LOHENGRIN
Gomme on devait s'y attendre, ceux qui avaient juré d'empêcher par tous les moyens possibles la réalisation du projet artistique de M. Lamoureux ont continué avec le même parti pris, le même acharnement, leur triste campagne. Ils l'ont continuée comme ils l'avaient commencée, au nom du patriotisme, ne rougissant pas de prostituer ce nom sacré, cette vertu sublime au profit des plus vils intérêts.
Je n'ai certes pas l'intention de faire une millième fois le récit des scènes qui se sont passées devant l'Eden. Disons seulement qu'il est honteux, qu'il est écœurant de voir en plein Paris, au centre de ce que l'on appelle, par ironie sans doute, la Ville- Lumière, la Capitale des arts, de voir, dis-je, une bande de jeunes voyous imposer ses volontés à toute une population, faire échouer une entreprise admirable dirigée par un artiste consciencieux, d'une habileté à toute épreuve, et enfin tenir en échec la police parisienne, le gouvernement lui-môme, dont la
faiblesse, d'ailleurs inexplicable, peut avoir les conséquences les plus désastreuses pour les destinées artistiques de notre pays.
Car c'est là un précédent que sauront bien invoquer dans l'avenir tous ceux qui redoutent, pour des raisons toutes personnelles, l'acclimatation, l'intronisation en France des œuvres de Richard Wagner. Et pour prouver que le public est réfractaire à la musique du grand compositeur allemand, il suffira, si le besoin s'en fait encore sentir, de provoquer une nouvelle manifestation, de pousser en avant de tristes sujets qui hurleront la Mai^seillai'se, se faisant ainsi nos éducateurs en matière artistique et se donnant comme les seuls représentants du patriotisme français.
Mais il est probable que les braillards que nous avons vus à l'œuvre n'auront pas de sitôt l'occasion de renouveler leur petite fête, car l'épreuve paraît avoir été concluante, et je doute qu'il existe en France, à côté de M. Lamoureux, qui renonce définitivement à ses grands projets, un autre homme assez énergique, d'un talent assez sohde, pouvant enfm réunir des capitaux suffisants pour entreprendre à nouveau une tâche aussi belle, aussi considérable.
Mais, trêve de récriminations. Laissons les hurleurs de la rue Boudreau jouir en paix de leur victoire, et occupons-nous de la représentation, de l'unique représentation de Lohengrin, qui a eu lieu le 3 mai 1887, date désormais immortelle dans les annales de la bêtise parisienne.
Le sujet de Lohengnn, comme celui de Parcifal, est tiré d'une vieille légende recueillie de la bouche des conteurs et musiciens gallois par les trouvères normands
ou français, après la conquête de l'Angleterre. Nous ne nous étendrons pas sur les transformations que dut subir cette légende pour arriver jusqu'à nous ; disons seulement que Chrétien de Troyes, célèbre trouvère du douzième siècle, puis un certain provençal nommé Kyot, et après eux le chevalier bavarois Wolfram d'Eschenbach s'en emparèrent, et que c'est d'après leurs poèmes que Wagner construisit le livret de son opéra romantique, représenté pour la première fois à Weimar,le 28 août 1850. Prenant un jour le sujet de Parcifal et de la légende du Saint-Grûal pour texte d'une conférence qu'il donna au Cercle Saint-Simon, M. Gaston Paris terminait son entretien par ces mots que je recommande tout spécialement à nos compositeurs et à nos fabricants de livrets : « Ces vieux contes offrent à l'art des ressources merveilleuses, précisément parce qu'ils laissent à l'imagination le soin de compléter leurs données, et qu'ils n'imposent pas une forme arrêtée, etnécessairementinsuffisante, au rêve de bonheur que l'œuvre d'art doit exciter chez l'artiste et provoquer chez le spectateur ou l'auditeur. Le moyen âge ne comprenait peut-être pas les symboles qu'il a créés ou qu'il nous a fait connaître ; mais nous pouvons leur inspirer la vieetla pensée qui leur manquent, et ils nous fournissent en échange une matière incomparablement fertile, souple et puissante, parce qu'elle a été conçue avec une naïveté qui ne nous est plus possible. Cest en France quHls ont pris jadis la forme qui les a rendus populaires dans toute l'Europe; je voudrais que nos poètes, nos musiciens, nos peintres ne laissassent pas aux étrangers le soin de les mettre en œuvre (1). »
Analysons maintenant le poème de R. Wagner, d'après
(1) Cercle Saint-Simou, Réunion du 25 novembre 1882.
la deuxième adaptation qui en a été faite par M. Charles Nuitter.
