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L’EDUCATION NATIONALE

Inf ajence de l'éducation des individus sue la

FORMATION SOCIALE D’UN PEUPLE. — L’ENSEIGNE- MENT AU POINT DE VUE NATIONAL. — La MODIFI¬ CATION DES ÉTUDES CLASSIQUES. — NÉCESSITÉ ABSOLUE D’UNE MEILLEURE INSTRUCTION PRIMAIRE.

LE lecteur qui a eu la complaisance de nous suivre jusqu à présent a déjà pu s’apercevoir que nous ne poursuivons pas ici un simple exercice académique. Croyant fermement que l’évolution et le progrès sont la condition d’être des peuples sains, nous sommes aussi convaincu que l’immobilité, ou même ce progrès lent qui ne vient que de la poussée extérieure, est pour une race l’indice précurseur d’une décadence certaine.

Il nous semble d’autre part incontestable que les peuples sont presque toujours les maîtres de leur sort. Il est sans doute des circonstances qu’ils sont forcés de subir, mais jamais ils ne doivent courber la tête

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ni accepter la défaite définitive. S’ils le font leur châtiment est bien pis que la mort. Leur devoir, c’est de combattre, quelquefois dans une lutte sanglante l’ennemi extérieur, toujours et à tout instant les ennemis de l’intérieur plus insidieux et plus redoutables qui s’appellent ignorance, vice et apathie. Et dans un tel combat la victoire est complète pour le peuple qui le soutient avec constance. L’histoire du monde étudiée à la lumière de la science moderne le prouve.

C’est par l’éducation qu’on forme les nations et qu’on leur inspire les vertus qui assureront leur survivance. L’on peut distinguer de remarquables modificatious dans l’ensemble des sentiments et des aspirations qui régissent les sociétés humaines à travers les siècles. Les passions qui meuvent l’homme à l’état sauvage ne sont pas celles qui l'inspirent lorsqu’il a acquis la civilisation. Tous les hommes, il est vrai, ont au cœur l’amour et l’ambition, mais ces mots expriment des idées bien différentes suivant le degré de culture des individus et des populations que la passion, c’est-à-dire la vie même, poussent en avant vers un idéal mystérieux dont il semble que le culte du beau et du bon, c’est-à-dire de la vertu, puisse seul nous rapprocher.

L’amour et l’ambition de l’homme primitif ne sont que des sentiments brutaux qu’il satisfait par

violence, comme font les animaux inférieurs dont il partage les habitudes et les instincts. On peut distinctement suivre la progression de l’esprit humain dans la période historique pourtant si confuse et si courte. Elle nous montre l’homme émergeant graduellement de la barbarie. C est qu’il a enfin conquis la pensée écrite qui lui permet de transmettre et d’accumuler les impressions qui sont 1 éducation, la science des choses.

Aux grands jours de la Grèce et de Rome, la culture humaine paraît atteindre un apogée. Mais dans les civilisations antiques la lumière ne luit que pour les classes privilégiées. Les masses restent encore esclaves, ignorantes et presque bestiales. Aussi suffitil d’un vent de barbarie pour éteindre, en apparence du moins, cette flamme encore vacillante, et la nuit se fait de nouveau sur la terre. On dirait que l’humanité rétrograde ; les hautes connaissances acquises semblent perdues avec les manuscrits, précieux héritages des ancêtres. Elles ne le sont que momentanérneut. Le feu de la science, qui a couvé sous la cendre, renaît bientôt plus ardent pour éclairer et réchauffer tous les hommes cette fois. Car une parole sublime a retenti en Galilée, et cette parole fait de l’amour la religion universelle; elle dirige les ambitions humaines vers le relèvement de toute l’humanité et donne du même coup la maîtrise de l’univers aux pays qui

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s’inspirent de l’idée chrétienne. C’est alors que les passions transformées deviennent des vertus resplendissantes qui élèvent l’homme autant au-dessus de ses ancêtres primitifs que la nature avait élevé ceuxci au-dessus des organismes inférieurs de la création.

