NECESSITÉ D'UNE POLITIQUE INDUSTRIFI LE
MOMENT EST VENU DE NOUS EMSARER DE NOTRE INDUSTRIE NATIONALE. NOUS DEVONS LE FAIRE EN NOUS ATTACHANT SURTUUT AUX INDUSTRIES FORESTIÈRES. — POSSIBILITÉ DE Lit DONNER UN GRAND DÉVELOPPEMENT ET MÊME UNE IMPORTANCE MONDIALE.—INSTRUCTION INDUSTRIELLE POPULAIRE ET PROTECTION DES FORÊTS.
N°! avons essayé de démontrer que le peuple du
Canada oriental, Possesseur d’un vaste domaine industriel, ne peut normalement manquer de Capitaux pour l'exploiter, Et si nous parlons ici du peuple en tant qu'être collectif, c'est à dessein, car la presque totalité de ce domaine, surtout dans la province de Québec, appartient encore au public, quil'administre par l'intermédiaire de son gouvernement. Il est impossible d'imaginer une situation plus favorable à l'organisation d’un grand mouvement industriel, suivant une méthode scientifique et éclairée. Les économistes, et particulièrement M. Paul Leroy-Beaulieu, nous disent que le peupie qui profiterait
de ces circonstances, qui ne se présentent jamais qu'une fois en sa vie, ‘‘pourrait éviter aux générations à venir toutes les difficultés financières et toutes les difficultés économiques contre lesquelles luttent les peuples contemporains.” (1)
Le moment de tenter ce grand effort, qu: nous donnera la possession et la inuissance de nctre industrie nationale, est mzintenant arrivé pour nous. Si nous le laissons passer il ne reviendra plus. Il est donc urgent pour tous les groupes de population du Canada oriental d’agir sans retard. Pour le groupe français, la question est vitale. Pour lui, une action prompte et efficace est, sans aucune exagération, une question de vie ou de mort.
Or, nous l'avons vu, dans les conditions actuelles cette population se gâte chaque jour d:rsntage dans une inaction forcée; non seulement cette partie qui devrait être industrielle, mais aussi la population rurale. La contagion se répand. Comment pourrait-il en être autrement? Avons-nous jamais réfléchi à l’infériorité vraiment effrayante où se trouve placé le groupe français par suite de l'absence du développement industriel? jela dépasse de peaucoup les conséquences de l’infériorité agricole que nous avons constatée précédemment.
M. Edmond Théry, directeur de ‘’ L’Economiste Européen ‘’, fait observer que la puissance de travail annuel, en France, en supposant qu'il y ait 280 jours de
(1) Traité des Finances, tome 1, p. 66.
travail par année, et en prenant pour base l’année 1898, se décompose comme suit:
Travail patronal 1,611 millions de journées Travail ouvrier. 2,692 millions de journées Travail animal 4,552 millions de journées Travail vapeur 39,960 millions de journées
48,815 millions de journées
Par conséquent, en 1898, le travaii de 38,000,000 de Français, en tenant compte des machines, équivalait au travail d’une population d'environ 175,000,000 qui ne se servirait pas de machines mues Par la vapeur ou autres agents mécaniques. En 1907, ces chiffres seraient beaucoup plus élevés, car le nombre et la puissance des machines augmentent sans cesse.
En appliquant le même ca!cul à la population actuelle des Etats-Unis, on trouve que 76,000,090 d’Américains pourvus de machines travaillent autant que 232,000,000 de personnes qui n’en auraient point. D’après le même calcul, le groupe français du Canada, à peu près dépourvu de grands agents mécaniques, ne représente aujourd'hui que le travail de 1,609,090 hommes. L'établissement de la grande industrie augmenterait de quatre et demi la puissance de travail, non seulement de la population actuelle, mais aussi celle que nous avons perdue et qui
nous reviendrait rapidement. Le travail qu'accomplirait alors cette population équivaudrait à celui de 12,000,000
de Canadiens-français travaillant dans les conditions actuelles. (1)
Ces calculs sont bien propres à faire comprendre l'importance du développement industriel et l’infériorité qui résulte de son absence. Insistons pourtant sur ce point que si la plupart de nos moteurs naturels étaient utilisés comme ils devraient l'être, l'avantage nous apparaîtrait beaucoup plus considérable encore. Il est très probable que dans de telles conditions, la province de Québec contiendrait dans dix ans d’ici dix millions d'hommes ayant la capacité productrice d’une population de 100,000,000 qui ne se serviraient pas de machines mues par la vapeur ou par l'électricité.
Les avantages d'un système régulier de développement industriel ne se borneraient pas là. Sans lui on pourra élaborer et promulguer de bonnes lois pour la protection des forêts et des autres ressources naturelles, mais on ne parviendra jamais à les mettre en vigueur, car le peuple, ne comprenant pas leur importance et ne voyant en elles que des tracasseries inutiles, les violera.
