‹ L'indépendance de l'empire du BrésilChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la Révolution impériale.

Il fallait un titre à celui que tout le Brésil venait de choisir pour son défenseur perpétuel ; à celui , sous la protection duquel le Brésil abandonné par son roi, s'était rangé avec tant de confiance. Mais quel titre monarchique allait- on lui déférer? Le Brésil formé de 19 provinces ;, qui, pour Tétendue , sont chacune autant de royaumes , était lui-même plus qu'un royaume j les peuples des pays chauds d'ailleurs sont dominés par des idées gigantesques : le Brésilien veut que ses idées soient aussi grandes et aussi magnifiques que son pays même. Le titre d'Empereur étant le seul qui pût frapper les esprits , fut le seul qui parut convenir à don Pedro. Ce fut aussi par suite d'anciens souvenirs historiques , se rattachant au titre de roi , donné au comte Henri de Portugal, qui, le premier, ceignit la couronne, que les Brésiliens ajoutèrent le titre d'empereur à celui de défenseur-perpétuel, qu'ils avaient déféré au rejeton de la maison de Bragance. En élevant ainsi leur prince au rang d'Empereur , ils crurent cimenter leur indépendance j ils y furent portés

aussi, comme nous Fa vous indiqué, par l'idée de la magnifique étendue de leur empire et de sa puissance future.

Don Pedro est devenu empereur du Brésil, comme le duc d'Anjou était devenu roi d'Espagne, sous le nom de Philippe V ; comme Ferdinand de Bourbon était devenu roi de Naples y à titre héréditaire; et presque comme Ferdinand VII remplaça Charles IV à Aranjuès, après son abdication. Au Brésil, même légitimité, même nécessité de conserver le principe monarchique et l'hérédité de la couronne. On peut dire que la légitimité, cet ordre de succession établi par la Providence , a été légalement promulguée au Brésil dans la personne de don Pedro.

Il ne s'agit plus de savoir si le Brésil devait se séparer -, il l'était de fait depuis i\ ans : il s'agit d'examiner si, à l'époque où les peuples du Brésil ont proclamé l'empire, les circonstances étaient telles que le Roi Jean VI , entouré de ministres perfides et dominé par une assemblée factieuse , pouvait être reconnu roi lui-même des deux royaumes, non unis y du Brésil et du Portugal.

La proclamation de don Pedro , comme empereur , fut une déclaration plus solennelle encore que le Brésil voulait assurer sa monarchie , et que les deux couronnes ne pouvaient plus rester sur la même tête. Quant au choix , pouvait-il être douteux? Un jeune prince doué de beaucoup d'activité

et d'une grande force de caractère, avait vu le danger de sa patrie; ne pouvant calmer ou réprimer les passions d'un peuple ardent, il les avait saisies; il les avait pliées et dirigées; il avait dompté l'énergie révolutionnaire et l'avait fait tourner au bien de son pays et de ses peuples.

D'ailleurs , le consentement du jeune prince à leurs vœux n'avait-il pas été autorisé par le Roi ? En partant de Rio-Janeiro, le roi n'avait- il pas commandé à son fds de conserver le royaume à la maison de Bragance, et, dans le cas d'une indépendance forcée , de ceindre la couronne , pour éviter qu'elle ne tombât sur la tête d'un aventurier audacieux ?

Que serait-il arrivé , si le prince régent eût résisté aux vœux des Brésiliens? Admettons la chance la plus favorable : il aurait excité une guerre civile dans les provinces du Midi, et cette guerre, ne pouvant la soutenir, il serait resté même sans un refuge dans le Nouveau-Monde. C'est alors, ainsi que son auguste père en avait témoigné la crainte, qu'un aventurier, un second Iturbide se serait assis sur le trône de Rio-Janeiro , ou bien qu'un congrès fédératif remplaçant la royauté, eût divisé le Brésil en 19 républiques.

Dans l'un et l'autre cas , le Brésil perdu irrévocablement pour le Portugal, l'eût été pour la maison de Bragance, et le principe monarchique eût été à jamais banni de l'hémisphère américain.

La séparation des deux royaumes étant ainsi consommée, le Portugal et le Brésil resteront- ils étrangers Tun à Fautre ? C'est ce que nous examinerons après avoir fait connaître l'administration de don Pedro , depuis l'époque de son avènement à l'empire.

Tout, dans les affaires, marcha avec plus d'ensemble et de rapidité. Les Brésiliens furent admis enfin au ministère et au maniement des ressorts du pouvoir politique. Malgré l'espèce d'apathie reprochée ici aux Créoles, tous obéirent à l'énergique impulsion que leur communiqua l'activité inépui^ sable de l'Empereur.