Il existe aujourd’hui parmi les hommes les civilisations les plus hautes qui furent jamais. En théorie, tous doivent y participer, ce q ii est déjà un immense progrès sur l’idée fon lamentale des sociétés antiques, mais dans la pratique, il n’est pas vrai de dire que tous les hommes participent à la civilisation qui naquit de l’idée chrétienne. On trouve encore des hommes à l’état sauvage, d’autres sont des barbares ou des demi-civilisés ; on peut même en citer qui après avoir atteint une haute civilisation sont retombés dans la barberie. C’est que l'homme, comme la terre, demande une culture incessante, sans quoi il retourne à l’état sauvage.

Parmi les nations dites civilisées, il s’en faut de beaucoup que toutes atteignant au même degré de culture, ou que leur mode de progression soit identique. Les uns semblent rester presque stationnaires, bien que vivant parmi les trésors de l’art et de la science ; d’autres, tout en proclamant leui amour de l’idéal, s'enlizent dans un matérialisme grossier Entre ces deux extrêmes on trouve toutes les nuances. Mais chez toutes les nations nées d’une même idée

en ilisatrice, on distingue une certaine ressemblance parce que 1 éducation chez elles est basée sur un meme principe moral fondamental plus ou moins parfait. C est ce qui explique les différences profondes entre les Asiatiques et les Européens.

Dans un même pays, il est facile de noter les degrés de culture c’est-à-dire d’éducation parmi les citoyens, et cela sans tenir compte des divisions sociales régulières. Une foule rurale se distingue d une foule citadine, cela va sans dire ; on ne confond pas une réunion d’ouvriers avec un rassemblement d’étudiants.

Il existe en dehors de cela des distinctions dans une meme classe et dans toutes les classes prises dans leur ensemble. Si dans une foule quelconque on remarque un air général de bien-êti’e et de bonne conduite, si hommes et femmes soignent leur tenue et leur langage, si chez eux la beauté morale se traduit au dehors par une beauté physique très perceptible, si le bon goût se manifeste dans le maintien, dans le vêtement, et surtout dans la manière d’être des sexes à l’égard l’un de l’autre, on reconnaît aussitôt un milieu de vraie civilisation d’où rayonne partout et toujours plus étendues certaines idées saines qui sont les fruits de l’éducation, c’est-à-dire de la direction qu’on imprime à l’enfant dans la famille et à l’école, et qui est l’origine de 1 habitude des vertus où il se

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confirme plus tard. En étouffant les germes du mal, en cultivant ceux du bien, on a formé un peuple fort et prospère, et c’est à lui qu’appartient l’avenir.

Souvent un spectacle tout contraire se présente à nos yeux. Des gens bruyants et grossiers tiennent sans honte des propos bas, vulgaires et inconvenants. Partout règne le mauvais goût, la propreté est douteuse, les mises négligées, les traits sont altérés par l’ivrognerie et les excès. Les hommes ne respectent guère les femmes qui, à vrai dire, inspirent bien peu le respect, tandis que l’enfant misérable a perdu le charme ordinaire de l’enfance et ne provoque qu’une pitié où il entre involontairement de la répugnance et du dégoût. L’éducation d’une telle foule s’est faite au cabaret ou dans des lieux peutêtre plus infâmes.

L’on sait par expérience combien il est difficile de racheter ces sociétés corrompues. De même que la bonne éducation et la culture arrivées à un certain degré font rapidement école, de même aussi la bassesse et le vice, fruits de la mauvaise éducation, forment à un certain degré de dépravation sociale un tourbillon qui balaie de la face de la terre les sociétés qu’il atteint.

L’influence de l’éducation se manifeste ainsi de mille manières. Tel groupe de population fournit presque exclusivement des hommes d’affaires et des

commerçants, sans donner sa juste proportion d’hommes d Etat, de littérateurs et d’artistes : c’est une armée sans généraux. Tel autre groupe, c’est le cas des Canadiens-français de nos jours, produit un certain nombre d hommes publics illustres sans que les autres puissances sociales se développent suffisamment. L échelle demeure vide aux degrés intermédiaires et même a certains des échelons supérieurs, car dans une telle société, les artistes et les savants restent incompris et se dirigent vers les pays où ils trouvent un public et une carrière ; on y voit des généraux sans armée. Dans les deux cas on peut conclure à un vice radical dans l’éducation nationale.

