CHAPITRE VIII
De la nécessité pour TAng^eterre d'accomplir procbaîBenent les réformes iadiqaées; rapprocbemeot de la situation de rinde et de celle de rirlaode.
Nous avons eu plus d'une fois l'occasion d'indiquer, dans les pages qui précèdent , tout ce qu'il y a de singulier, de iatal, d'exceptionnel, dans la situation politique et sociale de l'Inde sous la domination anglaise. Nous avons tenté de faire comprendre en quoi cette situation différait profondément de celle de la France, d6 l'Angleterre, de celle de tous nos états européens. Du moinsavoiis-nous^tsi Foceasion de Tindiquer aussi so u-
&04 l'iMDB socs LA DOMUIATION AlfQLAlSE.
vent que roccasion s'en présentait. Les profondes, les radicales diflërences qui séparaient les conditions de ces divers états, n'en permettaient pas une comparaison plus directe. En revanche, il est un autre pays qui' se prête complètement à cette comparaison : c'est Tlrlande. Rien ne saurait être plus curieux que d'examiner comment une situation sociale pour ainsi dire identique se manifeste dans ces deux contrées situées à trois mille lieues Tune de l'autre, appartenant à des religions, à des races , à des climats si différents, séparées par les abymes de TOcéan, en quelque sorte par le monde entier, qui ne se touchent que par un point, un seul point, leur sujétion à TAngleterre.
L'Inde et l'Irlande sont deux pays essentiellement agricoles. Dans l'Inde la totalité ( à cela près d'une fraction imperceptible) , en Irlande les trois quarts delà population, se livrent à la culture de la terre. Le commerce et l'industrie de l'Irlande lui demeurent pour ainsi dire étrangers : ils sont alimentés par des capitaux anglais ; ils ne sont pas l'expression de l'état social du pays. S'ils emploient des bras irlandais, c'est seulement ceux que la terre refuse de nourrir. Retranchez de l'Irlande ce quart des habitants employés à des travaux soldés par l'étranger, ce n'est plus seulement analogie, c'est identité qui existe enire elle et l'Inde. Dans les deux pays les questions économiques les plus importantes seront donc celles qui se rattachent à l'exploitation de la terre. Les rapports existant entre les tenanciers et les propriétaires de la terre résumeront les questions les plus intéressantes pour leurs habitants. La constitution de la propriété foncière, les conditions sous lesquelles elle est livrée à l'industrie humaine, constitueront, à vrai dire, la
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question sociale tout entière. Or là aussi les analogies abonderont.
La population indigène est exclue, dans Tlnde , de la propriété du sol. II en est de même de celle de l'Irlande. Dans les deux pays la propriété territorialeest aux mains de maîtres et de conquérants étrangers. Considérez la masse des protestants ou orangistès possédant les terres de l'Irlande comme un seul être collectif : le revenu agricole de l'Irlande se trouvera dans les mains de ce seul être collectif. Vous retrouvez en Irlande l'état de choses que nous venons d'étudier dans l'Inde. Or, que la propriété soit dans les mains d'un seul ou de plusieurs, c^la ne modifie en rien la situation de ceux qui cultivent le sol, quand les rapports des tenanciers aux propriétaires sont les mêmes dans ces deux circonstances.
Les gouvernements de l'Inde, possesseurs des terres, et les propriétaires du sol de l'Irlande, touchent également la totalité du produit net de terre, les premiers sous le nom d'impôt , les seconds comme revenus. Entre les propriétaires et les tenanciers se trouve dans les deux cas une race d'agents inlermédiaires, les midlemen en Irlande, les agents du revenu dans rinde , chargés les uns et les autres de distribuer certaines portions de terre plus ou moins considérables à ceux qui les doivent immédiatement cultiver. La population soit de l'Inde, soit de llrlande, n'ayantd'autre ressource que la culture de la terre, se trouve oWigée de la cultiver aux conditions qu'il plaît aux propriétaires de leur imposer. L'impôt dans l'Inde, le revenu du propriétaire en Irlande , tendent* sans cesse à s'aècroître ; les frais de ctilture demeurent les mêmes; il en résulte que c'est la portion dtP cultivateur qui va diminuant de
406 l'dIDB 80C8 LÀ DOXINÂTIO!! ASGLIISS.
