‹ L'Independance musicale et dramatiqueChapitre 17 sur 67 · EMMANUEL CHABRIER · texte numérisé non relu

EMMANUEL CHABRIER

H II a mis le piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre», reproche qui sera toujours fait à quiconque s'abstiendra d'écrire des platitudes pour la voix et donnera à l'orchestre un rôle intéressant, quelle que soit sa savante réserve.

H. Berlioz.

Euterpe, l'une des filles immortelles de Jupiter et de Mnémosyme, n'a pas présidé à la naissance d'Emmanuel Ghabrier; car rien, dans son enfance, ne pouvait faire présager les heureuses dispositions qu'il montra plus tard pour la musique. L'on chercherait également en vain l'influence héréditaire, au point de vue musical, chez les ascendants de ce compositeur. Son père était avocat à Ambert (Puy-de-Dôme) et n'avait pas plus que sa mère aucune prédilection pour la Muse.

Né le 18 janvier 1842, Ghabrier passa son enfance dans cette jolie vallée de la Dore, au milieu des sites pittoresques de l'Auvergne ; ce n'est qu'en 1856 qu'il vint à Paris terminer ses études et suivre les cours de droit.

En 1862, son père, qui rêvait pour lui le brillant avenir de la carrière administrative, le fit entrer au ministère de l'intérieur. Mais il ne ressentit jamais un fervent amour pourla paperasserie et profita de la latitude qui lui était donnée pour se livrer à l'étude du piano et étendre ses relations musicales. Très bien accueilli dans le monde, où son esprit vif et prime-sautier était goûté, il recherchait toutes les occasions d'étudier les maîtres et de faire de la musique de chambre. C'est dans le milieu artistique oîi il vécut alors qu'il développa ses aptitudes pour l'art musical. Bach, Mozart, Beethoven, Schumann, Berlioz étaient ses auteurs préférés . Avec une habileté de pianiste déjà prodigieuse, une main gauche surprenante, il se livrait avec la plus vive inclination à la composition qu'il étudiait avec Semet, l'auteur de Gil Blas, et Aristide Hignard.

Il finit par comprendre que la carrière administrative ne pouvait qu'entraver ses études musicales et se démit de ses fonctions en 1879. Abandonner la triste besogne de la bureaucratie pour se livrer entièrement à cet art sublime, dont la grandeur lui était déjà dévoilée ! Fuir la routine, le séjour de l'ennui pour entrer à pleines voiles dans le rêve éthéré de la poésie ! Quelle joie, quel moment d'ivresse! Il vint alors habiter la rue Mosnier et se livra fiévreusement au travail. Ses amis, à qui il avait montré ses premiers essais, pronostiquaient des succès pour l'avenir.

D'une amabilité ouverte à tout venant, gai, plaisant, avec un gros rire bon enfant, souvent relevé d'une pointe rDalIciewse, Qîîabr|er avait sif attire]? cliez lui nPmbp

d'artistes et d'amateurs. C'étaient Saint-Saëns, avec sa gaminerie bien parisienne, sa mémoire musicale prodigieuse ; Massenet, avec son air repentant de Marie Magdeleine ; l'acteur Grenier, le Rabagas du Vaudeville, lui qui au théâtre brûlait les planches, mais était sans verve en petit comité ; Gooper des Variétés, avec sa jolie voix de tenorino, imitant dans la perfection son camarade Léonce, ou Gapoul; Manet, le chef de l'école impressionniste, le fervent admirateur de Goya et de Velazquez ; le vaniteux et naïf X..., tellement épris de sa voix de baryton, qu'il croyait toutes les femmes affolées de sa personne ; Taffanel, le flûtiste incomparable de la Société des Concerts ; un ami aujourd'hui regretté de tous, Christian Roulleaux-Dugage qui nous envoyait, à un retour de voyage, sa photographie avec cette dédicace : « Ma hure! du temps où j'étais gros et gras, et premier ténor de toutes les Italies ! » ....et tant d'autres que j'oublie.