Lon pourrait multiplier presque à l’infini les exemples pour établir que l’éducation nationale systématique et saine est la condition essentielle, non seulement d’une condition économique et sociale favorable, mais encore de l’existence d’un sentiment vraiment religieux et chrétien chez les individus. Les ignorants ne peuvent pas être des chrétiens et des citoyens, parce que ces deux qualités ne se trouvent que chez l’homme civilisé, et que l’homme vraiment ignorant est un barbare.

Quel autre nom lui donner puisqu’il n’obéit que par habitude ou par crainte à des lois morales et sociales qu’il n’est en état ni de formuler ni même de comprendre.

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Dans nos sociétés démocratiques, le peuple dicte ou croit dicter ses lois ; c’est “ le résultat d'une évolution intellectuelle,” disait Claudio -Jannet. Quel effondrement social pour les populations ignorantes ! Mais quelle puissance pour le bien entre les mains de celles qui savent en faire usage !

Ce point est clairement expliqué par un évêque américain, Mgr Chatard, cité par le même auteur : “ Dans le monde entier, un changement s’opère de l’ordre des choses ancien à un nouveau, de l’état de tutelle dans lequel la masse du peuple vivait dans toutes les contrées, à la liberté individuelle qui existe parmi nous et qui fait graduellement son avènement ou s’accroît dans toutes les nations civilisées. Ce changement fait continuellement surgir des idées qui doivent être examinées et sur lesquelles il faut se prononcer. Cela exige une grande activité d’esprit et une grande lutte d’opinion qui a ses avantages. Nous ne sommes pas effrayés de l’usage de la raison.” “ Si telle est 1 essence de la démocratie, conclut Claudio Jannet, nous ne pouvons espérer qu’étant toute-puissante elle n’obéisse volontairement aux lois de la justice et de la raison qu’en l’instruisant et l’élevant.”

Donc pour élever le peuple à la hauteur de sa mission, il laut lui donner l’instruction, et surtout l’éducation, en créant et développant des hérédités

utiles à la l’ace et à la nation physiquement et intellectuellement, en formant une élite nécessaire aux progrès de tous, en organisant systématiquement 1 enseignement populaire de façon à lui imprimer une direction saine et vraiment nationale.

Il va sans dire que ces divisions sont arbitraires ; elles ne peuvent dans la pratique se séparer et ne sont utiles que pour la plus grande clarté d’une étude. Un professeur de Chicago les résumait toutes lorsqu’il disait : “ Le but de l’école c’est de socialiser l’enfant.” Cet aphorisme semblerait avoir été inspiré par l’admirable traité de M. Alfred Fouillée sur Y Enseignement au point de vue national , auquel nous avons emprunté classification ci-dessus, parce quelle nous paraît si bien s’appliquer à la population du Canada, surtout à la française.

Expliquons-nous maintenant sur ces divers points :

“ 11 faut, dit M. Fouillée, créer par l’éducation des hérédités utiles à la race physiquement et intellectuellement. La vraie éducation est celle qui au lieu de stériliser les cerveaux par l’épuisement de leurs forces, les rend de plus en plus féconds par le développement de capacités variées. ” Il nous semble, en effet, que lorsqu’il s’agit de l’éducation nationale, créer et plus encore développer des hérédités est un point capital. Car s’il est incontestable que l’éducation et l’instruction poussées longtemps dans un sens

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déterminé peuvent créer certaines hérédités et modifier le caractère national, il est évident aussi que si la nation dont il s’agit présente, comme la nation française, par exemple, certains caractères de haute supériorité qui sont devenus héréditaires, ce sont ceuxlà qu’il importe de conserver et de perfectionner tout d’abord. En les développant on arrive précisément à la formation de cette élite qui est essentielle au progrès de la nation tout entière.

