CHAPITRE VI
Rapports du Brésil ai^ec V Europe.
On a vu que les puissances réunies en congrès à Vienne pour la réorganisation de l'Europe , après la chute de Napoléon , furent prévenues officiellement par le roi Jean VI de l'érection du Brésil en royaume ; qu'elles en approuvèrent les motifs, et qu'avant même la séparation du congrès, le Brésil avait son organisation monarchique, ses tribunaux suprêmes , sa capitale.
Les puissances avaient donc reconnu l'identité parfaite entre les droits de ce nouveau royaume et les droits du Portugal; elles regardaient donc comme coexistans et légitimes les changemens opérés dans l'administration du Brésil, depuis 1808; la création de ses divers tribunaux suprêmes, l'ouverture de son commerce , est enfin tout ce qui constitue l'affranchissement et l'indépendance d'une monarchie.
Or, sous le rapport diplomatique, la question se trouvait déjà décidée en 181 5. Le Brésil avait pris rang parmi les puissances, et ce rang lui avait été donné par le souverain légitime, alors la seule autorité compétente.
Quant au nom du nouveau souverain , peut-il donner lieu à aucune objection sérieuse? Les droit? de don Pedro ne reposent-ils pas également sur la légitimité et sur le principe de l'hérédité? Si Toh considère son avènement plus ou moins précoce, on verra qu'il n'est point du ressort de la diplomatie collective de l'Europe^ et qu'il ne peut donner lieu qu'à un arrangement de famille.
Mais les puissances européennes au lieu de venir à l'aide du seul prince , d'antique race , qui régnât dans le Nouveau-Monde, ont contrecarré par une fatalité inconcevable ses travaux et contrarié sa politique. Elles ont eu l'air même de vouloir obstruer ce port ouvert à la royauté dans l'hémisplière américain. On se souvient même d'un congrès où devaient être traitées les affaires du Brésil, et où le Brésil n'était pas appelé à défendre sa propre cause.
Jusqu'ici la cour de Lisbonne et les cabinets européens se sont montrés peu disposés à reconnaître l'indépendance du Brésil, quoiqu'il fût rangé sous les lois de l'héritier de la maison de Bragance. L'ambassadeur autrichien à Lisbonne, M. deBinder, selon des versions qui n'ont pas été démenties, reçut des instructions afin d'employer son influence pour déterminer don Pedro à se rapprocher de la famille royale du Portugal, tandis que l'empereur d'Autriche, dans une lettre écrite à sa fille, la grande duchesse Léopoldine, épouse de don Pedro,
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lui recommandait ainsi qu'à son liiati la soumission au pouvoir de son père.
Malgré les liens de parenté, les rapports diplomatiques cessèrent même entre l'Autriche et le gouvernement du Brésil; et l'envojé de Rio-Janeiro, le major Schœffer, ne fut pas reôonnu à Vienne en qualité d'agent politique.
Un agent du Portugal étant arrivé à Rio-Janeiro avec des instructions peu favorables à la reconnaissance de don Pedro, ce prince décida qu'il romprait toutes ses relations avec le roi son père s'il ne reconnaissait pas l'indépendance et le titre d'empereur du Brésil. Tout annonçait que l'empereur, fier de son nouveau titre, ne se déciderait pas facilement à descendre du trône. En effet le siège de l'empire doit nécessairement être dans le Brésil, et les intérêts des deux pays sont si opposés, que l'on ne pourrait espérer tout au plus qu'un traité de commerce favorable.
Quelques journaux d'Europe ayant annoncé que des dépêches renfermant la déclaration des hautes puissances alliées au sujet du Brésil, avaient été adressées à M. le major Schœffer à Hambourg pour les porter à Rio-Janeiro, le major déclara qu'il n'avait jan>ais reçu de telles dépêches, et autorisa un envoyé brésilien a. relever cette insigne fausseté qui tendait à compromettre le gouvernement de son pays, u Le trône du Brésil, écrivit à cette occa- » sioa l'envoyé brésilien , est fondé sur la base de
(93) » rindépendance absolue de cette belle conti-ée; » or^ de si étranges publications ne tendraient qu'à M saper le fondement d'un si bel empire et à le re^ M plonger dans l'anarchie. Mieux informé des in- » tentions du gouvernement brésilien , je puis dé- » clarer que l'empereur n'est nullement disposé à » replacer le Brésil sous la dépendance du Portugal, » et moins encore, s'il est possible, à abdiquer sa » couronne. Il sait mieux que personne qu'il ne » ferait qu'abdiquer en faveur de la démocratie » américaine, et sacrifier ses droits légitimes et » ceux de ses descendans, sacrifice que rien au M monde ne pourrait le porter à consommer. 11 ne )) le fera pas. Qu'on lise sa proclamation adressée » aux Brésiliens le i4 novembre dernier, et on y » trouvera la preuve de ce que j'avance. »
Quoiqu'il n'existe aucun acte qui décèle d'une manière patente l'esprit de la diplomatie européenne à l'égard du Brésil, on croit généralement qu'elle lui est peu favorable, et que les cabinets s'imaginent qu'à la rébellion du peuple se joint au Brésil l'usurpation du prince. Rien n'était plus important que de détruire une si fausse manière de voir. Tel a été principalement l'objet de cet écrit. Comment ne pas être révolté, par exemple, des assertions injurieuses consignées dans la Gazette de Lisbonne y du 1 8 mars dernier, contre l'empereur don Pedro , fils du roi de Portugal , représenté comme un usurpateur, un parjure, un ingrat, un
( 94 ) ixîbelle et même un jacobin j et cet empereur du Brésil est le même qui a fait des sorties si vigoureuses contre les cortès de Lisbonne parce qu elles tenaient son père captif, et qui, à Rio- Janeiro , a su dompter le monstre du jacobinisme !
