CHAPITRE IV
De la Séparation sous le rapport politique.
Le Portugal ne doit s'en prendre qu'aux erreurs de sa politique, si le Brésil s'est détaché de lui. L'habitude de l'obéissance «t les hens du sang avaient conservé l'union entre les deux pays pendant trois siècles. Les signes de mécontentement qui parfois s'étaient manifestés^ n'avaient jamais porté le Portugal à traiter plus favorablement le Brésil, dans ses propres intérêts. Il aurait fallu que les Brésiliens eussent été frappés d'une cécité éternelle pour ne pas voir ce qui se passait chez eux et autour d'eux. Gomment n'auraient-ils pas vu, par exemple^ que l'or et les diamàns de lears mines, que le produit de leur agriculture étaient transformés en aqueducs à Lisbonne, en palais à Ajuda et à Mafra, tandis que , dans aucune ville du Brésil , on n'élevait ni fontaines ni monumens , on n'ouvrait ni canaux ni routes? Comment n'auraient-ils pas été frappés de l'idée que, même pour apprendre l'art de guérir, il fallait aller s'instruire à Goïmbre.
La cour, il est vrai, depuis douze atis, était au Brésil j mais y avait-on jamais vu un BrésiHen mi-
(76) nistre d'Etat^ ou ministre dans «ne cour étrangère^ même simple chargé d'affaires?
Le Brésil, malgré la résidence de la cour, n'était qu'un royaume colonial -, et la cour , voulant régner d'après les anciennes maximes , conservait les provinces dans leur séparation, dans leur isolement les unes des autres , pour éluder l'unité.
Ce royaume, dans le Nouveau-Monde, était gouverné par les mêmes lois qui le régissaient quand il n'était qu'une colonie du Portugal.
Les Brésiliens ont tout enduré,* ils ne se sont agités que lorsque les cris de réforme , partis du Portugal, sont venus se faire entendre au Brésil par l'organe des Portugais eux-mêmes; ce sont des Portugais qui ont opéré les premiers cliangemens dans le gouvernement et dans les provinces; ce sont eux encore qui ont composé les premières juntes; si l'on voyait , par hasard , un Brésilien dans leur rang, c'était un affidé.
Le roi abandonne le Brésil que l'union maintient ; et, pour prix de tant de loyauté, des bataillons de Portugais traitent le Brésil comme un pays^ conquis. Pour souffrir de pareils traitemens, il faudrait que les Brésiliens ne fussent qu'une horde de vils esclaves.
Quelle représaille a donc exercée le Brésil? 11 s'est efforcé d'éviter l'abîme; il s'est groupé autour de l'ange tutélaire héritier de cette famille chérie de Bragance, et il a déclaré au monde qu'il était iia-
( 77 ) dépendant, ce qu'avaient déjà déclare le siècle, la richesse de son sol, la douceur de son climat. Si quelques fractions des peuples du Brésil ont donné des signes d'animosité et de liaine contre les Portugais, une plus grande partie des habitans s'en eSt abstenue ou a éprouvé des sentimens contraires.
Et vous. Brésiliennes, femmes fortes et sensibles, vous vous êtes surtout montrées généreuses dans cette crise sociale, en adressant à votre jeune empereur une requête pour faire cesser toute division intestine, et pour que le lieu de la naissance n'établit aucune différence entre les divers habitans de l'empire ! Par-là, vous nous avez prouvé que le sexe dont vous faites partie, est tout aussi aimable dans le Nouveau-Monde que dans l'ancien hémisphère , avec la différence, toute à votre avantage, que vos vertus et vos attachemens y sont plus solides et plus énergiques, ce qui tient à la différence de l'âge des sociétés dans les deux Mondes.
Et comment se conduisit l'empereur au moment même où le bruit de l'approche d'une nouvelle expédition contre le Brésil se répandit dans son empire? L'empereur nomma des commissaires chargés d'aplanir les différends qui divisaient la famille régnante ; ils étaient chargés aussi en même temps de ne traiter que sur les bases de l'indépendance et de la séparation. Déjà l'un était en Europe, et l'autre en route pour y venir, quand un bâtiment de guerre qui transportait en France des Brésiliens, fut poussé
(78 ) à Vigo par la tempête. Là , il est traite' aussitôt en ennemi soit par l'Espagne , soit par le Portugal; une frégate part de Lisbonne pour venir s'en emparer.