jour en jour. Âiyourd'hui riiiandais et l'Iodou parta^ gent en trois on quatre portions la poignée de riz ou la mesure de pommes de terre qui jadis ne leur Eaîsait qu'un seul repas. Ni ni l'autre ne sauraient obtenir aucun adoucissement à ces rudes conditions aux-quelles la terre leur est livrée. Il fout qu'ils subissent la loi que leur imposent le gouvernement et le propriétaire, ou bien qu'ils se résignent à aller mourir de faim au coin des champs qu'ils refusent de cultiver. Aucun autre moyen n'esta leur disposition pour sub« v^ir à leurs besoins.
La terre, en Irlande et dans Tlnde , est livrée quai^ à son exploitation à une subdivision infinie^ à un morcellement sans limites. Mais l'absence de capitaux paralyse en grande partie les efforts du cultivateur.
Ce n'est pas le moment de discuter les avantages et les inconvénients de la grande et de la petite culture ; Tune et l'autre peuvent avoir leur mérite relatif et de circonstance. La petite culture , dans les mains d'un propriétaire qui dispose d'un capital si petit qu'il soit, peut avoir certains avantages que n'a pas la grande. Mais il n'en est pas de même des tenanciers irtandais et indous dans leurs exploitations. CeuxK^i ne sont que des manœuvres; ils ne possèdent aucun capital , ils n'ont rien à confier à la terre pour y fructifier. Or, personne ne l'ignore, l'industrie agricole, parmi toutes les autres, est peut-être celle qui exige les capitaux les pliisconsi^ dérables, car c'est elle qui les laissele pluslong>-temps stériles. Aussi l'Inde et l'Irlande offrent vainement des terres en friche immenses à des populations également livrées, uniquement^ livrées aux travaux agricoles, et qui n'y trouvent que d'insuffisantes ressiStaroes. Nous avons cité un rapport de lord Gornwallis à la cour des
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directeurs, où il éralileà un tiers des prdvinceis dé Bênigale, Bafaar et Orissa, la quantité de terres alors en friche ; et cette proportion est plus forte davis certaines autres parties dé Tlnde an^aise. En Irlande , sur dixneuf millions d^acrc^ dont se compose retendue de son territoire, il s^en trouve plus de cinq millions qtii , à rheurequ'il est, sont encore en friche(l). Le rapport des terres en friche aux terres cultivées ne varie donc guère dans les deitx pays que du quart au tiers. C'est que tout défrichement suppose des avances de fonds assez considérabfes. Nous venons de dire comment le cultivateur ne peut pas faire ces avances; nous dirons dans un moment commenft le propriétaire ne le veut pas.
L'excédant de la production sur la consommation, voilà te véritable, le seul mobile des deux puissants ressorts de l'activité humaine, le commerce ^ lindustrie. Le manque de capitaux dans les mains de la poj^ation apicole ée l'Inde et de llrlande suffi* ralt donc pour leur en interdire l'usage. A eette cause générale il faut en ajouter d'autres provenant de la naturo de leurs relations avec l'Angleterre. « Il y avait autrefois, dit un historien dé}àcilé, des industries florissanles en Irlande. Le gouvernement anglais lésa tuées (2). V Quant au coiininerce, < il (le gouverne-> ment anglais) a interdit ses ports et ceux du monde entier aux produits du tmvail irlandais (3). » U a atteint le but en chargeant le commerce de droits équivalant à une prohibition absolue. Le même procédé a piy> duit le même résultat sur le commerce intérieur des
(1) BeaumoDt, t. II, p. 100.
(2) Id^ ibid., p. 96.
{Z)Id.,ibid.