Un bel exemple de patriotisme brésilien fut donné : nous voulons parler des souscriptions ouvertes pour l'accroissement delà marine, La promptitude avec laquelle des sonimes considérables furent votées et recueillies , fait le plus grand éloge de l'esprit public brésilien. Ces sortes d'associations , n'en doutons pas , s'appliqueront bientôt aux routes , aux canaux et aux grands défrichemens.

La position du nouvel empereur n'en était pas moins délicate et hérissée de difficultés. Persécuté par le Portugal, abandonné des puissances européennes, il ne lui restait plus d'autres moyens de s'opposer aux progrès de la démocratie, qu'en temporisant avec les partis extrêmes. Qu'on imagine un peuple à deux mille lieues de distance du trône , agité par des agens révolutionnaires accourus de

(48) toutes les parties du monde, et qu'on dise s'il était possible à don Pedro de ne pas faire ce qu'il a fait ?

Les vœux des Brésiliens venaient d'appeler l'indépendance de leur patrie ; d'autres vœux , tout aussi unanimes, se manifestèrent pour qu'elle fût régie par ses propres lois et dirigée par ses enfans comme elle était défendue par eux.

Ce noble but pouvait être atteint j les enfans du Brésil réunis autour de leur empereur , pouvaient présenter à l'Europe le spectacle d'un peuple digne d'être gouverné par un excellent prince et d'un prince digne de régner sur un bon peuple. Les législateurs appelés par l'empereur don Pedro, ayant à travailler sur un terrain neuf sans être embarrassés par des préventions et des préjugés, auraient pu remplir une des plus belles missions qui s'offrît jamais à des hommes; la voie leur était ouverte pour arriver à la liberté légale sans secousse et sans révolution : il en a été autrement, nouvel exemple qu'il faut à des peuples non plusieurs législateurs , mais un législateur unique devenu l'organe des besoins de la société.

Avant d'indiquer ici les circonstances de la dernière crise intérieure du Brésil, retraçons rapidement les principaux événemens qui y ont signalé l'aniiée iS^2.

Tout en prenant le titre d'empereur, conformément aux vœux du peuple et aux conseils de ses ministres, don Pedro ne demanda ni n'obtint la

( 49 ) moindre augmentation de revenus ni de pouvoirs» Jusque-là y il avait évité avec soin de se permettre aucun acte qui aurait pu être réputé arbitraire ou despotique. Sans ostentation dans son caractère ni dans sa vie privée , rangé , économe , il montrait d'ailleurs beaucoup de courage et de sollicitude pour ses peuples. Toutes ses habitudes étaient celles d'une vie très active j souvent à cheval^ visitant de bonne heure l'arsenal de la marine et passant aussi en revue les troupes de terre, le reste de la journée, il le consacrait encore plus au travail qu'aux plaisirs.

L'empereur avait convoqué une assemblée constituante et législative qui devait s'installer le 26 février à Rio-Janeiro ; il était décidé à se servir des formes d'un gouvernement dangereux pour quiconque ne sait pas faire l'emploi des mobiles, mis trop souvent en jeu, soit en Europe, soit en Amérique, pour renverser les dynasties légitimes et bouleverser l'ordre social. Des précautions dictées par la sagesse, firent voir bientôt aux révolutionnaires que ce n'était pas là un prince de leur aloi ,* aussi fut-il bientôt en butte à leur animosité. Ils ne lui surent bientôt plus aucun gré de s'être fait proclamer empereur constitutionnelc Ce n'était pas là un Henri III prêt à se laisser maîtriser tantôt par un parti, tantôt par un autre. Les révolutionnaires du Brésil ne tardèrent pas à s^apercevoir que don Pedro leur,

avait arraché Tarme avec laquelle ils voulaient euxmêmes le frapper.

Son inconstitutionnalité parut évidente aux factieux le jour , où, peu de temps après son avènement, il ordonna que toutes les sociétés secrètes fussent fermées^ ces sociétés n'étant la plupart dirigées, comme dans bien d'autres pays , que par des artisans de révolutions.

L'ajournement de l'ouverture des chambres devint un grief plus sérieux élevé par les démagogues des deux hémisphères contre ce qu'ils appelèrent la prépotance du nouvel empereur du Brésil.