Récemment, en France, dans le but très louable en soi.de fortifier les études scientifiques et techniques, on s’est élevé fortement contre les études classiques poussées à outrance ; l’on a demandé un cours plus pratique, et l’on a donné dans l'excès contraire. On ne parla plus que de l’enseignement des sciences. Comme si la science, la véritable science pouvait s’inculquer d’emblée à des esprits insuffisamment préparés ! Comme si on pouvait raisonner juste avant que d’avoir appris à penser, avant d’être homme, avant d’avoir fait ses humanités... Les fortes études classiques, la gymnastique intellectuelle qui élè'’e la pensée humaine au-dessus des détails et des spécialités pour l’amener à envisager le monde dans son ensemble, de comprendre, en autant que les hommes peuvent le faire, la beauté et la vérité pures, qui lui inspirent l’amour de l’idéal et quelque chose du désintéressement de l’idéalogue tant décrié, voilà précisément ce

qni a fait la. grandeur de la race, de la pensée française, c est ce qui fait quelle marche à la tête de la civilisation. Vouloir supprimer ces hautes études, cesser de cultiver ce sol si fécond, ce serait un suicide national pour la Nouvelle-France comme pour l’ancienne.

Cela dit, admettons que la critique sévère qu’on a faite des collèges classiques et des lycées n'est pas dépourvue de vérité. Nous ne croyons pas que M. Demolins, M. Jules Lemaître et tant d’autres censeurs aient voulu autre chose que la réforme de cette grande institution, de cette méthode d’enseignement éminemment philosophique, de cette pépinière d’hommes supérieurs.

Quant a M. Fouillée, il demande une organisation d enseignement secondaire ou classique unique et générale avec de simples ramifications finales déterminées par les aptitudes. Sa conception nous semble la plus belle et la plus juste de toutes et nous osons la traduire par une image qui nous paraît l’expliquer.

Les études classiques actuelles peuvent se comparer à un beau peuplier de Lombardie qui dresse sa tête très haut dans les airs et domine tous les arbres d’alentour. Mais à côté de lui s’élève un orme également

majestueux, nourri d’une sève non moins puissante. Seulement ses branches, au lieu de pousser simplemeni eu hauteur, s’étendent et forment un large abri.

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C’est à ses pieds que l’on viendra de préférence chercher l’ombre et la fraîcheur. Il est aussi beau et aussi grand que son voisin, mais il est plus utile. Le peuplier représente l’ancien enseignement classique rigide. L’orme c’est l’école nouvelle, les classiques réformés qui laissent subsister l’institution ancienne, l’embellissent, la fortifient et étendent ses bienfaits à toutes les sciences, à tous les arts, qui jusqu a ces derniers temps s’en croyaient exclus.

Cette réforme n’a rien d’impossible, puisqu’il ne s’agit ni de toucher au fond même de l’institution ni de surcharger les programmes de sujets nouveaux. Ce serait là précisément rétrograder. L’enseignement technique des sciences hors de propos abaisse plutôt qu’elle n’élève l’intelligence par la confusion qu’elle y fait naître. C’est tout au plus si l’élève en retient certains mots baroques dont le sens lui échappe souvent. Ce qu’il faut c’est appliquer à l’enseignement de la science la même méthode philosophique qui préside à l’enseignement des lettres. Il faut humaniser la science.

“ D’aboi'd, dit M, Fouillée, il faut montrer dans les sciences le côté humain, la part de l’esprit dans leur formation et dans leurs découvertes ; c’est-à-dire que la méthode à chaque science, qui est une application de la logique générale, devrait être l’objet d’une étude particulière et attentive. Cette logique, d’ailleurs.

ne serait pas toute abstraite, car elle pourrait s’accompagner de grands exemples fournis par l’histoire des sciences.

“ Il est des vérités scientifiques, dit Descartes, qui sont des batailles gagnées ; racontez aux jeunes gens les principales et les plus héroïques de ces batailles : Vous les intéresserez ainsi aux résultats mêmes des sciences, et vous développerez chez eux l'esprit scientifique au moyen de l’enthousiasme pour la conquête de la vérité ; vous leur ferez comprendre la puissance de raisonnement qui a amené les découvertes actuelles et qui en amènera d’autres. Quel intérêt prendraient l’arithmétique et la géométrie si on joignait un peu de leur histoire à l’exposition de leurs principales théories, si on assistait aux efforts' des Pythagore, des Platon, des Euclide, ou, plus tard des Viète, des Descartes, des Pascal, des Leibnitz ! Les grandes théories, au lieu d’être des abstractions mortes et anonymes, deviendraient des vérités vivantes, humaines, ayant leur histoire, comme une statue qui est de Michel- Ange, comme un tableau qui est de Raphaël ”

C’est cet esprit scientifique, qui fait aimer la science et ne surcharge pas l’esprit de détails, qu’il faut introduire dans les études classiques qui forment et qui doivent continuer à faire la base des études dans le Canada-français. Le même système, introduit

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dans les autres provinces, donnerait à tout le Canada une supériorité marquée sur les autres peuples américains.

