‹ L'Inde sous la domination anglaise;Chapitre 87 sur 101 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Gomment la conservation de Pempire indoa-britanni(iae est nne tâche plus diffficile que son acquisition.

Un écrivain souvent cité dans les pages qui précèdent, sir John Malcolm , a dit : « Aux yeux de ceux qui réfléchissent à la constitution actuelle de notre domination dans rinde, il n'est point douteux que Facquisition de notre empire ne semble avoir été une tâche facile comparée à celle que nous présage sa conservation (1) ». Paroles qui sous une apparence paradoxale Tenferment un grand fond de vérité.

La situation politique et sociale de l'Inde à l'époque où les Anglais y formèrent leurs premiers établissements se prêtait à la conquête, appelait pour ainsi dire la conquête. L'Inde était alors couverte de petits états qui tendaient à se mettre en quelque sorte d'euxmêmes sous la protection d'un plus fort. Tous les états

(1 J Malcolm, Hisi. polit, t. II, p. 64.

LIT. Xn. — ATKNIR DB l'eMPIRB IND017*BAITÀIINIQ1JB. ASS

.devenus puissants qui se formèrent avant ou en même temps queTétablissement anglais marchèrent de même à la domination universelle. Us n'avaient pas touché le but, mais c'était seulement par suite de quelque accident qui s'était trouvé sur leur chemin ; cette cause ne sortait pas de la nature même des choses ; elle ne ressemblait nullement à celles qui arrêtèrent en Europe tous les états qui suivirent^ la même voie. Les Mogols avaient possédé pendant plus de deux siècles cette monarchie universelle. Les Mahrattes allaient probablement s'en emparer à leur tour, lorsqu'ils rencontrèrent le sabre des Afghans à la sanglante bataille de Paniput. Hyder d'abord , Tippoo plus tard, sans les Anglais, auraient eu plus de succès. Or ces Afghans vainqueurs à Paniput, ces Anglais qui vainquirent Hyder et Tippoo, se trouvaient en dehors du système politique de l'Inde; ils n'y furent mêlés qu'accidentellement. A peine ce lien féodal qui attachait tous les états de l'Inde au trône du Grand-Mogol fut-il brisé qu'ils semblèrent chercher un nouveau centre où se rattacher. Ils tendirent de toutes parts à se reconstituer sous les mêmes conditions. Ils s'essayèrent à former un système politique analogue autour de toute nouvelle domination qui promettait à chacun paix , protection et sécurité.

Les Anglais ne trouyèrjent pas plus de difficulté à s!emparer du gouvernement intérieur de chaque état. Les institutions fondamentales du pays, c'es^àdire les castes et les villages, ne présentaient aucun obstacle à la substitution d'une administration anglaise à une administration musulmane ou .indoue. Les pepcbants les plus naturels au cœur de l'homme, l'amour de la nouveauté, l'attrait de l'inconnu, le dégoût de ce qu'il possède, les calculs de Tambition, lemécontente-

kSU t'ham goirs la doutnatioii AKcnLiinr.

ment qui vit à côté de tout ce qui existe, des bomme» éminemment propres à cette ceuvre sortis de leurs rangs, enfin mille autres causes naturelles Ott accrden* telles, vinrent au secours des Anglais. Toutes 'ces causes, parleur action et réaction, ne pouvaient manquer de faire sortir de leur premier établissement au Bengale la domination de la presqu'île; c'est ainsi que Fair^ Peau, la chaleirr, savent tirer le chêne inmiense du gland qui a été confié à la terre. Dés Torigine la grande difiicùlté qu'eurent à surmonter les homme» d*étal chaînés des destinées;; de Tempire fut d'en relarder l'extension, non de l'aecéiérer. Gomme il arrive toujours là où peuples ou individus accomplissent une œuvre providentielle , tout leur venait en aide : le mauvais aussi bien que le bon du carâetére anglais ; l'avidité rarouche> Tâpreté au gain de quelques-uns de leurs fonctionnaires, aussi bien que les talents de lëiirs généraux , le génie de leurs bommei^ d'état.