Doit-on s'étonner que ce prince n'ait paru qu'un despote aux yeux des démagogues, précisément parce qu'il avait assez de vigueur et de courage pour s'affranchir de leur joug en tenant d'une main ferme les rênes de l'Etat? Il suffisait seulement qu'il appartînt à la dynastie légitime et qu'il empiétât ^ur le rôle humiliant tracé par les factieux aux souverains débonnaires. Il aurait fallu, selon les démagogues , que l'héritier de la couronne de Bragance eut été assez faible pour se laisser subjuguer comme Tétait alors son auguste père par les révolutionnaires de Lisbonne. ^

Mais la popularité de don Pedro ne reçut aucune atteinte de ces clameurs^ le peuple au contraire lui savait gré de se montrer tour-à-tour décidé, ferme ^ bienveillant quand son autorité le lui permettait 3ans nuire au bien de l'Etat. Une scène attendris-

(5i ) santé ne laissa plus aucun doute sur les senti mens du peuple à l'égard de son souverain. Au moment où les chefs d'une révolte qui avait éclaté abord de la frégate Y Union ^ étaient au pied de la potence pour subir la peine de mort à laquelle ils venaient d'être condamnés^ il plut à l'empereur de commuer cette peine en celle des travaux-forcés. Cet acte inattendu de clémence^ fit sur les spectateurs une si forte impression , qu'ils passèrent subitement d'un silence morne à une vive allégresse, adressant à leur prince l'hommage de leur bénédiction et de leur amour.

L'empereur ajoutait aux soins de l'administration , les soins qu'exigeait la guerre j car la ville de Bahia , occupée par le général portugais Madeira , soutenait un siège , et résistait aux attaques des Brésiliens. L'empereur y fit passer une escadre qui mit à la voile de Rio-Janeiro , donnant des ordres pour que la ville fut serrée de près.

En même temps les troupes envoyées sur le canton d' Aldea-Altas , qui, à l'exemple du reste de la province de Maranham, s'étaient déclarées pour l'empereur, se réunirent aux troupes de l'intérieur de la province, à l'effet de marcher de concert sur la ville de Maranham , où fut bientôt renversée la faction des cortès portugaises. L'établissement du gouvernement impérial fut la suite de cette expédition royaliste.

( 5. ) Mais cette guerre, purement locale, ne faisait aucune impression sur le reste du Brésil. Le commerce commençait à reprendre, surtout à Rio- Janeiro , et la banque faisait ses paiemens , malgré les embarras des circonstances. D'après le compte rendu de ses opérations dans Tannée précédente, elle eut un profit net de 1,675,841 û., et le dividende a été fixé à plus de 1 4 pour cent sur chaque action de 6,25o fr.

L'empereur , par sa conduite , ayant détruit l'opinion qu'il voulait rendre le Brésil esclave du Portugal , on imagina de rendre ses intentions suspectes; on prétendit qu'il était l'instrument de la Sainte-Alliance. Par cette insinuation , les ennemis des trônes se proposaient deux buts particuliers : d'abord , de rendre l'empereur suspect aux Brésiliens ,* car la Sainte- Alliance est regardée là comme tendant au despotisme ,* l'autre , c'était de s'assurer si l'empereur pouvait compter sur quelque appui en Europe. Voici quel était le raisonnement des factieux. Si l'empereur a un appui en Europe, cet appui se montrera infailliblement en voyant le prince menacé; s'il n'en a pas, il nous sera facile de le renverser. C'était là un raisonnement de secte. Mais quand les ennemis de l'ordre monarchique virent que l'empereur, quoique abandonné, affrontait tous les orages , ils nommèrent des députés de leur bord dans l'assemblée brésilienne , appelée constituante, dans l'espoir que leur faction y do-

minerait , et ferait dans Tinter ieur ce qu'ils ne poirvaient faire au dehors.

Le 3 mai ^ anniversaire de la découverte du Brésil par le navigateur Cabrai , se fit l'ouverture de la session de l'assemblée générale. Tous les députés étaient réunis. A onze heures et demie, l'empereur, accompagné de son auguste épouse, et de la princesse dana Maria da Gloria , se rendit en cérémonie de son palais à l'assemblée. La famille impériale était dans des voitures magnifiques j les rues étaient ionchées de fleurs,* les façades des maisons ornées de soieries et de tapisseries; une double haie de soldats garnissait l'espace à parcourir, et rartillerie des forts saluait de moment en moment. L'empereur s'étant assis sur son trone^ prononça un discours, et j mit tant d'énergie et de grâce, qu'ion aurait dit qu'il parlait d'abondance. En voici Fexorde :

« Dignes représentans de la nation brésilienne î ce jour est le plus beau qui ait jamais éclairé le Brésil I c'est celui où, pour la première fois, il se fait voir au Monde comme un empire et co^mmeun empire libre. Quelle est ma joie en voyant réunis ici les vrais représentans de presque toutes les provinces, pour discuter mutuellement sur leurs intérêts, et pour fonder sur ces intérêts une constitution juste et libérale! »