Quelles exécutions musicales I A côté d'œuvres sérieuses, telles qu'une sonate de Bach pour flûte et violon, une symphonie de Schumann pour piano à quatre mains, des fragments de Marie-Magdeleine , un morceau pour cor de Ghabrier, exécuté par Garigue avec cette pureté de son qui lui est habituelle, il n'était pas rare d'assister à des représentations de la plus haute fantaisie ; Saint-Saëns, se rappelant sans doute ses premières armes dans la Renaissance Littéraire et Artistique, revue dans laquelle s'épanouissait à certains jours V Insenséisme truculent^ chantait et jouait avec une passion délirante, le rôle de Marguerite du Faust, de Gounod (scène de l'église) (1). Et quels accompagnements, quel orchestre formidable ! Entr'autres instruments, il y avait un orgue unique, pos-

(1) Saint-Saëns était coutumier du fait. Ses amis se rappellent encore sa brillante création de Chalchas dans la Belle-Hélène, qu'il joua dans son appartement de la rue Monsieur-le-Prince, en compagnie du peintre Jadin (Paris), et du regretté Bizet (la Belle Hélène).

sédant les jeux les plus bizarres, qui imitaient le bruit du canon, du tambour, etc.

C'était au printemps; les fenêtres du petit entre sol de la rue Mosnier étaient ouvertes à deux battants ; aussi le public s'amassait-il pour ouïr les mélodies qui s'envolaient à tire d'aile. De nombreux applaudissements éclataient; un soir, un inconnu se détacha de la foule pour prononcer ce discours bien senti : « Si j'étais votre propriétaire, je serais si heureux de vous posséder, que je vous offrirais gratuitement le logement. »

Toutes ces folies n'empêchaient pas Ghabrier de se livrer à un travail sérieux et assidu. Entre temps, il avait résumé toutes ses impressions de joyeuse jeunesse dans un petit opéra-bouffe en trois actes VEtoile, paroles de Leterrier et Vanloo qui fut joué avec succès au théâtre des Bouffes-Parisiens le 17 novembre 1877. Nous n'en parlons que pour mémoire ; il serait cependant facile de signaler déjà dans les mélodies, dans les détails d'orchestration, une délicatesse de touche, une ingéniosité qui pouvaient faire pressentir un tempérament naissant.

En 1881, Lamoureux venait de fonder la Société des Nouveaux-Concerts au théâtre du Ghâteau-d'Eau ; il avait pu apprécier le mérite de Chabrier, comme pianiste, comme accompagnateur déjà profondément versé dans la connaissance des grands maîtres. Il se l'attacha pour diriger les chœurs et préparer avec lui l'exécution des œuvres de R. Wagner, qu'il avait l'intention, depuis longue date, de faire entendre à Paris. C'est à cette collaboration que Chabrier doit de s'être inféodé plus complète-

ment aux théories wagnériennes ; c'est grâce à l'appui de Lamoureux que ses premières œuvres purent être mises au jour et exécutées par un orchestre de premier ordre, qui peutrivahser aujourd'hui avec les plus vaillantes phalanges de l'Allemagne. Quel service rendu à un jeune, à un inconnu de la veille ! Aussi Chabrier a-t-il conservé une profonde reconnaissance pour cet éminent chef d'orchestre, pour ce musicien convaincu, poursuivant avec un mérite louable cette grande idée d'élever le niveau des études musicales en France, en mettant le public à même d'entendre des œuvres qu'il ignorait jusqu'à ce jour, depuis la Passion, de Bach, jusqu'à Tristan et Yseult et Lohengjnn, de R. Wagner I

L'ambition saisit alors notre compositeur à la gorge ; il redoubla d'ardeur et joua des coudes en vrai fils de l'Auvergne. Tout en faisant répéter activement les divers fragments des œuvres de 'Wagner, notamment le 1" acte de Tristan et Yseult, la plus fidèle et la plus complète expression des idées théoriques du maître (1), il travaillait à la partition de Gwendoline, opéra en deux actes et trois tableaux, sur un poème que lui avait fourni Catulle Mendès. A la suite d'un voyage qu'il fit en Espagne en 1883, il en rapporta des motifs populaires qui l'avaient séduit et dont il composa sa rapsodie pour orchestre, Espana, exécutée aux Concerts Lamoureux. C'était un véritable feu d'arlifice, que cette composition d'une verve endiablée, où les cordes, par de frénétiques pizzicati, les castagnettes, par leur entre-choquement rapide, nous peignent une Espagne prise sur le vif, le pays des folles sérénades, des tendres boléros. Le public lui fit si bon accueil que de nombreuses auditions en ont été données depuis.