Avec le développement industriel, les entraves qu’une suite de circonstances malheureuses, encore plus que l’apathie des gouvernements met à la colonisation, tomberaient d'’elles-mêmes. Nous aurons occasion de revenir plus tard sur cette partie de la démonstration.
(1) Nous avons sans doute des machines dans la province de Québec, mais celles qui appartiennent à la population française sont relativement peu importantes.
Enfin, exploiter les ressources de son pays, c'est le seul moyen de les conserver et de ne pas être dépossédé du pays lui-même. C'est pour ne l'avoir pas fait que les Boers ont perdu leur indépendance, que !a Chine, le Maroc et tant d’autres pays sont en danger d'être conquis et morcelés.
Le vieux dicton tient toujours: une vigilance éternelle est le prix de la liberté.
Revenons maintenant plus directement à la question qui nous occupe. Comment pourrait-on se procurer sans retard les ressources immédiatement nécessaires pour mettre en
valeur l'immense domaine industriel du Canada? Pour répondre à cette question, il faut tout d'abord nous rappeler ce que nous disions au chapitre précédent et creuser un peu plus avant cette question du capital.
Les doctrinaires économiques affirmaient autrefois que le capital industriel d'un peuple ne se forme que lentement, et par le moyer de l'épargne. Sans doute, il est vrai en principe que la richesse publique d’un pays dépend du travail de ses habitants. Cette richesse accumulée et appl'quée à des fins industrielles peut à la rigueur s'appeler épargne, mais il est faux de dire que cette épargne soit toujours une richesse lentement accumulée. Les métaux précieux font partie de la richesse publique. Dira-t-on que celui qui découvre une mine d’or et qui en extrait un million en quelques mois ne possède pas un capital? Peut-on dire que ce capital soit le fruit de l'épargne? La vérité, c'est que le concept de ce qui constitue un capital doit varier à l'infini, suivant les
conditions infiniment variées où peuvent se trouver les peuples et les individus; et qu'il faut accepter les principes de la science économique comme on accepte ceux de toutes les sciences, en les adaptant toujours aux conditions particulières où l'on se trouve et en les modifiant à mesure que l'observation nous les fait mieux connaître.
En proclamant les avantages de l'épargne les économistes classiques ont certainement raison. Sans elle, un peuple ne jouira jamais du bien-être durable et de la vraie prospérité. L'épargne c'est une des formes de la sagesse. Le gaspillage est un vice et le vice porte toujours sa punition avec lui. Il est encore vrai, mais en partie seulement, que le capital industriel de l'Europe s'est constitué lentement et par le moyen de l'épargne. Dans le vieux monde, la progression a été graduelle et l'épargne longuement accumuiée a suffi en partie à la capitalisation.
Aux Etats-Unis tout s'est passé autrement. I était impossible de créer lentement le capitai industriel. Même le surplus du capital européen qui venait chercher des placements en Amérique ne comblait pas la lacune. On eut donc recours au système corporatif, à la concentration; de {à l'immense développement des syndicats, puis des trusts.
Ces grandes organisations industrielles, qu'il ne faut pas confondre avec les ‘‘combines"’ et les ‘‘corners’”, dont notre public comprend suffisamment le sens, sont fort intéressantes à étudier, et, pour les fins de notre travail, il est nécessaire d'en dire quelques mots. Un ancien
gouverneur du Massachusetts, Roswell P. Flower, leur Consacrait un article important dans le ‘‘ Gunters'’
Magazine *’ d'octobre 1897.
‘‘L'universalité de ce mouveme nt, dit-il, établit qu’il est d'ordre naturel; Ia tendance en est, je crois, de saine économie. On y trouve en somme le principe de la survivance du plus apte. Le capital n'a qu'une fonction: aider à la production. L'existence même d'un capital placé dans une industrie quelconque dépend de sa capacité de produire la richesse à aussi bon marché que ses concurrents. À l'encontre des autres formes de ia richesse, le capital une fois placé n’est recouvrable que sou: la forme de profits. S'il ne produit pas, il est perdu; son existence dépend donc de son emploi profitable, c’est-à-dire, de son efficacité relative par rapport à d'autres capitaux mis Concurremment au service du corps social.” Cet auteur croit fermement à l'efficacité du capital ainsi concentré par les industries réunies en syndicats, c'est-à-dire à l’efficacité de la concentration indusxrielle. Il cite à l'appui de son opinion certains chiffres intéressants. Les étoffes de coton se vendaïient, en 1830, 17c la verge; aujourd’hui on peut en acheter de meilleures pour 4c. et 5c. Le prix des objets de fer ou d'acier a baissé successivement de 30, 60 et 80 pour cent et la qualité est supérieure. Enfin la concentration du capital, depuis 1860, a augmenté le bien-être public de 24 pour cent pendant chaque décade.