L'empereur entra ensuite dans de grands détails sur les sujets de plainte du Brésil contre le Portugal, et sur l'état intérieur et extérieur de l'empire^

puis; revenant a ce qui avait rapport à la constitu-^ tion, il dit:

« Comme empereur constitutionnel, et plus par^ ticulièrement comme défenseur perpétuel de cet empire, j'ai dit au peuple, le i^r. décembre 1822, jour auquel j'ai été sacré et couronné, que je dé-r fendrais de mon épée le pays et la constitution , si cette constitution était digne du Brésil et de moi. Je ratifie solennellement cette promesse en votre pré-^ sence, et j'espère que vous m'aiderez à l'exécuter, en formant une constitution sage, juste, convena* ble et praticable , dictée par la raison et non par le caprice j qui n'ait pour but que le bonbeur public, lequel ne saurait jamais être parfait si la constitua» tion n'est pas appuyée sur des bases solides, dé-r montrées telles par la sagesse des siècles. Le vrai fondement sur lequel il faut construire la liberté du peuple et la force nécessaire du pouvoir exécutif, est une constitution où les tiers-pouvoirs soient di-^ visés de manière à ce qu'aucun d'eux ne puisse s'arr yoger des droits qui ne lui appartiennent pasj mais où ils soient en même temps organisés avec tant d'barn^onie que jamais ils ne puissent devenir enne^ mis, et ne cessent, au contraire, de tendre au bonheur général de l'Etat^ en un mot, une constitution qui, opposant des barrières à toute espèce de ^ç^potisime royal, aristocratique et démocratique, m^tte en fuite l'anarchie, et plante l'arbre de cette liberté a l'ombre duquel croîtra l'union, la tran-

( 55 ) qiiillilé et Findépendance de cet empire, destiné à devenir la merveille derancien comme du Nouveau- Monde.

)) L'expérience a démontré que toutes les constitutions, faites sur le modèle de celle de 1791, ne sont que des théories métaphysiques, et sont , par conséquent , impraticables. On en a eu la preuve en France , en Espagne , et dernièrement en Portugal. Elles n'ont produit nulle part , comme elles le devaient, le bonheur public ; mais , après la liberté la plus licencieuse , elles ont dégénéré, dans quelques pays , en despotisme ; et ce résultat est inévitable pour tous les autres.

» Loin de nous ces tristes souvenirs î Ils changeraient en deuil la joie de cet heureux jour.

» Vous n'ignorez pas ce fait, et je suis convaincu que chacun des députés qui composant cette assemblée , se distingue par sa fermeté dans les vra\s principes constitutionnels que l'expérience a sanc^ tionnés. J'espère que la constitution que vous ferez méritera mon acceptation impériale ; qu'elle sera sage , juste , adaptée aux besoins locaux et à l'état de la civilisation des peuples brésiliens j enfin qu'elle sera digne des louanges de toutes les nations, de sorte que nos ennemis mêmes puissent désirer d'imiter la sagesse de ses principes.

» Une assemblée si illustre et si patriotique , n'ayant d'autre but que la prospérité de l'empire , voudra sans doute que son empereur soit respecté,

( 36 ) non-seulement par son peupl^ mais encore par les nations étrangères ^ et que son perpétuel défenseur puisse remplir la promesse qu'il a faite le ler, dé-' cembre dernier, et qu'il ratifie solennellement aujourd'hui devant la nation légalement représen^ tée. »

On s'aperçut , dès les premières séances , qu'un parti cherchait à entraver la marche du gouvernement. Ceux qui le composaient se récrièrent d'abord contre la formule du serment prêté par les membres de l'assemblée j aies entendre, le serment était contraire à tous les principes de la liberté , puisqu'il professait obéissance à la volonté de l'empereur. Ces hommes d'ailleurs voyaient, avec une secrète inquiétude, le pouvoir impérial de don Pedro se consolider de plus en plus ^vec une grande rapidité. *

Sa popularité éclata surtout à l'occasion de la naissance de l'infante fille de l'empereur et de l'archiduchesse Léopoldine. Les noms de Paule et de Mariane lui furent donnés en honneur des provinces de Saint-Paul et des Minas-Geraes ; et, pour rendre plus solennelle la cérémonie du baptême , l'empereur éleva , au rang de ville , tous les chefslieux des provinces du Brésil qui n'avaient pas encore été portés à cette catégorie. 11 accorda en outre , k la capitale de Minas«Geraes et à celle de Saint^Paul , le titre de villes impériales.

Un hospice , placé sous la protection de l'impé-

( 5? ) ratrice , fut fonde et dote pour les veuves et les orphelins des colons suisses venus au Brésil.