La France conservant la plus sage neutralité, et ne s'immisçant point dans la querelle entre le père et le fils^ n'établit aucune différence entre les bâtimens portugais et les navires brésiliens. Gela même devient un sujet de plainte de la part du gouvernement portugais.
On annonce que le Brésil veut contracter un emprunt ; aussitôt le gouvernement de Portugal proteste j et veut persuader au monde que l'or, les diamans, les bois de construction, c'est-à-dire que les' produits du Brésil n'appartiennent pas au Brésil, mais bien à une terre qui en est à deux mille lieues.
Soyons justes avant tout; convenons que la partie sage de la nation portugaise qui entend ses intérêts et qui apprécie ses forces à leur juste valeur, est persuadée que la lutte est inégale ,* qu'à la lin elle produirait la ruine totale du Portugal ,♦ que c'est, en quelque sorte, une lutte entre un vieillard et un homme jeune et vigoureux ,• que le vieillard peut mourir de ses blessures , tandis que l'homme jeune et fort a par devers lui tous les moyens de guérison. Ce parti sage, dans la nation , reconnaît également que le Portugal peut tirer de l'indépendance du Brésil le bénéfice d'un commerce avantageux. Mais la partie ignorante du peuple ,
(79) et surtout la classe commerçante , se refuse à reconnaître la justesse de çe$ réflexions et la force de ces vérités pratiques; c'est cette même partie de la nation pour laquelle l'histoire de son temps est muette ; elle ne veut pas voir que ce sont les négocians de Cadix qui ont séparé pour toujours l'Amérique espagnole de la mère-patrie.
On a imputé à l'empereur don Pedro d'avoir fait une réception peu amicale aux commissaires du Portugal. Mais quelle était alors la position du Brésil ? L'assemblée perturbatrice était à l'apogée de sa force. Si don Pedro eût accueilli les com-' missaires , il eût donné contre lui des armes ; en les accueillant mal, il préparait mieux le coup qu'il lui fallait frapper pour sauver le Brésil; il lui importait d'abord de prouver qu'il n'avait aucune relation avec le Portugal.
Mais, dit- on, il ne s'agissait plus des cortès, il s'agissait de son auguste père !
Le Brésil ne songeait plus aux cortès ni au roi; il songeait au Portugal; il songeait aux ravages exercés sur son territoire par les troupes portugaises , aidées par qui ? ( et c'est encore plus affreux), par ceux mêmes qui se changeaient en ennemis, seulement parce qu'ils étaient nés en Portugal. La ruine de Bahia suffit pour justifier les
Brésiliens, qui s'écrient encore: Timeo Danaos
Le roi, nous le répétons, en jurant la constitution portugaise, avait livré le Brésil à lui-même. Il
(8o) l'a fait malgré lui, sans doute; mais le peuple neî juge pas les intentions; il ne voit que les effets, et en condamne les conséquences.
Comment eût-il pu deviner que la contre-révolution s'opérerait en Portugal au mois de mai i823 ?
Le Brésil a dû songer à lui. La contre-révolution est survenue quaiid il en était au point qu'il ne pouvait plus rétrograder. Lors même que la marche des choses humaines eût permis que quatre millions d'habitans fussent perpétuellement en état de colonisation à l'égard de trois millions d'hommes, et à deux miUe lieues de distance; lors même que les lois physiques interverties eussent pu faire que la masse la plus forte fût encore attirée par la plus faible ; lors même, enfin, qu'il fût possible que celui qui aurait acquis la prérogative de commander, voulût, de son propre gré, descendre à obéir : eh ! bien le Brésil resterait encore dans son état d'indépendance et de séparation.
D'aiUeurs , qu'ajoute le Brésil à la force militaire , financière et diplomatique du Portugal? Rien, ou presque rien.
Si Ton regarde le Brésil dans l'avenir, tel qu'il deviendra en restant indépendant, il est clair qu'il pourra un jour ajouter beaucoup à la force delà Métropole, soit comme auxiliaire, soit comme lié par un pacte quelconque ; mais il est clair aussi qu'il ne peut arriver rapidement à ce degré de prospérité que par le maintien de son indépendance.
Ne vous opposez donc pas au développement de ce peuple; car s'il restait stationnaire, vous ne pourriez rien en attendre. Voudriez-vous entretenir au Brésil vos bataillons et une nombreuse troupe d'officiers ? Mais c'est une première cause de l'affaiblissement de votre gouvernemenj:^ sous le rapport militaire.