&08 l'iNIHE sous là domination AN6LAI88.
indigènes dans toute rétendue de la presqu'île; les Anglais exigèrent qu'il fût chargé de droits considérables dont eux-mêmes s'exemptaient. Ce même procédé a tué de même toute tentative, toute espérance pour mieux dire de commerce extérieur. Quel commerce pourrait exister sous cette condition d'acquitter un droit de 25 à 30 pour cent en concurrence avec un commerce qui n'en paie que 2 et demi(])? Aucune circonstance, toute Favorable qu'elle fût, ne lui permet de lutter contre semblable inégalité.
Le revenu de la terre, ou le prix de la location en Irlande et dans l'Inde , n'est pas fixé par une sorte de convention librement débattue entre le propriétaire et Je tenancier. Dans toutes les autres contrées certaines influences se combattent jusqu'à ce qu'elles se mettent en équilibre. Les droits et les prétentions de tous parviennent dès lors à obtenir quelque satisfaction. La culture de la terre devient-elle trop pénible ou trop peu profitable au paysan , il va demander de nouvelles ressources au commerce ou à Tindustrie; la propriété foncière se voit ainsi forcée d'abandonner tout ou partie de ses prétentions. Elle-raêmea en efTet une concurrence à soutenir. Mais dans l'Inde et en Irlande c'est tout le contraire; la faim, toujours menaçante, livre l'une des parties contractantes à sa partie adverse. Force lui est de subir toutes les conditions qui lui sont imposées. Le propriétaire des terres deUrlande, le gouvernement, propriétaire du sol de l'Inde , fixent ainsi à peu près arbitrairement leur revenu, et tous deux sur les dépenses qu'ils croient nécessaires , le premier à l'état de ssi maison , à ses plaisirs , à ses affaires ; le second sur les be-
(l)Brigg8,p. 459.
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soins supposés de Fadmiiiistration, de Tannée, la situation des affaires.
Le propriétaire irlandais, pour se procurer cette somme, a cédé son droit à ces traitants ou midlemen donnous avons parlé, a Que voulez-vousde moi? 9 dira-t-il à Taspect de ces maux affreux ; «je n'y puis rien. J'ai cédé mon droit aux traitants , qui exercent le leur comme il leur plalt(l). » Et le plus souvent il ne prononcera même pas ces paroles de regret. La plaint^ du malheureux tenancier ruiné par la maladie ou la mauvaise saison ne saurait frapper l'oreille du maître de la terre ; celui-ci lui demeure étranger, tandis qu'il étale son luxe à Londres et à Paris, « tandis que l'ouragan qui dévaste la pauvre Irlande ne saurait se faire entendre sous le beau ciel de l'Italie (2) » .
Dans son palais de India-House la Compagnie, ou la cour des directeurs, demeure également étrangère aux misères et aux désolations des peuples de l'Inde. Le gouvernement de l'Inde n'entend pas le bruit de l'ou* ragan qui dévaste les champs , du torrent qui enlève les récoltes. Quant à ses agents^ quant à ses midlemen ^ comme ceux d'Irlande, ils sont étrangers à la population qu'ils régissent ; ils ne doivent faire au milieu d'elle qu'un court séjour; ils sentent l'impossibilité de porter ses plaintes aux oreilles d'un mattre qui réside à Londres; tout se réduit, de leur part ou de la sienne , à un échange de lieux communs philanthropiques sur la nécessité de ménager le cultivateur, à des doléances sur la misère à laquelle il est en proie , à de vagues dé* sirs de la soulager; puis, au bout de tout cela, ne
(1) BeaamoDt, t. 2, passim,
(2) Id., im.
&10 h*vnm woê la wmakvuM ahmaub.
manque jamais d*arriver le chiffire inflexiUe dci revenu tel qu'il a été fixé les années précédentes.
