LES JEUNES
C'est le titre d'une préface que M. Jules Barbier, le librettiste bien connu, vient d'écrire pour le douzième volume des Annales du théâtre et de la musique.
Le recueil que publient MM. Edouard Noël et Edmond Stoullig, très utile pour quiconque s'intéresse
aux choses de la musique et du théâtre, est presque indispensable aux critiques, aux historiens, à tous ceux qui font de l'art dramatique et musical l'objet de leurs études. Chaque année ils y trouvent scrupuleusement cataloguées toutes les œuvres petites ou grandes, sérieuses ou badines, éphémères (c'est la règle) ou durables (c'est la triste exception), qui ont vu le jour sur la scène parisienne.
Malgré les qualités que je me plais à lui reconnaître, je trouve un défaut capital à ce dictionnaire lyrique et dramatique, celui de n'être pas uniquement un dictionnaire, de n'en pas avoir la concision, la sécheresse même et surtout l'impersonnalité-.
Mais, une fois admis le caractère de cette publication, on ne peut se défendre d'y constater que l'analyse, le commentaire, la critique des pièces et des partitions tantôt renferment des longueurs, des développements inutiles, tantôt pèchent par l'excès contraire. On peut encore regretter de n'y pas trouver, quand il s'agit d'œuvres importantes, le résumé des appréciations de la presse. Enfin, les auteurs des Annales, lorsqu'ils ont à rendre compte d'une reprise, sont obligés ou bien de reproduire en substance un article antérieur, ou bien, ce qui est beaucoup plus grave, de condamner leurs écrits passés et de modifier leur opinion conformément au goût du jour; et je dois ajouter que les contradictions de ce genre ne sont que trop fréquentes.
Moii avis donné en toute sincérité sur un recueil dont, malgré ces réserves, je reconnais toute l'importance, j'ai hâte d'arriver à l'étude de M. Jules Barbier, qu'il ne faut pas confondre avec feu son cousin Auguste Barbier, car celui-ci était poète, tandis que l'autre est librettiste.
L'écrivain a divisé sa préface en deux parties : la première, quelque peu obscure et filandreuse, est consacrée à la littérature, à l'art dramatique proprement dit, aux dramaturges et à leurs interprètes ; dans la seconde, généralement plus claire, il est question de la musique et
des musiciens. C'est de cette dernière seulement que je veux rendre compte, en respectant autant que possible l'ordre des idées qui y sont exprimées, et en citant le texte même de l'auteur toutes les fois que le besoin s'en fera sentir.
Dès le début, M. J, Barbier célèbre l'éternelle jeunesse des musiciens. Il emploie pour cela le style poétique et imagé, dans le but, sans doute, de se faire pardonner le prosaïsme de ses livrets : « Ni adolescence, ni maturité, ni vieillesse !... Une jeunesse éternelle, l'eau de Jouvence dans la coupe d'Hébé, voilà leur lot !... Pour eux pas de limites, ni en deçà ni au delà ! Ils chantent, donc ils sont ! Et Mozart, léger d'hivers, coudoie Ghérubini chargé de printemps, dans cette apothéose de la grâce et du génie! » Je dois avertir M. Barbier qu'il a omis à l'égard de Mozart l'épithète de rigueur. C'est peut-être la première fois, en effet, que je rencontre le nom de l'auteur de Don Juan non escorté du qualificatif de divin. Pour Chérubini, je veux bien admettre qu'il est chargé de printemps, mais, ce que je sais surtout, c'est que ses partitions sont chargées d'un amas de poussière. Mais, que voulez-vous, le répertoire de l'Académie nationale de •musique est si varié, les œuvres nouvelles qu'on y représente sont tellement abondantes, qu'il est vrainient impossible de faire la moindre place à Chérubini, à Gliick également, dont M. Barbier ne parle pas, et à d'autres encore qu'il passe sous silence.
Viennent ensuite, dans la liste des jeunes, Auber, Ambroise Thomas, Victor Massé : « Qui ne se souvient d'avoir vu le jeune Auber diriger à plus de quatre-vingts ans les répétitions du Premier jour de bonheur ? Quelle verdeur d'esprit et de corps!... » Nous avons, en effet, entendu souvent citer les bons mots d'Auber. Sa verdeur corporelle et sa galanterie sont également notoires ; on en parle même encore, paraît-il, dans les coulisses de l'Opéra, de l'Opéra-Comique et du Conservatoire; il était inutile d'insister. Toutes ces brillantes qualités sont très
enviables, j'en conviens, mais elles me paraissent insuffisantes pour constituer le talent ou le génie d'un musicien. Pardon, j'oubliais qu'Auber est l'auteur du Premier jour de bonheur \ c'est son panégyriste qui a pris soin de nous le rappeler.