Toutes relations commerciales ayant été interrompues entre le Portugal et le Brésil, l'empereur don Pedro, conformément à son système politique, prohiba l'importation des produits portugais dans les bâtimens brésiliens ou étrangers. Qu'on se rappelle Madeira , ses troupes portugaises et le sac de Bahia ; il fallait opposer la guerre à la guerre.
Mais cet état d'hostilité et d'irritation touche à son terme,* des sentimens plus humains, plus généreux; des principes pohtiques plus conformes à la nécessité des temps semblent enfin prévaloir. J^a coiu* de Lisbonne va, dit-on, expédier les ordres pour démâter les vaisseaux destinés à faire partie de l'expédition projetée pour le Brésil ; on en donne pour motif les négociations entamées à Londres, entre les commissaires brésiliens et portugais, afin de régler les différends qui existent entre la cour de Lisbonne et celle de Rio-Janeiro. Ces différends ne peuvent se régler que sur la base de l'indépendance politique du Brésil , et de la reconnaissance de l'empereur don Pedro. Elle est si belle la cause de la royauté, que l'empereur don Pedro n'a pas eu besoin de force étrangère pour la faire prévaloir. En donnant la charte à l'imitation de son au-
guste parent , il est devenu le sauveur du Brésil , comme Louis XVIII a été le sauveur de la France > comme il a sauvé l'Espagne , et comm^ naguère il a préservé le roi de Portugal.
Il convenait donc aux monarques, dans leur propre intérêt, de reconnaître Tempire du Brésil^ c'eût été un moyen d'augmenter sa force morale quand la force matérielle lui était déniée ; c'est encore le seul moyen de consolider la monarchie au Brésil ^ seul espoir de la royauté dans le Nouveau-Monde.
Si les monarques veulent continuer d'entendre différemment leurs propres intérêts, il suffira au Brésil qu'ils ne prennent aucune part à ses différends avec le Portugal. C'est à présent un démêlé de famille, heureux pour le Brésil, en ce qu'il rallie les Brésiliens et les met en état de présenter des forces capables de préserver leur monarchie d'Amérique.
Mais qui s'oppose encore à cette reconnaissance? La légitimité ! Quoi ! l'héritier de la couronne héréditaire du Brésil, n'est-ce pas l'empereur du Brésil lui-même ? Où gît le nœud de la difficulté ? Dans les jours que peut vivre encore son auguste père. Quoi! pour la chose qu'il vous faudra faire demain peut-être, vous vous exposeriez à tout perdre aujourd'hui ?
Mais laissons là les argumeiis que nous croyons sans réplique. Cet empereur, qu'on hésite à reconnaître aujourd'hui, si son père venait à mourir de-
(96) main^ les puissances ne maintiendraienlH^Ues pas les droits de la légitimité, même sans que don Pedro le demandât? Et pour être conséquentes, ne maintiendraient-elles pas ses droits non-seulement sur le Brésil, mais encore sur le Portugal?
Monarques européens ! dites , que doit faire don Pedro ? doit-il retourner en Portugal, et se remettre à la discrétion des conseillers de son père? Eh! bien, alors vous aurez dix-neuf républiques, et dix-neuf Bolivar de plus dans l'autre hémisphère.
Voulez- vous soumettre le Brésil? Mais où sont les forces nécessaires pour une pareille entreprise? le Portugal n'en a pas même eu assez pour retenir la seule ville de Bahia sous sa dépendance^ et pourtant le Portugal est, de toutes les puissances du monde, celle qui peut faire le plus d'impression sur le Brésil. L'habitude, le langage, le même sang, voilà des armes dont aucun état ne peut disposer à l'égard de cet empire.
Concluons. La reconnaissance de l'empire brcsiHen tient à l'intérêt des couronnes en Europe ; ceci est démontré j elle augmenterait sa force morale. Un pays si vaste, d'une population si disséminée et à une si grande distance du siège de l'ancienne métropole, ne peut être ni conquis ni conservé par des armées envoyées d'Europe.