Telle était l'ardeur des citoyens pour Taccroissement de la puissance et Taugmentation de la marine brésilienne, que la seule ville de Rio- Janeiro vota par souscription et par un concours empressé des citoyens j la somme annuelle de 4oo,ooo francs destinés à cet objet.

Cependant l'empereur était à la veille de recueillir le fruit de sa persévérance et de son activité infatigable. Baliia, la seconde viUe de l'empire y était entourée et serrée de près par 20,000 liommes de troupes brésiliennes , la plupart composées de milices volontaires. Le commandement de cette armée assiégeante , avait été dévolu au colonel José Joaquim da Silva Lima. La vigueur de ses opérations convainquit bientôt les assiégés qu'ils ne pourraient plus résister long-temps à la puis- • sance brésilienne. Vers la lin de juin, un conseil de guerre s'étant assemblé dans la ville , les principaux officiers de l'armée et de la flotte portugaises décidèrent d'abandonner Babia , d'embarquer la garnison sur la flotte, et d'échapper par une sortie furtive à la flotte brésilienne commandée par lord Gochrane. En conséquence , les dispositions d'évacuation se firent à là hâte ; l'or et l'argent des églises furent enlevés, ainsi que les caisses publiques. En un mot, Bahia fut dévastée. Les troupes ayant été embarquées , l'escadre se disposait à mettre à

(58) la voile dans la nuit du 2 juillet, avec tous les autres vaisseaux qui se trouvaient dans le port et qui étaient encombrés de troupes et de passagers ; ces derniers , craignant les insultes des Brésiliens , comptaient se rendre en difFérens ports d'Europe et d'Amérique espagnole ; mais la barre de Bahia était bloquée par l'escadre de Rio-Janeiro, forte de seize voiles. Lord Cochrane , qui la commandait , avait liissé son pavillon à bord du don Pedro,

Le général portugais Madeira n'ayant fait aucune capitulation avec les Brésiliens, ni conclu aucune convention avec lord Gocbrane , il semblait difficile qu'il pût mettre à la voile et passer à la vue de l'amiral brésilien sans être poursuivi. Madeira se mit à bord du vaisseau de ligne le Don Joan VI t avec tout ce qui avait été pillé aux habitans de Baliia. La flotte fugitive était de quatrevingts voiles, dont vingt vaisseaux de guerre. Le 2 juillet elle leva l'ancre , et , profitant d'un vent favorable et de l'extrême ouverture de la rade , elle évita de tomber dans la flotte brésilienne. Mais à peine lord Cochrane eut-il connaissance de la fuite (le l'armement portugais, qu'il se mit à sa poursuite, joignit l'arrière-garde entre Bahia et Pernambuco , et parvint à capturer plusieurs bâtimens qui faisaient partie du convoi.

Lord Cochrane poursuivit la flotte pendant troi:i jours.

Jja plus grande confusion avait régné à Bahia

( 59 ) pendant rëvacuation de la ville^ où il n'y avait plus aucun gouvernement ni civil , ni militaire. Mais cette crise même mit fin aux longues souffrances de cette malheureuse ville , en ramenant , dans ses murs y la tranquillité qui en avait été si long-temps bannie.

L'entrée de l'armée brésilienne fut précédée de deux proclamations rassurantes , émanées du commandant en chef, le général Silva da Lima, et adressées aux habitans et aux soldats de l'armée pacificatrice. Cette armée occupa Bahia dans la journée même du i juillet. Ce fut un véritable triomphe. L'hilarité des habitans ne fut pas un instant troublée ; aucun excès ne fut commis , aucun acte de vengeance ne fut exercé contre les natifs du Portugal. Toutes ces circonstances rehaussèrent la solennité d'une journée si vivement désirée.

Le gouvernement impérial s'établit dans la ville; il fut composé d'hommes respectables par leurs lumières et par leur attachement à la personne de l'empereur; la plupart étaient en outre de riches propriétaires.

L'élection des députés de Bahia à l'assemblée législative du Brésil , tomba aussi sur des personnes notables du pays.

Ainsi Bahia , la seconde capitale du Brésil, n'en était plus séparée; elle reconnaissait les lois de l'empire; ainsi tout le Brésil, grâce à Don Pedro, pour former une unité compacte, n'attendait plus;

(Go)

que la soumission de Para. Si depuis i4 ans le Brésil était séparé de la monarchie portugaise par son administration; si depuis i4ans la monarchie était démembrée^ la dynastie ne Tétait pas.

Victime de son activité infatigable, don Pedro, qui était toujours à cheval, lit une cliute le 3o juin, et s'enfonça quelques côtes; il resta même plusieurs jours dans un état de grande faiblesse qui donna des inquiétudes aux bons citoyens, et qui servit de prétexte aux perturbateurs pour jeter l'alarme et agiter les esprits.