Aujourd'hiM la situation est inverse^ Ces mêmes causes naturelles et accidentelles qui jadis fêivorisaiefit l'ambition des. Anglais tournent contre leur [sécurité» Les raisortô qui <mt amené la conquête en menacent la durée. Les différents états de l'Inde fiMcment un tout moins complet ^ moins systématique que sous la demi* nation mogole. Ces sentiments de d^oût de œ qu'on possède, d'attrait de la nouveauté^ ces ambitions de toute sorte 9 conspirent maintenant idontrë la domination qu'ils ont élevée. Un despotisme isans contrôle, sans limites, pèse sur les états i alliances subsidiaires ; les indigènes y sont descendus à un dîegré de Inisère et d'oppression inconnu jusqu^à cette heure sur la surfoce du globe. II n'est pas dé révolution que le peuple pbisse redouter ; U n'en est pas qu'il tre doive appeler de tous

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ses vœux. Au milieu de circonstances semblables, comment Tinfluence morale des Anglais n'irait-elle pas en s'amoindrissant de jour en jour? La civilisation chrétienne et la civilisation indoue sont bien en présence , mais pour se repousser par tous les points. L'Inde est revenue de cette espèce de surprise qui lui a fait courber la tête sous ses maîtres actuels; elle attend avec une sorte de frémissement le moment de briser le joug.

Tout ennemi qui se présenterait maintenant pour combattre l'Angleterre aurait donc pour lui ces mômes chances qui jadis l'ont favorisée. La faiblesse propre au gouvernement anglais» la faiblesse inhérente en quelque sorte à son origine et à sa ccmstitution , s'aocroit d'un autre côté par sa durée. Les Anglais , en ar« rivant dans llnde , étrangers qu'ils étaient aux institutions, i la situation intérieure du pays, ne pensaient nullement à se môler à la population , encore moins à la gouverner un jour. Ils ne se proposaient d'autre <^jet que d'en tirer le plus fort revenu. Dès lors ils se sont enfoncés à la recherche dé l'or et de Taisent dans les entrailles mômes de la société , pour ainsi dire, à la façon d'une compagnie de mineurs. Us ont enlevé tout le minerai qui brillait à la surface, suivi d'abord les vei« nés les plus riches, puis celles qui l'étaient moins, puis jusqu'à ses moindres traces, jusqu'à ses moindres par* celles. Tous ces travaux entrepris au hasard étaient exécutés sans plan , sans symétrie, les galeries multipliées outre mesure; comme on ne comptait pas sur le travail du lendemain, on les laissait sans soutien , san» étançonnement. De là sorte le moment est arrivé où le ' vide est peu^ôtre plus considérable que le plein ; où le nwiiidre ébraidement, le moimke coup de pioche»

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donné à faux, peut entraîner quelque éboulenienrt général : car chaque jour le travail se continue, les vei-^ nés s'épuisent, les chances funestes se multiplient^ Dès aujourd'hui, si nous en croyons quelques» uns de CCS mineurs , mieux en mesure d'examiner, d'étudier Tensemble des travaux , dès aujourd'hui le danger serait imminent. Certains symptômes leur semblent annoneer le moment de la catastrophe} quelques uns croient déjà sentir la terre trembler sous leurs pieds, s'ébranler sur leurs têtes.