M. Ambroise Thomas, dans le discours qu'il a prononcé sur la tombe d'Auber, a, nous dit-on, « fixé l'esthétique d'un art dont il est lui-même la plus large et la plus complète expression. » Que va penser l'auteur de Françoise de Rimini, en apprenant cette nouvelle inattendue? Je suis bien certain que jamais il n'a songé au rôle que lui attribue si complaisamment l'illustre parolier. Et comment celui-ci n'a-t-il pas craint de blesser la modestie bien connue de son collaborateur, en disant de lui qu'il est la plus large et la plus complète expression de la musique? Si l'on songe que Beethoven est peut-être le seul compositeur auquel ces dernières paroles puissent s'appliquer, on comprendra qu'il eût été plus habile d'apporter un peu de réserve et de discrétion dans l'éloge décerné à M. Ambroise Thomas.
Victor Massé semble clore la liste des musiciens qui, d'après notre auteur, ont écrit des œuvres printanières. Mais non; il en reste un, le plus grand, le plus jeune, le plus printanier, que M. Barbier, dont le discours est charpenté comme une pièce de théâtre , fera apparaître au dernier acte, dans une apothéose finale. Mais, voyons auparavant ce qu'on nous dit de Victor Massé : « Oh ! le chantre des Saisons et de Virginie ne faisait point passer l'amour à travers des alambics et des cornues pour en recueillir la quintessence; il se contentait d'aimer. Aussi s'est-il endormi dans l'inaltérable jeunesse de ceux dont l'œuvre provoquera toujours l'émotion naïve des délicats et l'enviable dédain des imbéciles. »
Ah ! nous y voilà donc. M. Barbier ne pouvait laisser échapper une si belle occasion de donner son avis sur la question à l'ordre du jour. « Il y a deux musiques, dit
l'auteur, celle du passé, qui est hygiénique et favorable à la santé, et celle improprement dite de l'avenir, qui est profondément délétère et peut amener les plus graves accidents. » Suit une longue tirade, que je regrette de ne pouvoir reproduire, sur l'influence néfaste de cette dernière musique, au double point de vue médical et social.
Et il ajoute: « Ce qui peut expliquer jusqu'à un certain point le succès de cette perversion musicale, c'est qu'elle est à la portée de toutes les impuissances. »
Voilà qui est clair et catégorique. M. Barbier, on le voit, s'est beaucoup frotté aux musiciens printaniers ; il a puisé auprès d'eux cette sève, aujourd'hui débordante, et qui se répand en flots d'éloquence pour confondre et anéantir tous les admirateurs passés, présents et futurs de l'œuvre de Richard Wagner.
Mais, tout à coup , le valeureux champion s'arrête ; il hésite, son courage faiblit : « Du reste, soyons juste ! à toutes les époques de l'art on voit se renouveler cet antagonisme des audaces téméraires et des prudentes routines. Il s'agit seulement de savoir si ces audaces auront un lendemain et si ces routines n'en doivent plus avoir. Il est parfois hasardeux de se prononcer doctoralement sur des questions où l'hypothèse ne remplace pas l'expérience et dont la solution appartient à l'avenir. » Mais, il me semble que l'illustre préfacier vient de la trancher avec toute la vigueur et toute l'étourderie d'un jeune homme, cette fameuse question dont la solution, dit-il, appartient à l'avenir. Son éloquence n'a-t-elle pas foudroyé ces charlatans, ces illuminés, ces naïfs qui prétendent avoir trouvé Vmiique et véritable formule de la musique sans musique, et qui construisent une partition avec trots notes cabalistiques ? Oh! je comprends son embarras et son hésitation, car il s'est engagé à la légère dans un mauvais pas, d'où il lui sera difficile de sortir sans contrevenir aux lois de la logique. Mais il fallait à tout prix ménager une transition pour passer de Wagner à Gounod, qui comptait jadis parmi ces naïfs, ces illuminés , ces
charlatans, puisqu'il fut un admirateur et un adepte des théories de l'auteur de Lohengrin. Gela lui valut d'être « incompris, nié, bafoué par les Scudo, Azevedo et autres pédants en do. »
Gomme M. Barbier, je fais peu de cas des apprécia^ tions de ces deux critiques, ennemis déclarés de son idole. Mais, Gounod avait alors des amis qui regrettaient vivement de le voir s'enrôler sous la bannière wagnérienne. Permettez-moi d'en citer deux, Gustave Bertrand et J.-J. Debillemont, « Pour comble de malheur et d'aveuglement, dit le premier, il est allé chercher une école, un système qui ne peuvent qu'exagérer ses défauts naturels et l'éloigner encore plus du vrai génie dramatique. Il parait que les lauriers du Tannhauser V em^Qchaient de dormir! Gette influence des idées wagnériennes est très sensible dans la Reine de Saba. » Le critique constate bien que Gounod est moins violent, moins révolutionnaire, plus souple et plus prudent ; mais il ajoute : « Au fond, et malgré ces différences tout extérieures, on reconnaît les mêmes théories, le même parti pris de supprimer toutes les formes musicales connues et de réduire le drame lyrique à une mélopée vague et continue (1). «
« Chez M. G. Gounod, dit Debillemont, tout semble être illusion : 'l'art comme la vie. 11 cherche l'un et l'autre avec une bonne foi des plus honorables, et certes il est moins à blâmer qu'à plaindre, alors que, se méprenant sur sa destinée, il erre de ci, de là, du monastère des carmes déchaussés au temple panthéiste élevé par Richard Wagner, à la négation du passé... Qu'avaitil entrevu dans sa cellule monacale? Quel monde alors s'ouvrait à lui ? Avec Richard Wagner quels horizons captivaient ses regards et l'attiraient vers cet astre naissant et tout brumeux encore ?... (2). »
(i) Revue germanique et française, 15 mars 1862. (2) Nouvelle Revue de Paris, 1er mai 1864.