Vabtentisme, mot barbare dont il fout bien user pour exprimer une chose plus barbare encore , est en effet un de ces maux également communs à l'Inde et à rirlande. L'aristocratie irlandaise , c'est-à-dire te véritable propriétaire du sol de l'iriande, vit à Fétranger. C'est en Angleterre ou sur le continent qu'elle coiksom» me le revenu de ses immenses domaines. De là' aussi celle autre cause, dont nous avons déjà parié , de l'im* possibilité du commerce et de l'industrie en Irlande. Dans l'Inde le propriétaire du sol es£ de même absent. De vingt millions de livres sterling qu'il tire du sol seize millions sont afnployés en frais d^'administration, c'est-à-dire d'une manière jimproductive, inutile pour le cultivateur. Quatre autres millions sont dépensés à l'étranger, soit en pensions à d'anciens employés de la Compagnie, soit en achat d'objets d'équipement, d^ap* provisionnements militaires, etc. Pasun éou tiré par I^av ristocràtie irlandaise du sol de l'Irlande, par le gouver^ nement anglais de celui de l'Inde, qui repi^ésente tant de sueurs et de Ëitigues, n'y retourne pour y devenir un germe de commerce ei d'industrie. Hatâie-t^Ie aoci-* deni^em^t l'Irlande, c'est à Tindustrie perfisclionnée de ;r Angleterre que l'aristocratie irlandaise s'axfresse pour ce dont elle a besoin. C'est aussi l'industrie an^^ glaise qui procure alix Anglais ré^bdant^ans rinde non seulement toutes les fournitures de l'armée, mais^ en^ core tous les objets de leur consommation.
Comment les résultats de ^uses semblables^ ne se*" raient-ils pas. semblables? Dans l'Iiidede même qu'en Irlande , c'est aussi la misère, le dénûment, et^ iV fout le dire, la faim; misères tellement identiques, qu'eHas
LIT. U. — BAFOBKBS fiOCIALES SV POUTIQiUES. 411
s'expriment en quelque sorte dans les mêmes termes, parla bouche des voyageurs qui ont visité les deux pays. Un pieux missionnaire, après avoir passé trente ans dans rinde, au milieu de misères qu'H ne pouvait qtie partager, s'exprime en ces termes : « La plupart dps' Indous ne possèdent rien , si ce n'est une misérable hutte dé douze ou qtiinze pïeds de long$ sur six de large, et quatre à cinq de haut, remplie dMnsecles et dé^ vermine, exhalant une odeur infecte, et dans laquelle ils s'entassent p^-méle avec leurs femmes et leurs en*» fants. Tout leur mobilier consiste en quelques vases de terre, luie ou deux faucilles, et les guenilles qu'ils ont sur lecorps(l) ». — Obligés de vendre à l'avance et à bas prix à des usuriers avides qui profitent de leur détrfôse au moins la moitiéde leur récolte pour payer leur rede^ vance, ce qui leur reste est à peine suiSsant pour les faire subsister avec leurs famifles durant six ou huit mois â^ Tannée. Plusieurs conservent à peine de quoi vi^requatre mois, et il en est qui ne moissonnent même pas le champ qu'ils ont cultivé : car, aussitôt que la plante a poussé un épi , et qlue le grain commencée s'y former, pressés par la faim , ils vont chaque jour couper unepartie de ces épis verts , dont ils séparent le grain à demi*mûr, et en font une espèce de bouillie (â). -^« Le^ temps compris entre l'époque où le grain commence à^ se former dans l'épi et celle où le gouvernement per« met de le fouler dans l'aire , ce qui fiait environ quafa'e mois, est appelé souU-caldy ou le temps du bien-être^ et c'est à peu près le seul de l'année où les pauvres gens trouvent de quoi se repaître à discrétion d'une nourri-
(1) Abbé da Bois , 1. 1 , p. 101-2 .
(2) id., ibid., p. 103.