On craignit un moment que le parti de l'opposition ne prît le dessus , quoiqu'il n'y eût aucun doute que le royalisme et le bon sens ne triomphassent en définitive. L'accident arrivé à l'empereur parut être une occasion favorable; on lui adressa des lettres menaçantes ainsi qu'au premier ministre, auquel on osa dire que s'il ne donnait pas sa démission, sa vie et même celle de l'empereur ne seraient pas en sûreté. On se flattait que le jeune prince céderait à ces menaces et qu'on le forcerait à rendre la constitution du Brésil encore plus démocratique que celle des cortès de Lisbonne; il ne s'agissait de rien moins que de priver l'empereur du veto y prérogative royale sans laquelle il n'y a pas de monarchie.

La convalescence de l'empereur ayant fait heureusement de grands progrès, il fut bientôt en état

( Ci ) de prendre des mesures pour déjouer les projets des factieux.

Depuis la déclaration de Tindépendance du Brésil, la question de savoir si le pouvoir exécutif aurait ou n'aurait pas un veto absolu dans la promulgation des lois, était discutée dans toutes les feuilles périodiques , et les sentimens étaient partagés à ce sujet. Dans l'assemblée , le parti démocratique s'étant renforcé, on proposî(pn projet de loi, d'après lequel les décrets de l'assemblée actuelle seraient exécutés par le pouvoir exécutif, quand même l'empereur y refuserait sa sanction. La discussion définitive de ce projet eut lieu le 29 juillet, et la majorité l'adopta. Mais l'empereur déclara que, nonobstant cette décision, il ne sanctionnerait ni n'exécuterait que les actes qui obtiendraient son approbation expresse. D\in autre côté , l'assemblée paraissait résolue à franchir les bornes en préparant plusieurs décrets qui seraient présentés à la signature de l'empereur. S'il persistait dans sa déclaration, il était à craindre que les conséquences n'en fussent très graves.

Mais tout faisait espérer que l'empereur aurait assez de caractère pour résister aux empiétemens des démagogues de Rio-Janeiro. 11 donnait particulièrement ses soins et son attention aux militaires et à l'armée, comptant avec raison sur leur assistance. Tout annonçait qu'il ne se laisserait point arracher l'autorité, ni imposer une constitution

( 62 ) qui livrerait le Brésil à un système de confusion et d'anarchie, et quil tenterait plutôt d'établir le veto absolu par la force militaire.

L'empereur prépara les événemens par là proclamation suivante^ sous la date du 9 août.

« Brésiliens î je vous ai souvent ouvert mon cœur et mon âme. Je désire cependant vous donner encore une preuve de ce que je pense et combien je déteste tdHr despotisme, tant celui d'un seul que celui de plusieurs.

» Quelques Chambres dans les provinces du Nord ont donné à leurs députés des instructions ou respire un esprit démocratique. La démocratie au Brésil î dans ce grand et vaste empire , elle serait une absurdité -, et il n'est pas moins absurde de leur part de vouloir donner dés lois à ceux qui doivent les faire , en leur annonçant la perte de pouvoirs qu'ils n'ont pas donnés et qu'ils n'ont pas le pouvoir de donner.

» Dans la ville de Porto-Alegro , les troupes, le peuple y la junte du gouvernement , les autorités civiles et ecclésiastiques , se sont rendus coupables d'un attentat, qu'ils ont ensuite confirmé ou plutôt aggravé par un serment. .

» Les troupes, qui ne devraient obéir qu'au monarque , délibèrent entr'elles -, des autorités incompétentes définissent un article constitutionnel, ce qui n'appartient qu'à rassemblée générale et constituante ; je veux dire le veto suspensif ou

( 63 ) absolu. Ce sont là des absurdités scandaleuses et des crimes qui mériteraient les cliâtimens les plus sévères s'ils n'étaient commis par Tignorance ou à la suite d'indignes insinuations.

» Ne croyez donc ni à ceux qui flattent le peuple , ni à ceux qui flattent le monarque. Ils n'ont tous que leur intérêt pour mobile, et sous le masque, soit du libéralisme , soit du servilisme^ ils ne veulent qu'élever leur fortune sur les ruines de leur pays. Les temps où nous vivons en sont pleins des plus tristes exemples ! Que les événemens des pays étrangers vous servent de leçon.