M. Barbier aurait dû nous dire cela tout au long et nous expliquer ensuite pourquoi M. Gounod a brusquement tourné casaque, et s'est fait le chef du parti hostile à Wagner. Il a reculé devant cette tâche, d'ailleurs assez pénible, car il eut fallu avouer que la défection de son client datait du jour où celui-ci, se sentant assez fort pour marcher tout seul, ne songea plus qu'à se débarrasser d'un allié désormais inutile, et dont la gloire naissante pouvait même porter un grave préjudice au commerce de sa musique.
Tout en faisant l'éloge le plus pompeux de M. Gounod, son fidèle parolier a soin de ne pas se laisser complètement dans l'ombre. C'est dans ce but qu'il nous fait l'histoire de Faust au triple point de vue littéraire, musical
et commercial. « Et puisque ce nom de Faust, dit-il,
se rencontre sous ma plume, permettez-moi de m'y arrêter un moment. » C'est comme par hasard, certainement, que Faust s'est rencontré sous la plume de M. Barbier, qui nous prie modestement de bien vouloir oublier quil ny est pas étranger. Mais, c'est surtout dans les lignes suivantes que sa modestie se révèle : « Faust, dégagé des brouillards d'outre-Rhin, est l'expression la plus complète de cette bienfaisante influence du génie français ».
Ainsi, M. Barbier, pour l'honneur de la littérature française, a dégagé l'œuvre de Goethe des brouillards d'outre- Rhin, comme il a dégagé sans doute Hamlet, Roméo et Juliette des brouillards de la Tamise. Mais, de quels brouillards l'illustre fabricant de livrets a-t-il donc dégagé Polyeucte?
C'est la mode aujourd'hui, je le sais, de pratiquer sur les chefs-d'œuvre français et étrangers des opérations analogues à celles que Procuste faisait subir jadis à ses prisonniers, et de les enrubanner ensuite comme de simples mirlitons. Si ces crimes littéraires sont impunis, les coupables devraient avoir au moins la pudeur de ne pas s'en faire un titre de gloire. La morale de tout cela, c'est encore M. Barbier qui nous la fournit : M. Ghoudens a payé
Faust dix mille francs ; l'intérêt de ces dix mille francs a dépassé le deuxième million, et le troisième, paraît-il, est en très bon chemin. « Voilà ce que c'est que la jeunesse! »
Ernest Thomas.
PROFILS DE MUSICIENS
PIEME TSCHAÏKOWSKY
La tête remplie d'intelligence et de charme, le front largement développé que laissent très à découvert des cheveux d'un blond cendré, coupés en brosse, les sourcils estompant finement l'arcade sourcilière assez profonde, d'où se dégage l'œil bleu largement ouvert, plein de franchise et de bonté, le nez bien modelé, la bouche aux lèvres appétentes que laisse apercevoir la moustache relevée en pointes, le menton et les bas côtés de la figure entièrement recouverts par une barbe blonde en éventail, telle est l'esquisse faite de souvenir de Pierre Tschaïkowsky, ce compositeur russe, dont les œuvres sont appelées à voir le jour en France, dans un avenir prochain. Si, sur ses traits, ne se trouve pas nettement accentué le signe caractéristique du type slave, comme chez Rubinstein, Glinka, Asantschewsky, c'est que dans ses veines coule un peu de sang français ; en effet, sa mère, née d'Assier, descendait d'une famille française émigrée en Russie, sons Louis XIV, lors de la révocation de l'édit de Nantes. Son père était ingénieur des mines.