La scène se passe à Anvers, sur les bords de l'Escaut, au milieu du dixième siècle. Au 1" acte, Henri l'Oiseleur est assis sous un chêne, au pied duquel on rend la justice. Il est entouré des comtes de Saxe et de Thuringe, des écuyers et du peuple. Avant de se mettre en campagne contre les Hongrois, le roi vient réclamer l'appui du Brabant, et s'adresse ensuite à Frédéric de Telramund, dont chacun reconnaît la vaillance. Celui-ci répond au roi que le prince de Brabant lui avait, à son lit de mort, confié la garde de ses enfants, Eisa et Gottfried. Mais Eisa conduisit un jour son frère dans la forêt; elle revint seule ; Frédéric l'accuse d'avoir fait disparaître celui à qui était destinée la couronne paternelle. A ce récit, les assistants sont glacés d'effroi. Henri fait comparaître devant son tribunal Eisa de Brabant, que l'on voit s'avancer à pas lents et d'un air plein de pudeur; il lui demande si elle connaît le crime qu'on lui reproche. Eisa garde d'abord le silence, puis laisse échapper ces paroles : « Mon pauvre frère 1 » Pressée par le roi, qui cherche à la tirer de sa rêverie, elle répond, plongée dans une sorte d'extase :
Sous une blanche armure Parut un chevalier; Jamais vertu plus pure Ne m'a semblé briller.
Sa main tenait le glaive Luisant de mille feux, Tel je le vis en rêve Venir du haut des cieux.
Avec un doux langage Il m'a promis appui.
Dès lors j'ai pris courage Mon défenseur c'est lui!
A ces paroles d'Eisa, et devant l'attitude de Frédéric qui persiste dans son accusation, le roi décide que l'on s'en remettra au jugement de Dieu. Le héraut d'armes s'avance alors et s'écrie :
S'il est parmi vous tous un combattant
Pour Eisa de Brabaut, Qu'il Tienne donc ! . . . .
Ce premier appel reste sans réponse. Sur la prière d'Eisa il en est fait un second ; et au même instant on voit apparaître sur l'Escaut une nacelle conduite par un cygne, et dans laquelle se tient debout un chevalier à l'armure étincelante : c'est Lohengrin, qui vient défendre l'innocence. A sa vue, Eisa semble se réveiller, pousse un cri de joie et tombe à genoux devant celui qui vient pour la sauver. S'il remporte la victoire, le chevalier demande à Eisa de l'accepter comme époux, mais il ajoute :
Jure que sans connaître Ni mon nom ni mon être, Ni d'où je vins vers toi, Tu garderas ta foi !
Eisa en fait le serment, et Lohengrin, la pressant sur son cœur, s'écrie : « Je t'aime, Eisa. »
Le roi adresse une prière au ciel, et les deux champions en viennent aux mains. Lohengrin frappe le premier, et Frédéric, après avoir fait quelques pas en arrière, tombe blessé. Le vainqueur fait grâce à son adversaire qui se traine défaillant jusqu'aux pieds d'Ortrude, son épouse. Les hommes élèvent Lohengrin sur son bouclier et Eisa sur le bouclier du roi, et les emportent ainsi au milieu des cris de joie.
Au 1" acte, le théâtre représente le château d'Anvers. Ortrude et Frédéric, couverts d'habits sombres, sont assis sur les marches de l'église. Ortrude raille son époux sur sa défaite; mais elle lui annonce qu'elle veut le venger. Le secret que Lohengrin garde sur son nom fait toute sa puissance; elle veut pénétrer ce secret; et c'est à Eisa elle-même qu'elle aura recours pour arriver à co but. Frédéric est fasciné par le discours d'Ortrude ot tous dou?c po préparent à goûtêp les cîiarrîîos de la vengeance.
Eisa vêtue de blanc paraît sur la terrasse du château. Avant de s'abandonner au repos, elle veut confier aux zéphyrs le secret de son bonheur :
Vous que troublait naguère L'écho de mes soupirs, De mon destin prospère Soyez témoins, zéphyrs!