C’est ainsi qu’on approcherait du désidératum de Demolins, l’étude de l’homme par l’observation méthodique et comparée, c’est-à-dire la science sociale, guide des études nouvelles. L’élève comprendrait alors que toutes les carrières sont honorables, il recevrait un entraînement qui le préparerait aux hautes recherches soientifiques aussi bien qu’aux professions dites libérales et nous verrions diminuer, dans de notables proportions, le nombre des déclassés.

De telles réformes sont à la portée de toutes nos institutions d’enseignement secondaire ; et si ces lignes venaient à tomber sous les yeux de certains de nos excellents directeurs de collèges, ceux-ci se rendraient sans doute mieux compte que nous de la portée de ces brèves considération, résumé de travaux de spécialistes auxquels nous avons osé ajouter quelques réflexions de notre cru. Exerçant depuis de longues années avec dévouement et abnégation la noble profession d’instituteur, ils ne manqueraient pas alors de comprendre dans quel esprit nous les leur offrons,

Avant de quitter cette partie de notre sujet, faisons encore une observation.

A la direction intellectuelle on devrait joindre

l’entraînement physique. A notre avis c’est là une partie de 1 éducation qu’on néglige beaucoup trop. La plus solide instruction est inutile si le corps est souffrant. Comment entreprendre la lutte pour 1 existence si la santé fait défaut ? Nous voudrions aussi voir raser les hautes murailles qui entourent trop souvent les collèges. Que le jeune homme s’accoutume de bonne heure à la liberté dont il doit jouir plus tard. Il apprendra alors à s’en servir sans en abuser. C’est là l’essence même de cette école d’initiative dont les peuples anglo-saxons nous donnent l’exemple. Le sentiment de la liberté et de la force inspire une noble franchise, une audace saine et modérée aux esprits bien préparés par de fortes études. Ces réformes auront aussi l’avantage d’augmenter de beaucoup la population des universités où de nouvelles chaires se formeront pour répondre aux besoins nouveaux qui se manifesteront.

Cependant, nous ne pouvons trop le répéter, le Canada français n’aura de fortes études secondaires et supérieures qu’en autant que la condition générale sociale et économique du pays sera saine. Elle ne sera jamais saine sans une bonne éducation populaire. C’est ce que la population anglaise du Canada comprend bien mieux que nous à l’heure présente. Sans cette condition essentielle, les efforts les plus héroïques de la part des directeurs des collèges n’em-

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pêcheront pas le niveau des études de s’abaisser graduellement.

On peut en étudier une preuve contemporaine, parmi beaucoup d’autres, en Islande. Cette île perdue dans la mer polaire fournissait autrefois des savants à l’Europe. Elle n’en fournit plus depuis que l’état économique de la population ne permet pas de recruter des étudiants et de maintenir les collèges. Ceci nous amène à dire quelques mots de la troisième division de cette étude, l’organisation systématique de l’enseignement de façon à lui imprimer une direction saine, vraiment sociale et nationale.

Ici la question s’élargit considérablement. Il n’est plus question seulement de la formation de l’élite sociale, œuvre pour laquelle, nous l’avons vu, le Canada français est assez convenablement outillé. Il ■s’agit de l’enseignement à tous les degrés, et plus spécialement de l’enseignement primaire qui forme la vraie base de l’éducation d’une nation moderne.

Que faut-il faire pour rendre l’enseignement primaire systématique, sain, social et national ?

Avant de répondre à cette question, examinons s’il y a nécessité d’une réforme, et pourquoi nous ne saurions nous contenter du système actuel, puisqu’il est prouvé que le nombre des illettrés diminue assez rapidement dans le Canada français. On pourrait répondre tout d’abord que si la comparaison avec le

passé est a 1 avantage du présent, cette comparaison est encore très défavorable et humiliante pour le groupe français, si on la fait avec les autres groupes de population au Canada.

