CHAPITRE III
Comment PAngleterre doit se préparer à la chute de sa domination.
Deux sortes de dangers ne cessent jamais de menacer la domination anglaise dans l'Inde : l'un intérieur, l'autre qui viendrait du dehors. L'insurrection de Yelore , les soulèvements de Benarès et de Bareilly sont, sous ce rapport, comme la tigure des événements peut-être réservés à l'avenir. Le danger viendra, suivant toute probabilité, d'une source qu'on aura d'à-
UT. lU. — ATEHtt MB L^SKPIEB na>OIMiaiTAMNIQint. &S9
bord loéprisée. Ce sera quelque petite insurrection ^ quelque trouble , qui paraîtront sans importance , et aux extrémités les plus reculées de l'empire; un mé* contentement qui aura circulé parmi les troupes, qu'on aura jugé [d'abord insigniGant, qu'on aura cru avoir I étouffé sur-lcK^bamp ; ou bien encore quelque Hampden
j indou qui se sera refusé au paiement d'une taxe de six
I pences. Mais tout à coup Tinsurrection envahira des
I provinces entières , sans qu'on puisse comprendre par
quelle voie, par quel chemin. D'autres insurrections ! surgiront çà et là , semblables à elle, bien qu'elle ne les
ait pas engendrées. Une compagnie de dpayes aura montré quelque hésitation à agir contre ses compatriotes, un régiment s'y refusera, un autre se joindra aux rebelles. La nouvelle de la défection d'une ville ou d'un district se sera trouvée fausse , mais, avant d'être dé« mentie, aura produit la défection de trois autres villes, celle d'une province. On verra des multitudes immenses refuser de boire, de manger, de marcher j elles couvriront, elles joncheront les environs de Madras , de Calcutta, de Bombay. On sait l'impitoyable acharnement des Indous à braver des maux semblables. Le moment pourra venir alors où le gouvernement britannique ne saurait céder sans s'abdiqua, ou résister sans se briser* La veille même il se sera peut-être endormi dans la plus complète sécurité; il aura reçu les meilleures nouvelles ofiicielles des provinces. La mine sur laquelle il marchait ne se sera révélée qu'en l'engloutissant.
L'ambition de la Russie pourrait donner lieu à ce danger extérieur dont nous venons déparier* Mous ayons montré comment une armée russe sur les bord^ de rindus, ne fût-elle pas irès considérable, n'en mettrait pas mpins l'empire en danger. Les obstacles qui s'op-
&àO L'INDB SOVS Là BOMiNATIOtf ANGLAISS.
poseraient à ce que ce corps d'arméç parvînt jusque là étaient surtout de nature politique ; aujourd'hui ils sont écartés. La Perse obéit à Tinfluence russe; rÀfghahistan est soustrait pour long-temps, probablement pour toujours, à celle de l'Angleterre. Le pavillon russe flotte seul sur la Caspienne ; le commerce russe prend pied au midi et à Test de cette mer. Les états de Khiva et de Bockara se rattachent plus étroitement chaque jour à l'empire de Russie. Les chances purement militaires seraient égales , ou peuvent être supposées telles dans le calcul desprobabilités del'avenir, entre un corpsd'armée russe parvenu surl'Indus, et l'armée îndou-britannique qui se mettrait en campagne pour le combattre. Mais la question ne saurait rester purement militaire: elle se compliquerait nécessairement de considérations et d'événements politiques ; or tous ceux-ci ne peuvent manquer de tourner contre le gouvernement britannique^ Il est absolument impossible de croire que des soulèvements de l'intérieur ne naquissent pas au contre-coup du choc extérieur ; or nous avons dit quelles en seraient les inévitables conséquences.
Ces événements sont-ils à redouter pour l'Inde? Le philosophe, l'homme d'état, doivent-ils éloigner de leurs vœux le moment où s'engagera le conflit ; doivent-ils déplorer par anticipation les conséquences qui pourront en résulter pour la domination britannique? S'il fallait juger de la situation de l'Inde par.celle de toutes les autres contrées du monde, on devrait sans doute redouter ce moment, craindre ces conséquences. Qui ne sait les misères, les calamités, les déceptions de toute sorte apportées partout ailleurs par ces grands cataclysmes sociaux appelés révolutions! Oui ne sait combien de fois s'y sont engloutis et Tordre
UT. m. -^ AvBNia DB l'empirb indou-britànniqcb. &4i
moral, et la prospérité matérielle! Qui ne sait qu'elles n'ont eu presque partout et presque en tout temps d'autre résultat que de faire payer avec des monceaux d'or et des torrents de sang, après d'interminables délais, ces mêmes choses qui auraient été obtenues sans elles, par le seul progrès du temps et le cours naturel des événements! Mais linde, devons -nous le répéter encore , se trouve dans une situation absolument exceptionnelle. Le petit nombre d'étrangers qui la gouvernent, ou pour mieux dire l'exploitent à leur profit, pourraient en disparaître sans que son état social et politique en fût le moins du monde altéré. Tout au contraire ce sont eux qui déposent dans son sein les éléments de révolutions sans fin. Tout pouvoir nouveau qui leur succéderait pèserait moins sur les peuples soumis, au moins momentanément, qu'ils ne le font eux-mêmes. Ce pouvoir nouveau ne saurait manier, dès les premiers temps, le mécanisme de la collection de l'impôt d'une manière aussi experte, aussi habile, aussi impitoyable. L'instrument terrible, une fois brisé , ne serait pas remonté du premier coup. Or pour rinde c'est là qu'est la question.
