pourrait y réponde, saqs beaucoup de frais 4e rhétorique : Gibraltar, MaIte,,Gorfou, les lies Ioniennes, en Europe ; le Canada avec son immensité décotes an Amérique; le cap de Bonn<e-Espépance en Afrique , Aden sur la mer Rouge, etc. ; dans l'Inde, les provin-. ces de Bengale, Bahar et Orissa, le Carnatique, les ét^ts 4u Nizam, de Tippoo, des Mahrattes, les états Rajpoots^
(I) Progrès de la Russie, p. 219.
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ceux du rajah de Travanoore, les provincesi arrachée^^ aux Birmans, Assara , Arracan, Tavoy, Ye, Tenasse^ rim, la presqu'île de Malaoca, Sincapoor» etc.; dans, ces derniers temps les principautés du Scind cl celle de Gwalior; enfin tous les états qui , pour nous borner à rindCy sont venus ^'cRtasser tes^ uns sm^les autres pour former cet empire colossal qui obéit à l'Angleterre du midi au nord de la presqu'île indouê, et qui ne copllwt pas moins de deux cents mUlions d'habitants, c'est-à-dire qui équivaut à huit fois la population, à quinze ou vingt fois l'étendue des royaumes-, unis en Europe, etc.; les noms de tous ces états, disonsnous, encadrés dans les mêmes phrases, formeraient sans doute une réponse fecileau publicistede la Russie. Les comparaisons entf e 1 importance des possessions récemment acquises par l'Angleterre et ses anciennes possessions ne lui feraient pas défaut. «La Russie aussi pourrait se plaindre de trouver partout l'Angleterre comme son adversaire infatigable et heureux, à l'est ou à l'ouest de la Caspienne, au nord et au midi de la mer Noii^e. Alors ^i^i s^ns doute elle pourrait dire : « Le seul état dont la prépondérance et l'ambition menacent la tranquillité générale,, c'e^t l'Angleterre. L'unique puissance qui cherche à faire (»^o«iler les gouvernements existants , c'est l'Angleterre. » Empruntant sur ce dernier point quelques arguments de circonstance, la chancellerie russe pourrait encore parler de deux guerres que nous avons vues éclater simultanément, l'une contre Naples pour l'obliger à vendre du soufre, l'autre contre la Chine pour la forcer à acheter de 1 opium à un prix fevoraMe au commerce anglais, etc.
Mais à quoi bon les récriminations? Le temps semble çijt être passé. La guerre, comme nous Tavons dil,
bien que sourde et cachée, semble engagée déjà entre les deux rivales, au moins en Orient, seul sujet doni nous voulions nous occuper en ce moment. Toutes deux se disputent l'alliance des états qui les séparent, la Perse, rArghanistan, la Bockarie, la Khi vie. Chacune s'eflbrce d'y faire triompher son influence . comme moyen d'y amener plus tard le triomphe de ses armes. Les envoyés russes ont à peine quitté Bockara et Kbiva qu'ils y sont remplacés par ces hardis voyageurs qui jouent dans la politique anglaise le rôle des Cosaques dans les armées russes, qui sont aussi d'innombrables et intrépides éclair eurs. Déjà les marchandises anglaises et les marchandises russes, dont les unes ont descendu le Volga, les autres remonté l'Indus, se disputent les marchés de Bockara et de Khiva ; présage d'une autre lutte : car le commerce et la guerre, ces deux grands agents de Tactivité humaine, ne cessent de s'appeler depuis les premiers âges du mondes tantôt ils se précèdent, tantôt ils se suivent, toujours ils se nécessitent l'un l'autre. En Perse , dans l'Afghanistan, l'antagonisme des deux puissances, plus prononcé encore, a été sur le point de dégénérer en un appel aux armes.