Sir John Shore, un des hommes le mieux placéspour étudier ces symptômes, est aussi un de ceux qui se montrent les plus elTrayés. La mauvaise réceptioD faite depuis Cassandre ou Jérémie aux prophètes de fu* neste augure ne l'effraie nullement; après avoir hardi* ment signalé le danger, il termine comme il suit : « Quel peut être le but d'un individu isolé comme je le suis en dépréciant le gouvernement anglais et mespro^ près concitoyens? L'amour propre, la vanité nationale f se seraient mieux arrangés sans doute de Fidée de notre supériorité sur le reste du monde. Toutefois aucun de ceux qui comprennent vrainient l'honneur de leur pays , qui ont le caractère d'un véritable Anglais, ne saurait se montrer Tapprobateur des actes de son gouvernement ou des membres de ce gouvernement, actes si souvent répétés dans ce pays k la honte plutôt qu'à la gloire de l'Angleterre. J'ai assez long-temps vécu parmi les peuples de l'fnde, j'ai été assez longtemps témoin de leurs souffrances, pour m'étre initié à leurs sentiments, et je suis convaineu qu^unejmse ne saurait être éloignée.... Je crains les désastreuses conséquences qui en naîtront soit pour nous-mêmes, soit pour les IndQus : aussi voudrais je fkire naître dans

tlT. XlU — ATEIOR DU t'ESlPIUS IN1>O0*BRITANNIQOK. &d7

TespYit de ceux dont dépend le sort de tant de millions de noâ semblables (parmi lesquels se trouvent leurs femmes, leurs enfants» leurs familles), aussi vôudrais-je , ainsi que je le disais , leur inspirer le désir de eôrriger ce qui est mauvais; de se mettre en mesure de faire fkce à cette crise , de la feire même servir au profit de leur pays, à la consolidation de notre pouvoir, pouvoir qui ne peut avoir d'autre fon^mént solide que la confiance et TafTection du peuple (1). v

Les Anglais n'ont donc nullement démenti ces éloquentes paroles de M. de Maistre : « Observez les peuples les plus sages et les mieux gouvernés chez eux 9 vous les verrez perdre absolument cette sagesse et ne ressembler plus à eux-mêmes, lorsqu'il s'agira d'en gouverner d'autres. L'étranger qui vient commander chez une nation sujette , au nom d'une souveraineté lointaine, au lieu de s'informer des idées nationales pour s'y conformer, ne semble trop souvent les étudier que pour les contrarier (2). *

On ne saurait donc considérer comme définitive la domination de l'Angleterre dans l'Inde. Loin de là , ceux qui ont le plus contribué à son établissement, ou bien ceux qui l'ont le plus profondément étudiée, sont précisément ceux-là qui croient le moins à son avenir. Warren Hastings écrivait : « Si l'Inde tient à l'Angleterre, c'est par un fil d'une contexture tellement légère, que le choc du moindre événement, que le souffle même de l'opinion , peut suffire à le briser, v; l'abbé du Bois: < Le pouvoir aujourd'hui dominant dans l'Inde est tout à la fois dépourvu de force matérielle et

(1) Sbore, t. H, p. 103.

(«)DaPape,t.I|,p.30l.

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d'autorité morale, y; ^r John Shore, que nous venons de citer au long : « Une crise est immanquable* »; sir John Malcolm : c L'acquisition de notre empire dans rinde a été tâche facile comparée à celle que nous réserve sa conservation, y; le major général Briggs : « C'est une connexion contre nature ( celle de l'Inde à l'Angleterre), et qui ne saurait durer, v Hommes d'état, missionnaires, magistrats, militaires, ayant visité l'Inde, s'accordent donc sur ce point, l'instabilité de la domination anglaise. Qui les mettrait ainsi d'accord, sinon la vérité? Tous sont à des points de vue différents, tous écrivent sous l'impression d'intérêts et d'opinions qui n'ont rien de commun , tous demeurent pourtant d'accord sur ce seul point. Tous s'accordent à voir dans cet empire étrange une sorte d'édifice sans fondement , soutenu dans les airs par un prodige d'équilibre, une sorte de plante exotique, qui conserve la vie à force d'art et de soins , mais qui ne tient pas à ce sol dont elle ne vient pas, qu'il suffira peut-être du moindre souffle du vent pour en arracher.

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