Mais, une voix plaintive vient frapper son oreille et l'arracher à sa rêverie. C'est Ortrude suppliante qui vient implorer son pardon. Eisa se laisse attendrir, et sa mortelle ennemie en profite pour jeter le trouble et le doute dans son âme candide :
.... Que ton cœur comprenne Quel est le sort de ton époux :
Ce charme étrange qui l'amène Peut l'entraîner bien loin de nous.
Le jour se lève ; tout est préparé pour la cérémonie nuptiale. La fiancée de Lohengrin va se rendre à l'église; mais au moment où elle en franchit le seuil, elle rencontre Ortrude qui, la tête haute, se place sur son passage et l'apostrophe avec violence. Epouvantée, elle se jette dans lès bras de Lohengrin qui arrive au même moment avec le roi et sa suite. Telramund qui avait réussi à se glisser au milieu des groupes paraît aussitôt, et déclare à son ennemi qu'il veut enfin le démasquer et rompre le charme qui l'environne. Lohengrin, d'un ton calme, dit qu'Eisa seule a le droit de l'interroger et de connaître la vérité sur lui et sur la nature de son être. « Non! non I jamais ! » répond Eisa. « Sois bénie, Eisa ! » s'écrie son fiancé ; et tous montent ensuite les marches de l'église. La toile tombe.
Elle se relève au troisième acte sur la chambre nuptiale, oii arrivent Eisa et Lohengrin. Le cortège qui les accompagnait se retire^ et les deux époux, au comble du bonheur, se dirigent vers le lit de repos. Alors commence
ce ravissant duo plein de poésie et d'amour, que la pauvre Eisa, l'esprit hanté par les perfides insinuations d'Ortrude, va bientôt interrompre. Timidement d'abord, et, en s'efîorçant de cacher son trouble, elle questionne son époux, qui dissipe ses craintes et ses soupçons. Mais, le délire s'empare de son âme, et, s'adressant à Lohengrin, elle lui demande : « D'oii donc viens-tu ? Quel est ton être ? » Au même instant, Frédéric et quatre de ses vassaux pénètrent par l'une des portes du fond. Eisa, qui les aperçoit, saisit l'épée que Lohengrin avait déposée et la lui présente rapidement. Celui-ci se précipite sur Telramund et l'élend mort à ses pieds. En trahissant son serment, Eisa vient de rompre le lien qui l'unissait à son époux.
Le décor change, et nous revoyons, comme aupremier acte, la prairie sur les bords de l'Escaut, où se réunissent les nobles saxons, les comtes brabançons et leur suite, puis les quatre vassaux apportant le corps de Frédéric^ et enfin le roi que tous saluent et acclament.
Lohengrin paraît ; il ne peut accepter la proposition que lui fait le roi de conduire ses guerriers au combat. Il va s'éloigner pour toujours, mais auparavant il veut porter devant le tribunal du roi une double accusation contre Frédéric et contre Eisa. Il a été attaqué lâchement pendant la nuit; il a tué son ennemi. Eisa qui avait juré de garder sa foi a trahi son serment. Il doit faire maintenant connaître son nom et sa nature :
Aux bords lointains dont nul mortel n'approche, Il est un burg qu'on nomme Montsalvat, Et là s'élève un temple sur la roche.
On garde un vase auguste dans ses murs,
Les anges l'ont remis sur cette terre
Aux soins pieux des hommes les plus purs.
Une colombe en traversant l'espace
Vient tous les ans lui rendre sa splendeur,
C'est là le Grâal !
De le servir quiconque obtient la gloire S'élève au rang d'un être surhumain,
Par lui le juste est sûr de sa victoire, L'effort du crime expire sous sa main,
Soû pouvoir dure et sa force est sacrée Tant que de tous il demeure inconnu.
Le Grâal m'envoie et j'ai suivi sa loi. Mon père, Parcifal, tient sa couronne ! Et Lohengrin, son chevalier, c'est moi.
Malgré les larmes d'Eisa, malgré les prières du roi et des guerriers, Lohengrin va partir. Déjà on aperçoit le cygne qui amène la nacelle. Le chevalier tombe à genoux et prie. On voit alors la blanche colombe du Grâal planer au-dessus de la nacelle. Lohengrin délivre le cygne de sa chaîne, le cygne disparait, et l'on voit à sa place le jeune Gottfried.