La Perse et l'Afghanistan sont redevenus d'une importance immense dans la politique de l'Orient. Dès 1836 le chargé d'affaires anglais à la cour de Téhéran écrivait : « J'ai la conviction bien arrêtée que lé gouvernement anglais ne peut permettre l'extension de la monarchie persane dans la: direction de l'Afghanistan sans mettre ep danger la tranquillité intérieure de l'Inde. Cette extension amènerait l'influence russeau seuil même de notre empire ; et comme la Perse ne peut pas ou n'ose pas entrer en alliance étroite avec la Grande-
UT. X. — t'ANGLGTEBBE ET LA RUSSIE. ZUl
Bretagne, notre politique doit être de la considérer non plus comme un ouvrage avancé par la défense de l'Inde^ mais comme la première ligne d'où commencera l'attaque (1). »
Le siège d'Hérat parut un moment n'être que le signal de cette attaque. La disposition de la cour de Perse paraissait jusqu'à un certain point le mettro hors de doute. L'envoyé anglais écrivait (2) : « Si Hérat tombe, la Russie devient la maltresse sans partage des destinées commerciales et politiques de l'Asie centrale, car l'Angleterre se trouve rejetée jusqu'à l'Indus; Khi va et Bockara sont forcées de se soumettre si on les attaque, tandis que la Perse et l'Afghanistan seront complètement à la disposition de la Russie (3). »
A cette époque, le nord de l'Inde, Balk, Bockara, Ka-* boul, Lahore, se remplissaient d'agents russes. Dost- Mohammed, désespérant d'obtenir quelque chose de l'Angleterre, finit par se donner à la Russie. Il écrivait à l'autocrate : « Le gouvernement britannique me montre de mauvaises dispositions, et si Votre Majesté impériale voulait arranger les affaires de l'Afghanistan et m'assister, elle ferait de moi son obligé. J'espère que Votre Majesté impériale me fera la faveur de m'admettre, comme les Persans, squs la protection du gouvernement russe. Je puis rendre avec mes Afghans des services utiles (4). 9 L'empereur promit des troupes et de l'argent après le siège d'Hérat. Un agent russe habile, actif, intrépide, du nom de Vicowitch, arriva alors à Kaboul ; il s'y rencontra avec Alexandre Bur-
(A) Papiers et docnments coinmun^ués au parlement anglais^ etc. , t8l2. (4) W., ihid.
(3) W., tôtVf. i
(4) /cf., iftiV. !
34 s L*1K»K tous LA DOMINATION AN6LAWK.
nés. Dosi-Mohammed, s'il eûl été assuré à celle époques des aeeours de l'Angleterre» aurait marclié contre Tarmée persane occupée au siège d'Hérat. Burnes, se croyant certain de l'appui de son gouvernenaent» s'était hâté de le promettre. Msâs le gouvememenl anglai& prit une marche différente. Il se vil obligé de rétracter auprès de DostrMohammed les promesses qu'il avaitcru pouvoir lui &ire. La victoire demeura donc aux agents russes. C est alors que Dost-Mohammed écrivit la dépèche dont nous venons de citer un passage. Âlora aussi , autre la cour de Perse et le chef des Afghans^ un traité fut signéqui établissait l'influence russe dans TAfghanistan aussi bien qu'en Perse. L'oflicier anglais écrîvaità ce propos : « 11 ne me reste qu'à exprinœr de nonv(>au ma conviction profonde, fondéesur une longue ^ude des événements de F Asie extraie, quedesconséqoem ces de la nature ki plus sérieuse sortiront inévitablement de ces démarches de la Russie, si le gouvernement anglais n'y met pas l'opposition la plus prompte^ et la plus décidée (!)• »
Le gouvernement anglais, muni d'une copie du traité, en adressa des plaintes à Saint-Pétersbourg. Le marquis d/3 Glanricarde, dans une dépèche officielle, s'exprimait comme il suit : c Le soussigné est chargé d'annoncer au cabinet de Saint-Pétersbourg que 1^ gouvernement de la Grande-Bretagne a entre les main^ une copie du traité conclu entre la Perse elle souverain de Kandahar, traité dont l'accomplissement est garanti par le comte Simonich, et dontles stipulations blessent les intérêts de l'Angleterre. Ce traité attribueà la Russie le droit d'obliger la Perse à s'emparer d'Hérat, et à re-
(I) Burncs,!. III, p. 29i.