A13 L'kNDK SOUS LA DOMINATIOlf ANGLAIS».
ture grossière (1) ». — « Dans la plupart des provinces ceux qui cultivent du riz ne le mangent pas ; ils le ven« dent pour payer leurs impôts. Cependant, durant les quatre mois de souki-cala ils ont quelques pois ou fèves qui ont poussé dans leurs champs. Le reste de Tannée leur unique pitance est pour presque tous une bouillie de millet, etc. (2). » — « Le temps du bien-être passé, ils ont recours aux expédients. Les uns font des emprunts de grains qu'il leur faut restituer avec usure à la récolte suivante; les autres parcourent les bois , les bords des étangs et des rivières, où ils trouvent des feuilles, des rejetons de bambous, des fruits sauvages, des racines ou autres substances qui les aident à vivre ou plutôt à ne pas mourir de faim (3). » — < Ces trois mois surtout sont un temps de détresse pour ces pauvres gens, c'est-à-dire pour les trois quarts des habitants de la presqu'île. Ces trois mois sont pour le sud juillet, août et septembre ; et Ton a coutume de dire que ceux qui ont des grains pour vivre pendant}ces trois mois sont heureux comme des princes (4). » — « Les feuilles de certains arbrisseaux, les racines, les herbages, quils font bouillir le plus souvent sans sel et sans assaisonnement , c'est là ce qui compose pendant une bonne parlie de l'année la base principale et parfois unique de leurs repas (des cultivateurs). Les jets de bambous, qui abondent dans les bois, sont d'une grande ressource pendant deux ou trois mois aux pauvres gens qui vivent dans le voisinage des lieux où ils croissent (S). » Voulez-vous maintenant vous faire une idée de l'Ir-
(1) Abbé da Bois, 1. 1, p. 104. (%) Jd.y ibid., p. 105.
(5) W., ibid.f p. 100.
LIT. XI. — HiFORMES 80CUL1SS BT POLITIQUES. &13
I&nde diaprés un de nos publicistes qui Tont le plus récemment visitée? « Je ne sais, dit-il, ce qu'il y a de plus triste à voir, de la demeure abandonnée , ou de celle qu'habite le pauvre Irlandais. Qu'on se représente quatre murs de boue desséchée, que la pluie, en tombant, rend sans cesse à son état primitif; pour toit un peu de chaume ou quelques coupures de gazon ; pour cheminée un trou grossièrement pratiqué dans le toit, et le plus souvent la porte même du logis par laquelle seule la Tumée trouve une issue. Une seule pièce contient le père, la mère, Faîeul, les enfants; point de meubles dans ce pauvre réduit; une seule couche, composée ordinairement d'herbe et d^ paille, sert à toute la Ëimille, etc. (1). « — « Au milieu de tous gît un porc, seul habitant du lieu qui soit bien, parce qu'il vît dans l'ordure (2). » — « Cette demeure est bien misérable; cependant ce n'est pas celle du pauvre proprement dit. On vient de décrire l'habitation du fermier irlandais et de Touvrier agricole(3).» — «Tous, étant pauvres, n'emploient pour se nourrir que l'aliment le nioins cher dans le pays, les pommes de terre; mais tous n*en consomment pas la même quantité : les uns, et ce sont les privilégiés, en mangent trois fois par jour ; d'autres, moins heureux, deux fois; ceux-ci, en état d'indigence , une fois seulement ; il en est qui , plus dénués encore, demeurent un jour, deux jours même, sans prendre aucune nourriture (4). » — « Quel que soit le courage du pauvre cultivateur à supporter la faim pour faire face à d'autres besoins, il est en général nu, ou
(i) Beaamont , t. I , p. 216.
(2) /d., ibid.
(3) /d., ilrid.
(4) W., ibid., p. 217.
blh l'iNOV SO08 Li DOmifÀTIOlC ▲HCiLÂIgB.
couvert de haillons transmis dans la famille de généra* lion en génération (1). » — « L'Irlandais ne mange de vi;mde qu'une fois Tan , le jour de l'an (2). » D'autres voyageurs nous mettent à môme d'ajouter, et œux-là sont les Irlandais vraiment riches : « Tous les ans» à peu près à la même époque , on annonce en Irlande le commencement de la famine, ses progrès, ses ravages, son déclin (3). C'est la période qui s'écoule entre le moment où les pommes de terre de l'année précédente commencent à germer jusqu'à celui où se fera la récol« te, celle de Tannée présente, v Or, quand il faut constater ce qui se passe p^idant cette période, le parlement se voit réduit à poser cette terrible questi<Hi : a Avez-vous connaissance de quelque décès arrivé depuis les trots dernières années, et dont un besoin urgent ait été la cause? y Et il reçoit une réponse plus terrible encore, car l'enquête constate une foide de décès manifestement causés par les privations d'ali-* ments.