La guerre, la conquête, les bouleversements politiques, entraînent sans doute , dans tous les pays du monde, d'incalculables misères, lors même que leurs résultats définitifs doivent être favorables dansl'avenîr. On le comprend facilement : supposez le plus détestable de tous les gouvernements , une partie de sa force n'en est pas moins employée dans une certaine mesure à la protection des intérêts particuliers. Il n'est pas de pays où le propriétaire ne soit assuré de moissonner le champ qu'il a ensemencé. Une certaine force publique^ sous quelque dénomination, sous quelque
hk^ L*Iia>B sous LA DOlUNAnON AK6LAISS.
forme qu'elle se manifeste, s'empl<Heà lui donner cettesé* curilé. Cette force ne saurait être brisée, détruite, ^moinr drie, combattue par quelque cause que ce soit, qu'une partie de ce résultat ne soit compromise. Toute commotion politique ou sociale produit donc au moins momentanément de funestes conséquences. Mais, dans r Inde, si la force publique est employée à protéger le champ du cultivateur, ce n'est pas au protit de celuici; c'est au profit du gouvernement, c'est-à-dire de l'étranger. Toute la force publique n'est dirigée que vers ce seul but, ne se propose que ce seid objet : enlever de la moisson la portion la plus forte, en laisser au cultivateur la plus|petite possible; elle ne cesse de tendre vers cet idéal, enlever au sol la moiiié plus qu'il ne produit ailleurs à son propriétaire. Or tout ce qui tend à distraire de ces soins cruels une portion de la force publique, tout ce qui la contraint de se porter ailleurs, tout ce qui lui donne un autre emploi, fût-ce momentanément, ne saurait manquer d'être favorable à la population agricole, c'est-à-dire à la presque-totalité de la population de Flnde. Le cultivateur goûtera peut-être quelques moments de répit pendant que la main impitoyable du fisc , sous laquelle il se débattait, repoussera l'agresseur étranger.
De l'ensemble de ces considérations on pourrait déjà conclure, ce nous semble, à la nécessité que l'Inde échappe un jour à l'Angleterre. Il semble d'ailleurs, que toutes les analogies générales de 1 histoire se réunissent pour la montrer comme un fait éminemment transitoire. L'établissement indou - britannique peut être considérée, ainsi qu'il a déjà été dit, comme analogue à l'empire romain. Mais Tempire romain ne fut pas le dernier mot de la Providence. Lorsque toutes
UY. la. — AT8NIE DE l'bIGPIRB IMDOU^BUTANNlQtJfi. ft45
les nations de la terre furent venues tomber tour à tour sousTépée de Rome, on put croire le monde arrivé à un état définitif. Le but auquel l'immense ambition dir peuple roi tendait depuis tant de siècles était enfin atteint. Le Romain, s*asseyant auprès de la dernière gerbe de peuplesqui venait de tomber sous sa faucille victorieuse, dut croire sa tâche achevée; la moisson semblait terminée ; mais un nouveau grain germait déjà dans le vaste champ de Thistoire. Le christianisme, fermentant au sein des barbares et des peuples vaincus, devait transformer le monde. Encore invi^ble aux yeux des masses, ce travail intérieur n'aurait pas manqué de se révéler à ceux à qui il eût été donné de soulever le voile de l'avenir. De même au sein de l'empire indou-britannique germe un avenir encore caché peut-être à la vue du plus grand nombre , mais dont quelque chose peut se révéler déjà à ceux qui ont po* nétré plus profondément au fond de la situation.