La concentration industrielle est donc une phase dans l'évolution économique des peuples, c’est le dernier phénomène que les économistes ont enregistré et le résultat
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général prouve qu'elle indique en somme un progrès. C'est une application nouvelle des principes de l’organisation et de la division du travail, dont nous admirons partout les merveilleux résultats. Mais le principe de la concentration industrielle adopté, —il l’est aujourd’hui par tous les granuis économistes et il est reconnu, en fait sinon en droit, par tous les gouvernements, —il faut s'entendre sur la manière de l’appliquer.
Dans sa forme bienfaisante elle n’est pas le trust américain. Celui-ci, en général, est un monopole industriel abusif et dangereux qui a surgi sous la pression de la nécessité; il opère souvent par fraude, plus souvent encore par intimidation. C'est la première phase d’une révolution violente, d'où il peut sortir un principe vrai, mais informe et difficile à dégager.
Les coalitions de capitaux existent également dans les pays d'Europe, mais là leur action est plus douce, plus sage et plus bienfaisante. Le cartell et le syndicat ne sont point des instruments de domination, mais des ligues de producteurs travaillant dans leur intérêt commun à tous, où aucun des membres ne perd pas son individualité, où chaque allié conserve une grande part de sa liberté d'action. On trouve dans toutes ces organisations des caractères communs, mais très distinctement modifiés par le génie national et l’organisation politique de chaque peuple. (1)
(1) Grâce à l'initiative récente des Allemands, l'industrie métallurgique européenne ne forme plus qu'un vaste cartell; les établissements métallurgiques de chaque pays s'engageant à limiter leur production afin d'éviter la surproduction.
La concentration industrielle est donc au fond, et elle tendra de plus en plus à devenir en fait, une forte organisation appliquée au travail industriel, de façon à lui faire produire les meilleurs résultats avec la moindre dépense de forces. Elle peut prendre une infinité de formes, mais la plus parfaite et la définitive sera sans doute une impulsion et une direction régulières et calculées, imprimées au développement de toute une région, ou même de tout un Etat lorsque les circonstances le permettront. Cette méthode paraît surtout Convenir aux pays neufs où le législateur avisé attire à lui l'industriel et où tous les deux conviennent ensemble des conditions du travail.
Ces nouvelles manifestations économiques sont de l'essence même de l'évolution moderne, cela est de toute évidence. Non seulement elles ont augmenté rapidement la richesse industrielle des Pays où elles fleurissent, mais, par la nature même de leur organisation, les industries soumises à ces lois cherchent à étendre au loin le champ de leurs opérations. Elles ont en effet, pour résultats, la production scientifique et la surproduction.
Que les trusts américains qui sont, nous l'avons vu, l’ébauche la moins recommandable de cette idée, tendent à envahir le Canada et qu'ils ont même déjà commencé, cela est constant. Or, cette invasion peut constituer un grave danger pour la nationalité canadienne. Notre domaine industriel est tellement riche et avantageux à exploiter, que le livrer sans condition à des étrangers ce serait leur livrer notre pays.
Il faut donc que nous opposions à la nouvelle méthode industrielle qui nous arrive sous la forme du trust, une méthode mieux conçue, moins dangereuse et qui vous fournira en aussi grande abondance ce capital ‘‘médiat’” dont nous avons besoin. Si nous pouvons faire cela, le trust se trouver Jésarmé.
Les prince: tiiustriels de l'Amérique raisonnent à peu près comme suit: Le monde est une inine qu'exploite l’industrie. Nous avons trouvé une manière d'exploiter cette mine plus avantageusement que nos prédécesseurs, et tout en faisant nos affaires, nous trouvons moyen d'augmenter le bien-être généra! partout où nous nous implantons. Faites-nous donc place, nous sommes des “civilisateurs”’. Nous devons pouvoir ieur répondre dans un langage non moins fier: Il est très vrai que vous êtes de grands industriels et,dans un sens, des civilisateurs. Mais nous non plus nous n'avons pas complètement ignoré le progrès. Vous avez eu, dès vos débuts, une nombreuse population indigène à desservir, vous avez pu vous protéger en dedans au moyen de tarifs douaniers prohibitifs qui vous ont permis, sans trop de sacrifices, d'édifier un vaste commerce étranger. L'’industrie.canadienne a dû faire face à des conditions bien différentes. Elle ne possède pas de grand marché domestique où elle puisse se refaire des pertes que pourraient lui causer ses ventes à sacrifice sur les marchés étrangers. Elle doit, pendant de longues années encore, fabriquer presque exclusivement pour l'exportation. Elle a donc dû faire une application plus parfaite que vous du principe de l’organisation
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industrielle. Vous verrez ici une pensée supérieure dirigeant l'action du Capital sans lui commander ni le Contraindre, dirigeant aussi l'exploitation sans lui imposer d'entraves; une pensée qui s'occupe spécialement de la question des débouchés et de l'écoulement des produits manufacturés. Nous avons enfin, ce que vous n'avez Pas, ‘une politique industrielle ", c'est-à-dire, une organisation complète des ressources de la nation, de façon à lui permettre de faire face aux nouveaux problèmes qui se présentent, Nous reconnaissons que la science est nécessaire à l'industrie et nous l'y appliquons; mais nous savons aussi que notre politique serait sans valeur si elle ne s’occupait pas également du côté social de l’industrialisme, et Surtout de la permanence des ressources qui l’alimentent.