Mettons-nous cependant à un point de vue plus élevé ! Ecoutons encore M. Fouillée : “ Plus la civilisation fait de progrès, plus la force appartient à tout ce qui est organisé, systématisé, organisé hiérarchiquement .... La nation qui saurait introduire dans l’enseignement l’organisa tien la plus puissante et la plus vive aurait, par cela même, dans le domaine intellectuel, une supériorité analogue à celle des gouvernements et des armées fortement organisés. ”

Nous pouvons voir aux Etats-Unis une preuve de la vérité de cette observation. L’enseignement n’y est pas toujours recommandable. Généralement, on y néglige l’idéal pour s’attacher trop à la méthode exclusivement utilitaire. Mais il est un point sur lequel on idéalise, et même à outrance, c’est lorsqu’il s’agit d’inspirer aux enfants, avec l’amour de la patrie, une haute opinion de sa grandeur. Comme conséquence, tous les jeunes Américains sont des patriotes ardents sinon éclairés, prêts à exalter toute idée qui semble devoir agrandir et glorifier leur pays. C’est la contemplation superficielle de ces résultats qui a fait tomber un grand esprit comme Herbert Spencer dans l’erreur, à notre avis du moins, qui lui fait placer au premier

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rang l’éducation purement utilitaire. Spencer resta toute sa vie l’ennemi des docteurs des grandes unisités classiques d’Angleterre. Les universités, il est vrai, n’avaient pas compris la doctrine de l’évolution dont Spencer s’était fait l’apôtre, mais il nous semble incontestable que si, avec son génie, celui-ci avait eu l’avantage de leur entraînement intellectuel, il aurait évité certaines erreurs où il s’est entêté. Du reste, il fut un précurseur, un de ces esprits indépendants et vastes qui ne tombent pas dans la règle commune, et qui restent grands dans leurs égarements comme dans leurs découvertes

Le peu d’enseignement primaire qu’on accorde à l’enfance dans la province de Québec est peut-être sain, bien qu’il soit permis d’en douter lorsqu’on examine de près la valeur des instituteurs. Selon nous, l’enseignement n’est ni national, ni social, ni systématisé, ni suffisant. Il ne deviendra national, social et suffisant que lorsqu’on l’aura systématisé. C’est là un des points dont dépend l’avenir de la race française au Canada. Il faut, si elle veut survivre et accomplir ses destinées, qu’elle soit plus instruite que les autres races, plus entraînée quant aux études supérieures et secondaires, parce que son rôle en Amérique doit être celui de la race française en Europe. Il lui faut être mieux organisée de toutes manières pour pouvoir maintenir, au moyen de sa vie

sociale et économique, le niveau intellectuel qui lui permettra d être et de rester le peuple lumière.

Que nous le voulions ou ne le voulions pas, que nous nous en occupions ou que nous ne nous en occupions pas, nous qui avons 1 avantage de l’instruction, qui devrions aider à l’évolution, mais qui le taisons si peu, cette évolution se fera. Elle nous laissera en arrière, et alors nous périrons. Ou bien le peuple, à un certai n moment, aura 1 intuition de son danger, et alors la paisible évolution se changera en une révolution violante balayant tout devant elle. Ceux qui suivent les événements savent que nous n’évoquons pas ici des chimères et des épouvantails. Tous nous devrions songer à nos graves responsabilités et aux malheurs qui suivraient notre négligence à les assumer.

Si d autre part nous accomplissons tout notre devoir, si de la base au sommet nous organisons l’éducation et l’instruction du peuple sur des données systématiques, saines, vraiment sociales et nationales et répondant aux besoins et au génie de la race, alors nos institutions conserveront cette solidité et cette permanence qui garantissent l’avenir, elles vivront non seulement extérieurement et suivant la lettre de la loi qui meurt dès que l’opinion a cessé de la respecter, mais dans le cœur même du peuple qui s’en montrera reconnaissant. Car, pour nous servir d’une

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pensée de Maurice Maeterlinck, il est impossible que ceux qui ont accompli jusqu’au bout la mission qui est par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang pour en recueillir les fruits.

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