» Brésiliens ^ fiez-vous à votre empereur et perpétuel défenseur ^ il ne désire pas un pouvoir qui ne lui appartient pas ; mais il ne laissera jamais usurper celui auquel il a des droits et qui lui est indispensable pour assurer votre bonheur. Attendons la constitution de l'empire et espérons qu'elle sera digne de nous. Puisse l'Arbitre suprême de l'univers nous accorder l'union et la tranquillité^ la -force et la persévérance, et le grand ouvrage de notre liberté et de notre indépendance s'accomplira. »

Cet état de choses faisait présager une crise prochaine. L'opposition dans l'assemblée s'obstinait à vouloir réduire l'autorité impériale à n'être qu'une vaine représentation , ce qui infailliblement eût fait triompher le parti républicain. Mais les royalistes étaient en majorité dans l'empire, et l'empereur avait pour lui l'armée ^ la flotté , les soldats de

( 64 ) marine, ou plutôt rimmense majoi^té des Brésiliens.

D'ailleurs le Brésil avait pour combattre les révolutionnaires, de très bons élémens sociaux. On a vu que dans l'origine ce pays a été divisé en capitaineries, qui furent concédées à des seigneurs portugais , et qu'un grand nombre de nobles y passèrent successivement, emportant avec eux leurs principes , leurs mœurs et leurs habitudes. Ces nouveaux colons ayant d'ailleurs été gouvernés par les lois portugaises, on ne doit pas s'étonner que les idées de hiérarchie , de noblesse et de royauté, qui existaient en Portugal, aient pu se transplanter au Brésilj elles s'y sont même accrues par l'établissement de l'esclavage qui a été inhérent aux possessions territoriales du Nouveau-Monde. Et l'on peut dire que le Brésil étant ainsi devenu un composé de seigneurs et d'esclaves^ il n'y a pas, à proprement parler , des tiers-états où la démocratie trouve a s'abriter; d'un autre côté, nuUe part l'esclavage n'a été plus adouci, et la condition des esclaves plus supportable qu'au Brésil. Or, le Brésihen ne saurait être qu'aristocrate. L'argument qui repose sur la différence de la couleur de la peau, est là sans force; car les lois portugaises, très sages dans ces dispositions, mettent le colonel blanc au niveau du colonel noir ou mulâtre. L'autel voit le prêtre blanc et le prêtre nègre desservir le même Dieu ; le baron et l'artisan voient de même

cette confraternité de couleur, ainsi la haine et l'envie ne sauraient les armer l'un contre l'autre.

Ces effets admirables de la sociabilité chrétienne sont dus à ce roi célèbre que le Gamoëns appelait maître des autres rois, et qui sut apprendre aux Rois le métier de Roi,

Ainsi les mœurs comme les habitudes rendaient, pour ainsi dire , les républiques impraticables au Brésil. Les institutions anglaises mêmes n'avaient pu y prendre racine. Les Hollandais en furent chassés y et l'on vit alors , ce qui est très remarquable, les couleurs se réunir dans un sentiment commun de royauté contre le système démocratique.

Henri Dias était nègre , Gamarôn était olivâtre , Vieira était blanc , et ce sont les trois héros qui , dans le dix-septième siècle, sauvèrent le Brésil du joug républicain.

A St.-Paul, Bueno né voulut pas être le chef d'une république. Quand on le lui proposa il rendit son épée , et dit : « C'est Jean IV qui nous gou- » verne. »

A Minas, le système républicain n'a pas pu tenir. A Bahia, c'est encore un nègre qui a dénoncé une conspiration ourdie pour changer la forme du gouvernement.

A Pernambuco enfin , la république est tombée d'elle-même, à l'aspect de deux cents soldats venus de Bahia.

On voit ici combien l'essai d'une république est

(66) contraire à l'opinion dominante au Brésil. Toutefois il ne faut pas se le dissimuler, les idées républicaines sont contagieuses. L'exemple est un ressort si puissant, et le Brésil n'en a pas manqué , ni en Europe , ni en Amérique. D'ailleurs les révolutionnaires ont constamment travaillé le pays , essayant de toutes les lois, employant tous les moyens pour le bouleverser.

Le mois de novembre vit le triomphe de l'autorité impériale. Le ministère avait été changé. La police et l'armée étaient dans les mains de l'empere«r. Quelques membres turbulens de l'assemblée ayant porté diverses accusations contre le nouveau ministère, une vive discussion s'engagea, et la fermentation alla toujours croissant. Le public se partagea en deux partis ; mais la majorité resta dévouée à l'empereur. La séance du 1 1 novembre fut encore plus tumultueuse. L'empereur , pour donner aux débats de l'assemblée encore plus de liberté , fît retirer les troupes de la ville. L'assemblée, livrée • à elle-même, fut dévorée par l'anarchie. Ce fut alors que l'autorité tutélaire sauva l'empire. Quatre cents hommes de cavalerie et d'infanterie, avec quatre pièces d'artillerie, entourèrent l'assemblée, en déclarant qu'elle était dissoute par ordre de l'empereur. Six ou huit députés furent arrêtés.