LiV. X. — L'A?(GLCTBilEk ET LA BlSl»lE. 349
tnetlre cette ville aa prince de Kândabar^ etc.; ce traité stipule aussi le droit de la Russie d'obliger la Perse à protéger le souverain de Kandahar contre foule attaque^ Ue quelque pari qn^elle vienne. Le soussigné est encore chargé de déclarer qu'un agent russe, du nom de Yitx)^tch y qtii souvent se donne le nom d*Omar-Bey, et qui annonce qu'il est attaché à Tétat^inajor du <x>mtnandant général d'Orembourg, a porté une lettre de l'empereur de Russie et du comte Simonich au prince de Kaboul. Des coptes de ces lettres sont entre les mains du gouvernement britannique (1) ».
La question était aussi nettemrat posée qu'elle le sera jamais; d'ailleurs, les discussions ne sortirent pas de la sphère de la diplomatie. Le comte Simonich fut rappelé; l'agent russe Yicowitch se brûla la cervelle, ou, ce qui est plus probaUe , ne disparut que du monde politique, peut-être pour s'y montrer plus tard. Les iniesures vigoureuses prises par legou vemement anglais contre la Perse, la levée du siège d'Hérat, donnèrent poUr un moment une autre direction au cours des évé • nements; lenteàdéHbéner, impétueuse dans l'action, l'Angleterre se jeta tète baissée au milieu des aventures de TAIghanistM.
Dans cette sorte de lutte, ou, si Ton aime mieux, dans ces préliminaires de la lutte définitif, Tavanlage demeura jusqu'à nouvel ordre à la Russie. Ils semUent mettre en sa faveur les probabilités ;^de l'avenir. Depuis Pierre le Grwd il a existé constamment des commonieations entre la Bockarie et la Russie; communications basées sur les avantages réciproques du commerce. Ces communications, qui se multiplient, aug-
(1) Papiers et docamenti communiqués au parlement anglais, etc., 1842.
350 LINDB SOUS LA DOHINATIO!! ÀKGLAtSE.
mentent chaque jour rinfluenco de la Russie. La der* nière expédition tentée sur Khiva a échoué sans doute, mais par des circonstances tout à fistit accidentelles; m revanche la première , celle du prince Beke^^itcb, avait eu le succès le plus complet, La Perse , devenue plus importante que jamaisdans la politique de TOrient, n'est plus qu'une province russe. Enfin les derniers événements de l'Afghanistan , tout en ayant permis à l'Angleterre de prendre une revanche satisfaisante de sa première défaite» n'ont point rétabli, ne pouvaient rétablir son influence politique dans ce pays. Les ossements blanchis des soldats de Sale ont été vengés sans doute, mais la politique anglaise est restée sur, le carreau. En évacuant le pays l'armée anglaise a laissé derrière elle des paroles déjà citées, et qui forment contre^parlie exacte de celles qui avaient précédé son entrée.
Lord Palmerston a dit au parlement : « Je dois dire comme l'expression de la plus entière conviction que j'aie jamais eu dans tout le CQursde mon existence que les plus grands intérêts du pays seraient saerifiés si nous abandonnions la position militaire de l'Afghanistan. Croyez-le bien, si vous l'abandonnez, quoique vous puissiez alléger votre tâche pour le présent, le jour viendra où vous serez obligés de réoccuper le pays avec infiniment plus de sacrifices d'hommes et d'argent (1).» Or la vérité se trouve sans aucun doute dans ces paroles de lord Palmerston. L'A^hanistan est devenu le nœud de la politique anglaise en Orient. Il contient une question sinon de vie et de mort, du moins de la dernière importance pour l'empire indou-
(1] Revue des Deux Mondes.