En vous observant, nous avons Compris ce qu'est la tyrannie industrielle. Vous avez déclaré la guerre aux entreprises petites et moyennes qui tombent les unes après les autres sous Vos coups. Votre concentration tend à former un peuple d'’ilotes sous le joug de quelques capitaines d'industrie dont la richesse est incalculable. Entre ces maîtres et ces esclaves, il n’y aura bientôt plus aucune place pour les classes moyennes, Vous vous acheminez rapidement vers le Cataclysme que prédit le socialiste allemand Karl Marx, car si vous avez su produire la richesse, vous n'avez Pas su la répartir, ni voulu respecter les droits des citoyens C'est en vain que les hommes publics de votre pays, prévoyant les résultats funestes d’un état de choses auquel il n’est plus en leur
pouvoir de remédier, voudraient diriger l'opinion vers un néo-impérialisme, qui, dans leur pensée, pourrait retarde la catastrophe. Ces expédients blâmables, les fantômes de la gloire et de la conquête, ne courberont pas un peuple libre sous l'oppression. Et pour ce qui est du peuple canadien, il n'entend pas sacrifier la permanence de ses richesses nationales à une activité éphémère qui le laisserait plus pauvre qu'auparavant. Nous vous accueillons volontiers, individuellement, avec votre science, votre expérience et vos millions, parce que l'entrée de notre pays est libre et non pas parce que nous désirons votre venue. Mais vous devrez laisser l’oligarchie à la porte; il n'y a point de place pour elle chez nous, car nous travaillons, nous, pour l'avenir comme pour le présent, et ei vous êtes des civilisateurs nous le sommes aussi et à meilleur titre.
Qu'est-ce donc que cette politique industrielle que nous voudrions opposer au régime des trusts? A-t-elle pour but de placer entre les mains du gouvernement le contrôle absolu ou même partiel des entreprises industrielles? Demandons-nous l'établissement au Canada du “ paternalism ”’ dont les économistes nous signalent les dangers? Voulons-nous nous rapprocher du socialisme d'état, en formant un trust gigantesque dont le gouvernement serait le centre?
Non pas, car ce serait là un état de choses point du tout désirable.
Ecoutons encore M. Paul Leroy-Beaulieu, que nous avons déjà cité, relativement au rôle légitime d’un
gouvernement dans l'établissement d'une politique Industrielle, Cet économiste, nous le savons, est tout à fait hostile à l'ingérence de l'État dans les affaires des particuliers. Il a écrittoutunlivre, ‘L'État Moderne et ses Fonctions," pour démontrer l'importance économique pour les peuples contemporains de restreindre le champ d'action des Souvernants,
“La mission de l'État, dit-il, dans cet ouvrage, c'est de Contribuer suivant sa nature et ses forces, sans empiéter aucunement sur les autres forces ni en gêner l'action, au perfectionnement de la vie nationale, à ce développement de richesse ou de bien-être, de moralité ou d’intellectualité que les modernes appellent le progrès."
Passant en revue les différentes fonctions des gouvernements modernes, il s'attache à démontrer les abus de pouvoir et les empiètements qu'ils commettent, Puis il énumère les cas où l'État doit intervenir. Comme représentant de la perpétuité sociale, l'État doit veiller à la Conservation des conditions générales d'existence de la nation. Il doit s'occuper de la Conservation du climat, du territoire cultivable, des forces hydrauliques, des forêts, des mines, de toutes les richesses naturelles qui ne se reproduisent pas. Dans cette tâche l'État doit être appuyé par les particuliers ou les associations, mais il ne doit pas s’abstenir, Et l'auteur ajoute que tout cela est surtout vrai pour l’État démocratique.
Ne dirait-on pas que celui qui a écrit les pages que nous venons ainsi de résumer en quelques phrases, connaissait intimement les conditions existant au Canada? Ses
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