Le triomphe des royalistes fut assuré par la dissolution de cette assemblée factieuse. Don Pedro parcourut la ville à cheval au milieu des acclama-

( 67 ) tions générales ; toutes les maisons furent illuminées y et le plus grand ordre ne cessa de régner un seul instant. L'empereur rendit deux décrets, et fit une proclamation, dans laquelle il s'engageait à donner une constitution telle qu'il en avait fait la promesse, c'est-à-dire digne de lui et du peuple brésilien.

Ainsi, le fondateur de l'empire venait d'arracher le pouvoir aux agitateurs , pour le conserver dans les mains de la légitimité, avec le noble et grand dessein d'empêcher la dissolution de cet empire nouveau, et d'en perpétuer l'unité.

Cet acte de vigueur fut apprécié dans toute l'Europe monarchique. La Gazette de Lisbonne même en parla officiellement de la manière suivante : « Le » fils de notre auguste monarque vient de faire » un pacte qui renverse l'orgueil de la faction dé- » magogique dans l'assemblée du Brésil , en même » temps qu'il donne à l'Europe de justes espéran- » ces en montrant son profond discernement, et la » sagesse avec laquelle il veut tenir les rênes du » gouvernement qui lui est confié. »

L'opposition était vaincue au Brésil. D'un autre côté, les villes de Para et de St.-Louis de Maranham s'étaient rendues à l'escadre brésilienne sous les otdres de lord Gochrane, et le gouvernement impérial venait d'y être établi. Arrivé à Maranham le 27 août, à bord du vaisseau de ligne brésilien le Don Pedro Premier y lord Gochrane s'était emparé de la place le jour suivant, et avait arboré le drapeau bré-

( 68 ) sïlien sur les forts. La conduite de ce lord , et les éminens services qu'il venait de rendre au gouvernement du Brésil , lui valurent, delà part de l'empereur, le titre de marquis de Maranliam.

Cependant l'empereur avait promis la convocation prochaine d'une assemblée générale législative, mais non constituante, comme la précédente. Il avait promis, en outre, de donner une constitution basée sur les principes de la plus grande liberté possible sous une monarcliie. Cette double promesse fut bientôt accomplie. Une nouvelle assemblée fut convoquée, par décret du 17 novembre.

Le projet de constitution, formé d'abord par une commission spéciale, reçut l'approbation de l'empereur, et fut répandu dans tout le Brésil avec profusion. Il y obtint un assentiment général. En voici les dispositions principales :

Art. i^r. L'empire du Brésil est une association politique de tous les citoyens brésiliens. Ils forment une nation libre et indépendante, qui n'admet aucune alliance qui puisse s'opposer à son indépendance.

3. Son gouvernement est monarchique, constitutionnel et représentatif.

4. La dynastie régnante est celle du senhor don Pedro, l'empereur existant, et le défenseur perpétuel du Brésil,

5. La religion catholique , apostolique et romaine continuera d'être la religion de l'empire. Toutes les

autres religions seront permises avec leur culte particulier^ sans aucune forme exte'rieure.

8. L'exercice des droits politiques est suspendu, 10. par une incapacité physique ou morale; a», par une dégradation judiciaire.

lo. Les pouvoirs politiques reconnus parla con^stitution sont de quatre espèces :1e pouvoir législatif^ le pouvoir modéré, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire.

12. Tous les pouvoirs de l'empire du Brésil proviennent de la nation.

1 3. Le pouvoir législatif est délégué à l'assemblée générale, avec la sanction de l'empereur.

14. Cette assemblée générale est composée de deux chambres; la chambre des députés, et la chambre des sénateurs, ou le sénat.

i5. L'assemblée générale reçoit le serment de l'empereur , du prince impérial ou de la régence ; elle choisit le régent ou la régence, et pose les limites de son autorité,* elle reconnaît le prince impérial comme successeur de la couronne. Efeons la première assemblée qui suit la naissance du prince , elle nomme un tuteur à l'empereur en minorité, dans le cas où son père ne lui en aurait pas nommé un par testament; eUe choisit une nouvelle dynastie , si la dynastie régnante vient à s'éteindre ; elle fait les lois, interprète celles qui ont été faites , et en suspend l'exécution, s'il y a lieu ^ elle fixe annuelle-

( 70) ment les impôts, les rapports du gouvernement, les forces de terre et de mer , etc. , etc.

i8. L'ouverture de chaque session est fixée au 3 mai de chaque année.

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