Songez que le Brésil est aujourd'hui limitrophe de quatre ou cinq gouvernemens indépendans^ qui peuvent lui chercher à tout moment des sujets de guerre j et l'attaquer, soit pour des règlemens de frontières ^ soit pour tout autre motif. Sera-ce à Lisbonne qu'il ira chercher ses élémens de défense ? Laissez donc le Brésil veiller par lui-même à sa sûreté et à ses alliances. Songez qu'il peut être attaqué et pris au dépourvu. par les troupes des États voisins 5 sans avoir le temps de recevoir des secours du Portugal; car vous ne supposez pas que le Portugal puisse entretenir constamment un corps d'observation à deux mille lieues de ses foyers.
Tant que le Brésil n'a eu pour pays limitrophes que des colonies , certes il a pu sans danger rester colonie lui-même ; mais il est voisin aujourd'hui d'Etats émancipés; il faut pour sa sûreté, et pour celle du Portugal, qu'il reste indépendant.
Nous établirons sans peine, dans le chapitre qui va suivre, que sous le point de vue de la richesse générale de l'Etat, la séparation du Brésil est phis avantageuse que nuisible au Portugal. Sous le rap-
( 8'>- ) port du revenu public, le résultat est à-peu-près indifférent. La plus grande partie des revenus du Brésil étant consommés dans le pays même pour les dépenses de l'administration, le peu de produit net qui entrait dans le trésor royal était absorbé, et bien au-delà, par les dépenses inutiles que cette possession lointaine occasionnait.
Tous ces établissemens d'outre-mer sont onéreux au trésor des métropoles ^ il n'y a plus de doute à cet égard, et pourtant on les conserve a cause de la marine et d'un faux air de puissance. On entretient une marine très dispendieuse à cause des colonies, et cependant, comparativement aux autres puissances, l'Espagne et le Portugal qui possédaient les colonies les plus étendues, les plus florissantes, étaient les plus faibles en marine.
Ceci s'explique par l'énorme inconvénient des distances, inconvénient qui rend aujourd'hui les séparations irrévocables. Croyez-vous, par exemple, que les frégates des Etats-Unis protégeraient librement l'immense navigation de leurs citoyens^ si elles étaient sans cesse obligées de veiller sur quelques parties isolées de la terre à deux ou trois mille lieues de leur pays,^
Les Anglais font exception , mais aussi ont-ils des points d'appui dans tous les coins du globe , et des arsenaux pour un empire nautique universel.
Reste à examiner l'importance diplomatique ou l'influence que donne la possession du Brésil au Portugal , dans ses relations avec les autres nations
de l'Europe. Mais puisque ce ne sont point les nations qui se réunissent en congrès, ni quis'envoyent des ambassadeurs, il ne s'agit ici que de l'importance que donnerait, non pas au Portugal , mais à la personne de son roi, la possession du Brésil. Sous ce point de vue, les chefs de la maison de Bragance alliés , n'auraient-ils pas collectivement plus d'influence dans les négociations européennes et sur les affaires générales de l'univers, que le roi du royaume-uni du Portugal, du Brésil et d^s Algarves , mais uni seulement d'une manière fictive ? point de doute à cet égard. L'unité matérielle étant désormais impossible ^ c'est à d'autres moyens qu'il faut avoir recours,* le lustre n'en sera que plus grand pour la légitimité.
Ainsi, tout est avantage pour le Portugal, dans le maintien et la reconnaissance de l'empire du Brésil.
Fils aîné de la maison de Bragance, et appelé lui-même à en devenir chef à son tour, don Pedro peut seul cimenter les liens de l'amitié entre les deux nations; nul doute que la fraternité des deux gouvernemens n'encourageât les relations commerciales que l'identité de langage , les liaisons de parenté contribuent si fort à entretenir.
Depuis le rétablissement de l'autorité royale dans Lisbonne , il est évident que le fils aîné du roi devient un personnage plus important que sous la constitution des cortès. Il serait aujourd'hui le pre-
mier sujet du monarque; il n'était pas même le premier citoyen de la monarchie; son droit héréditaire, un insolent décret des cortès ne peut plus l'anéantir; la légitimité du sang est là^ qui a repris ses droits et toute sa force.
Don Pedro est aujourd'hui en possession d'une souveraineté d'origine portugaise; l'en dépouiller serait dépouiller la maison de Bragance elle-même; il faut donc le reconnaître allié ou le déclarer rebelle il n'y a point d'autre alternative.
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