Les calamités, les souffrances de toutes sortes, sous lesquelles gémissent deux cents millions d'individus, nous paraissent, nous l'avouerons, un argument irrésistible en faveur de cette opinion. Il faudrait cesser do croire aux harmonies du monde intellectuel, aux développements réguliers de l'histoire dans un but providentiel , développement partout visible , partout éclatant, et qui se trouve en liarmonie avec les plus pré^ cieuses analogies de la science , avec les instincts les plus sea*ets de notre propre nature, s'il nous é\mi prescrit de voir dans l'établissement politique que nous avons décrit autre chose qu'un intermédiaire, qu'un passage nécessaire, entre un passé écroulé et un avenir encore inconnu. L'établissement de la domination ro* maine sur le monde connu fut le point de départ de la
Aftl L*INDB SÔtJB Là domination AN6L11St;
prédication de l'Évangile ; l'établissement de la domi^ nation anglaise dans Tlnde sera de même le point de départ d'une nouvelle phasedu développement de l'humanité; elle marque l'ère d'une fusion entre la ciifilîsation de l'Orient et celle de l'Occident. Mais ce qu'on en voit, c'est seulement que cette fusion se fera sous des conditions qui nous sont encore cachées, qui certainement ne sauraient être celles que l'Angleterre a prétendu lui imposer à son profit exclusif.
L'Angleterre peut puiser dans cette considération l'inspiration d'un beau, d'un grand, d'un noble rôle. Le major général Briggs, que nous citerons encore une fois, le lui a tracé. « Cette connexion est contre nature, dit-il à ses compatriotes; elle doit finir, suivant toute probabilité, par être dissoute. Préparons-nous à cette séparation; préparons -y également les peuples de l'Inde , en les mettant à même de se gouverner, de se défendre par eux-mêmes , les laissant dès lors disposés à continuer d'amicales relations avec nous. » L'Angleterre peut se regarder comme la tutrice des peuples livrés par la Providence à sa direction. Elle doit se proposer de les mettre en mesure de se passer d'elle ; leur apprendre à s'administrer, à se gouverner, à se défendre par eux-mêmes ; en un mot à remplir tous ces devoirs de la vie sociale imposés aux nations comme aux individus. Elle doit les relever de la nullité où ils se sont efTacés ; leur rendre les institutions nationales qui ont péri sous l'épée de la conquête; ouvrir de nouveau la carrière aux talents militaires, aujourd'hui condamnés à végéter dans les derniers rangs ; leur restituer peu à peu l'administration des finances, celle de la justice. Elle doit enfin, et en cela viennent en quelque sorte se résumer les obligations précé-
.UV. Xn. ^- AnENIR DB l'SMFIRB IN1M>17-B11ITÀNNIQUE. /*&5
dentés, elle doit surtout alléger le fardeau écrasant de rimpôt. Et , chose singulière ! toutes ces mesures prises dans le seul but de préparer les peuples de Tlnde à une indépendance qui ne saurait leur échapper sont aussi oelles qu'il &udrait conseiller à T Angleterre dans le seul but opposé de prolonger la durée de sa domination. Les moiifs ressortent de tout ce qui précède. La situation, des peuples de Tlnde est devenue intolérable; elle demande à être adoucie pour ne pas aboutir à d'étranges catastrophes. D'un autre côté cette conduite à laquelle nous convions TAngleterre est aussi la seule qui soit propre à lui assurer la continuation de bons et par conséquent de profitables rapports avec Tlnde^ une fois la séparation effectuée.
Que r Angleterre entre noblement dans cette voie, et, le jour de la séparation venu, Tlnde pourra conserver un souvenir reconnaissant du temps où la destinée l'avait soumise à l'Angleterre.
L'Inde pourra se rappeler avec <|ggueil les exploits dont elle aura été le théâtre, les talents déployés dans son sein par de grands hommes d'état anglais; elle conservera soigneusement le souvenir de Clive, qui a conquis l'empire indou-britannique; deWarren Hastings, qui a su le conserver; de Wellesley, qui Ta étendu et afTermi; de lord Minlo, qui comprit la nécessité de la prépondérance anglaise; de lord Hastings, qui la proclama. Elle oubliera la misère et les calamités dont ces grands événements furent accompagnés ; elle se souviendra seulement de ce qu'ils eurent de grand et de glorieux.
Elle devra peut-être conserver un souvenir plus reconnaissant encore à ceux de ses maîtres actuels qui dans des rangs plus secondaires ont témoigné de la
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sympathie pour ses souffrances, de la soUidtude pour son avenir : œux-ià , en ne se laissant pas aveugler par la force dont ils étaient les dépositaires et les représentants, en n'oubliant pas les drmtsde rhimianité envers le &ible et Topprimé, en les proclamant hautement» auront manifesté ce que la nature humaine peut recé* 1er de plus noble et de plus généreux.
FIN DV BEUIlfttfB ET DEKNIKfi TOLUIIB.