La France est la seule puissance continentale qui paraît avoir compris la position du Brésil , en rapport avec les intérêts monarchiques ', c'est la seule
(97) aussi qui ait caresse, en quelque sorte, cet empire nouveau, donnant à ses escadres Tordre sage de ne pas se mêler de la querelle entre le père et le fils , et seulement de défendre les intérêts de l'empire contre les atteintes de la démocratie. La France sera celle aussi des puissances continentales que le Brésil, par gratitude , placera , sans aucun doute, à la tête des nations amies et favorisées.
L'indépendance du Brésil et sa séparation du Portugal, étant un fait que les puissances de l'Europe ne peuvent méconnaître , il reste à établir que sa nouvelle position leur est plus avantageuse que nuisible.
Deux seules routes sont ouvertes au commerce de l'Europe avec les Indes-Orientales : il faut doubler le Gap-de-Bonne-Espérance ou doubler le Cap- Horn ; l'une et l'autre de ces routes <^onduisent les vaisseaux sur les côtes du Brésil, devenu ainsi l'échelle la plus étendue et la plus importante de la navigation du globe. C'est ce que nous allons démontrer. Le Cap appartenant aux Anglais, il dépend d'eux d'empêcher toute relâche dans ses mers. Or, le Brésil a ouvert précisément ses ports au moment même où le Cap cessant d'être à la disposition de tous les navigateurs, ceux-ci cherchaient un équivalent qui pût remplacer une échelle indispensable au commerce de l'univers. C'est ce qui rend aujourd'hui le Brésil essentiellement cosmopolite.
Sous le rapport des immenses consommations que peut faire ce vaste empire, si naturellement fertile , on voit que sa prospérité doit intéresser doublement les puissances européennes. Nous avons établi que cette prospérité tient, en grande partie, à son indépendance.
Sans aucun doute, le Portugal est l'Etat qui y gagnera le plus, en raison des relations d'iiabitude depuis si long -temps établies.
Mais c'est surtout à Findustrie française que le Brésil offre des débouchés étendus , et qui le deviendront chaque jour davantage. Les vins de France, ceux du Midi particulièrement, y seront bientôt un article fructueux d'importation , si la législation de nos douanes se montre enfin plus favorable aux intérêts du commerce.
Alors c^lui du Brésil avec la France prendra le plus grand accroissement ; il trouvera dans nos fabriques , dans nos manufactures, dans nos ateliers de belles glaces, de l'horlogerie de salon, notre bonneterie et notre draperie fines, genre d'industrie dans lequel nous n'avons pas de rivaux.
Quant à l'Italie et à la Turquie , elles n'auront guère de relations avec le Brésil que pour leur consommation de denrées coloniales.
Relativement à l'Allemagne , le commerce pourrait être plus étendu et d'un avantage réciproque ; nous y comprenons la Prusse et surtout la Suède, à qui le fer et les mâtures peuvent offrir d'excellens
( 99 ) objets d'échange pour les denrées des tropiques , dont elle ne cessa jamais d'avoir besoin. !
Il peut exister ^.ussi une navigation active entre Rio-Janeiro et St.-Pétersbourg j la Russie d'ailleurs peut payer les produits de la ZonenTorride avec des matières utiles au Brésil. ; -
Depuis 1808^ une seule puissance ^ exploité la plus grande partie du commerce brésilien : c'est l'Angleterre. Sa balance y est au niveau de ceUe du Portugal^ elle est sextuple de celle des États-Unis. Le traité de commerce, par lequel le Brésil se trouve lié avec l'Angleterre, touche bientôt à son terme. Ici, il nous suffira de faire remarquer que l'Angleterre ne perdra pas de vue ses intérêts, et l'on doit bien s'attendre que le Brésil ne paiera pas d'ingratitude la puissance qui concourra le plus à l'affermissement de son indépendance.
A présent que le pavillon commercial britannique a remplacé tous les autres pavillons qui, depuis les républiques d'Italie jusqu'à la république de HoUande, avaient été maîtres, pour ainsi dire, de toutes les sources du commerce, les Anglais, éclairés par l'expérience, voient sans jalousie et sans crainte le pavillon américain leur disputer la prééminence de la navigation industrielle. Est-il présumable qu'ils voyent avec peine le pavillon brésilien entrer dans la même carrière ? N'en est-il pas de la mer comme du soleil, qui existe pour tout le monde? Les Anglais savent, ce que s'obstinent à ne pas recon-
( ïoo ) naître d'autres nations, qu'il n'y a qu'à gagner à la richesse d'autrui. Un jour viendra peut-être où la politique européenne reconnaîtra que la prospérité maritime des nations les plus industrieuses , peut assurer la prospérité de celles-mémes qui, plus bornées dans leur étendue , leur puissance et leurs richesses , ne peuvent participer au commerce de l'univers qu'en raison de leurs moyens et de leurs forces.
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