L'abbé Dubois nous a montré pendant la saison de la famine la population de l'Inde abandonnant ses pauvres demeures, se répandant çàetlà pour disputer aux bêtes fauves les feuilles des arbres, les j^s de bambous, rherbedes champs* Le voyageur français en Irlande, traversant la paroisse de New -Port- Pratt, c trouva toute la population debout, et donnant, au mdlicu d'une extrême agitation, les signes du {rfus vio< lent désespoir. C'était la saison de la dUseUe^ le peuple était affamé (4). n II put voir alors de ses proinres yeux
(1) Beaumont, 1. 1, p. 217.
(2) /d., ibtd, p. 360, ea note
(3) Id., ibid., p. 220.
(4)i<i.,t&id.,p. 361.
I ce que c'est qu'une population entière épuisée par le ji^ne, mourant de faim'. 9
Des désordres ailleurs inconnus naissent en Irlande et dans Tlnde de ce môme état de choses. Les deui: pays sont également la proie de bandes organisées dans rinde sous le nom deDeocûts, Tbugs, ^. ; en Irlande sous celui de W6ite-Bays, Steel^Boys^ etc.
i De tous les crimes par lesquels les membres d'une même société peuvent se nuire les uns aux autres, le vol, lorsqu'il se trouve mêlé au meurtre et à la violence, est celui qui apporte avec soi le plus grand dommage tout à la fois par le mal qu'il fait à ceux qui en sont immédiatement victimes, et par les inquiétudes que la prédominance de Ce crime jette dans les esi»îts de la plupart des membres de la communauté. Mais ce crime prend surtout dans l'Inde un aspect vraiment terrible. Là les voleurs (en langage du pays Decoits) se réunissent en confédérations, accom^ plissentieurs projets avec un ensemble de forces auxquelles il p'est pas aisé de résister. Us envahissent des villages enti^is» s'emparent des ridies habitants , leur font souffrir d'horribles tortures, Jusqu'à ce qu'ils en obtiennent la révélation du lieu ou ils ont caché leur argent (1)« » C'est un des historiens de Tlnde qui s'exprime ainsi. Les récits d'Arthur Young» qui parcourait l'Irlande en 1780, ceux de nos voyageurs modernes , nous fourniraient facilement un pendant à ce tableau. Les exploits des White-Boys et des Steel<- Boys ne nous paraîtraient point inférieurs à ceux des Deeoîts et des Thugs. Mais pourquoi s'arrêter sur ce lamentable sujet ?
ti)lUll,t.V,p.465*
&16 l'dCOB 80V8 LA DOKINATKm ANOLAISS.
La cause de ces désordres également effrayants aux deux extrémités du monde, est la même dans les deux pays; dans l'un et l'autre c'est la misère, l'oppression, la domination étrangère. < C'était une idée généralement répandue parmi les protestants que l'or et les intrigues de la France étaient au fond de toutes les rébellions ; mais telles n'en étaient pas les causes réelles, d'ailleurs bien faciles à reconnaître... La cause manifeste à tous les yeux c'était la misère, l'oppression, la famine parmi le peuple (1) ». Le même caractère s'est toujours trouvé au fond de tous les troubles qui depuis de longues années ont agité Tlrlande; leur véritable cause était sociale, non politique. Or, nous l'avons dit, dans l'Inde comme ei\ Irlande l'état social se résume tout entier dans les rapports du cultivateur au propriétaire de la terre. Gela explique comment la grande extension prise par le crime de Decoît a dû dater des altérations survenues dans les rapports du tenancier et du propriétaire par suite des mesures du gou-^ vernement anglais. « Ce genrede crime n'a pas diminué, nous dit un historien, sous le gouvernement anglais et ses mesures législatives. Il augmente au contraire à un point vraiment honteux pour la législation d'un peuple civilisé ; il augmente non seulement à un degré dont il n'y avait eu jusque alors aucun exempFe sous les gouvernements indigènes, mais à un d^ré qui surpasse tout ce qu'on avait vu d'analogue dans aucun pays où l'on puisse dire qu'il existe des lois et un gouvernement (2). » — « Le nombre des crimes de decoit, nous dit une autre autorité fort compétente, a aug-
(1) Vie de lord CharlemoDt , 1. 1 , p. 1*25. — BeaumoDt, 1. 1 , p. 146.