Lohengrin s'éloigne enfin, emmené par la colombe. Eisa tombe évanouie dans les bras de son frère Gottfried,
Pour ma part, je le trouve admirable ce poème, que certains critiques ont qualifié de puéril, d'enfantin. Ces gens-là préfèrent, je le sais, ce qu'ils appellent un livret bien troussé (épithète qui ne s'applique pas seulement au livret), accompagné d'une musique de guinguette et interprété avec des gestes égrillards et canaille. Ces mêmes critiques tombent aussi en admiration devant le travail des librettistes dont l'imagination est assez vive pour démarquer tous les chefs-d'œuvre de littérature dramatique et qui s'attribuent ensuite l'honneur d'avoir fait comprendre Corneille, Gœthe et Shakespeare à leurs concitoyens.
Wagner, tout en s'inspirant des vieilles légendes, cette mine prodigieusement féconde, a fait œuvre de créateur en écrivant ses poèmes, dont Lohengrin est un des plus beaux et des plus dramatiques.
PI 1§ dr^me e^t 4'm} poète, la partition ept f|'un Pom'
positeur de génie, bien qu'elle soit une œuvre de transition. Ce n'est pas encore le drame musical tel que nous le présentent Tristan et Yseult, V Anneau du Nibelung et Parcifal ; ce n'est déjà plus l'opéra tel qu'il nous est offert avec \Q,Vaisseau-Fantôme et Tannhceuser, œuvres qui, tout en portant la griffe du maître, sont conçues en partie d'après les anciennes formules que le musicien abandonnera bientôt pour donner un libre essor à son puissant génie. Si, en composant Lohengrin, Wagner jette encore de temps en temps ses regards en arrière, il cesse d'être captif de ses œuvres passées, et met déjà en pratique tout un ensemble de procédés que l'on considère à tort comme étant le résultat d'idées, de théories préconçues, mais dont l'emploi marque plutôt une des phases les plus importantes que l'on puisse signaler dans le développement du génie de ce grand artiste.
Je ne citerai pas toutes les belles pages de cette partition, car rénumération en serait trop longue ; elle n'apprendrait rien, d'ailleurs, à ceux qui connaissent l'œuvre et ne serait d'aucune utilité pour ceux qui l'ignorent. En musique, c'est surtout, c'est uniquement, peut-on dire, par l'audition d'un ouvrage qu'il est permis de se rendre compte de l'impression qu'il produit. On a beau donner la liste des morceaux qu'il renferme, indiquer leur tonalité, comme le font quelques critiques avec plus ou moins de bonheur, ce petit travail de patience, surtout lorsqu'il s'agit d'une œuvre de cette importance, ne peut offrir au lecteur aucun intérêt sérieux.
Je m'en tiens donc à ces idées générales et je termine en disant quelques mots de l'interprétation. M'^^ Fidès- Devriès a tenu le rôle d'Eisa sans grand éclat, mais sans faiblesse, sans défaillance, et parfois avec cette grâce poétique qui caractérise le personnage qu'elle représentait. Malgré sa belle voix, M''^ Duvivier n'a pas su mettre en relief le rôle parfois ingrat d'Ortrude. Si M. Van Dyck (Lohengrin) n'a pas un organe très puissant, il sait du fDoins se distinguer par une bonne articulation ; c'est
d'ailleurs un artiste consciencieux, qui a étudié, qui comprend et qui sait interpréter la musique de Wagner. On peut adresser à peu près les mêmes éloges à MM. Blanwaert (Frédéric) et Auguez (le héraut). Malgré ses efforts, M. Couturier, qui remplissait le rôle du roi Henri, était au dessous de sa tâche.
Dirigé par M. Lamoureux, l'orchestre a été, ce qu'il est toujours, admirable d'un bout à l'autre de la soirée.
Quant à la partie chorale, elle a émerveillé l'auditoire. Habitués que nous sommes à considérer les chœurs comme de simples décors humains, destinés à garnir le fond et les côtés de la scène, c'était un spectacle étrange et nouveau de voir cette foule vivre, sentir, marcher, en un mot prendre part à l'action comme les principaux personnages du drame. C'est à M. Vincent d'Indy, à qui était confiée la direction des études chorales, que l'on est redevable de ce merveilleux résultat.
Ernest Thomas.
PROFILS DE MUSICIENS