(2) Hiil^t. V,p.46î^.
LIT. XI. ~ ftiPORHES SOCULBS ET POUTIQUKfl. &i7
mcnté d*une inconcevable façon sous Tadministration anglaise (1). y Dans les deux pays , la propriété est constituée en effet de manière à ne laisser en partage à ceux qui la cultivent que la misère et la faim.
Nous pourrions soutenir long-temps*encore ce parais lèle. Dans Flnde comme en Irlande, en Irlande comme dans rinde, les pouvoirs politique, adniinistralir, judiciaire, militaire, etc. , se trouvent aux mains de dominateurs étrangers à la population. Le peuple et l'administration ne se rattachent Tun à Tautre par aucun intermédiaire. Aucune affmité, ^aucune sympathie, n'existe entre gouvernants et gouvernés; s'ils sont en contact, c'est dans la main de fer de la nécessité. Dans les deux cas tout le système du gouvernement se borne à ceci : faire rendre à l'impôt le plus possible.
Nous n'arrêterons pas plus long-temps les yeux sur ce pénible, sur ce douloureux rapprochement. Mais peut-être n'était-il pas sans quelque intérêt de les y fixer un moment. L'Irlande est à nos portes : de nom^ breux voyageurs la parcourent incessamment, nous sommes initiés au secret de ses misères et de ses souf-frances. D'ailleurs ces misères et ces souffrances, nous les entendons du premier mot, nous les devinerions au besoin. Elles s'jexprîment , s'il est permis de parler ainsi , dans une langue qui nous est familière; «lies remuent toutes nos sympathies politiques, sociales et religieuses. Nous souffrons des maux de l'Irlande pour ainsi dire dans notre propre chair. Les coups qui lui sont portés, qui la sillonnent en tous sens, agissent sur nous comme le ferait la souffrance physique endurée sous nos yeux par un de nos semblables. C'est , en
(I) 5* rapport, p. S39.
iiS l'nVOB SO0S LA DOXIRATIOH ARGLAIBB.
efl^ , une nationalité de même espèce, de même nature que la ndtre, qui se débat sous le fer de la conquête, TOUS le joug de la servitude.
Au contraire, tout nous sépare de l'Inde. Les diflerenoe^ de religions, de civilisations, de moeurs, de lois, creusent entre elle et nous un abyme sans fond* Elle nou» est inconnue. Les voyageurs européens , tout en la visitant, continuent de lui demeurer étrangers. L'expression d'une souffrance qui «'exprime en langue étrangère nouséehappe^j l'agonie d'une nationalité qui appartint à une civilisation différente de la nôtre nous trouve insen^bles. Les peuides de l'Inde n'ayant, pour ainsi dire, rien de commun avec nous, nous ne pouvons les comprendre ou les plaindre par un retour sympathique sur nous-mêmes.
Et pourtant sur les bord» du Gange et de l'Indus , sur les côtes deCoromandel et de Malabar, du pied de l'Hymalaya, au cap Comorin, cent millions d'hommes souffrent les mêmes maux, endurent les mêmes misères que sept millions d'Irlandais sur la sur&cedela verte Erin , dont la destinée occupe la moitié des organes de la presse en Angleterre et en Europe l
Cette voix toute-puissante, j'ai voidu l'emprunter ud moment, jau moyen du rapprochement qui précède, pour parler des souffrances lointaines et jusqu'à présent caehées ^tes populations de l'Inde.