Le 9 novembre 1884, on entendit pour la première fois

(i) La première audition du l^'' aite de Tristan et Yseult Sl été donnée le 2 mars 1884 aux Concerts Lamoureux ; la reprise, le 8 février 188o ; on sait avec quel succès I

aux Concerts Lamoureux, les Scène et Légende, tirées du 1" acte de Gwendoline ; M™« Montalba chantait le rôle de Gwendoline. En 1885, M"'^ Brunet-Lafleur interprétait la Sulamite, morceau pour soprano, chœur et orchestre, sur des paroles de Richepin.

A l'exemple de bien des musiciens français, qui ne pouvaient entendre dans leur pays les œuvres de Wagner, proscrites par une déplorable erreur de patriotisme, il se rendit soit à Bruxelles, soit à Londres pour approfondir des compositions telles que la trilogie, les Maîtres chanteurs, Lohengrin^ etc., qui, bouleversant les conventions théâtrales et renversant les fausses idoles, ont ouvert par les merveilles de leur poésie pour ainsi dire surnaturelle, un champ si vaste aux compositeurs de l'avenir.

A Paris, il venait souvent (1884-1885) dans un cercle d'amis qui s'étaient voués exclusivement à l'étude des œuvres wagnériennes et qui avaient pris pour titre : Le Petit-Bayreuth. On y exécutait des fragments de Parsifal, des Maîtres chanteurs, le Siegfried-ldyll, arrangés pour petit orchestre avec l'adjonction de deux pianos par Humperdink, Camille Benoît, Wilhelmy et Rubinstein. Les parties de piano étaient tenues tour à tour par Ghabrier, Léon Leroy, Grattery, Luzzato. Aux pupitres des violons et des altos on voyait ; J. Garcin, Lamoureux, Morin, Boisseau, Witt, et parmi les autres instrumentistes, Triébert, Turban, Garigue, Halary, Dihau, Billoir, Charpentier, Teste, Donjon, etc H n'y avait pas jusqu'aux timbales qui n'étaient tenues par un jeune compositeur d'infiniment de talent, Vincent d'Indy. Et le fougueux chef d'orchestre... ne le nommons pas de crainte d'effaroucher sa modestie !

C'est à la suite de ces études intéressantes, profitables pour tous, que Fantin-Latour qui y assistait eût l'idée de faire le beau tableau d'une note si calme et si lumineuse en même temps, qui figurait au Salon de 1885, et qui est une réunion de portraits de plusieurs membres du

cercle du Petit-Bayreuth, notamment celui de Chabrier, au piano, d'une ressemblance étonnante (1).

Les théâtres parisiens n'accueillent qu'avec une rare parcimonie et une trop grande réserve les œuvres des nouveaux dans la carrière. Pour ne citer que deux noms et des plus célèbres, Berlioz et Reyer n'ont obtenu droit d'exécution en France, que lorsque l'Allemagne et la Russie eurent adopté avec l'enthousiasme que l'on sait la Damnation de Faust, Roméo et Juliette, Sigurd, etc.. Chabrier, suivant l'exemple de devanciers aussi illustres, s'expatria et n'eut point à s'en repentir; car c'est avec le plus vif succès qu'il fît représenter, le 10 avril 1886, son opéra de Givendoline au théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles. Les principaux rôles étaient remplis par MM. Bérardi, Engel et M"« Thuringer.

Dans le feuilleton des Débats du 18 avril 1886, E. Reyer donnait une appréciation des plus élogieuses de cet opéra. Citons quelques extraits :

Je me trouve en présence d'une œuvre extrêmement intéressante, renfermant des pages superbes et qui, dans ses parties les moins saillantes, porte quand môme la griffe puissante d'un compositeur admirablement doué. Il fallait ce tempérament là au musicien chargé de traduire le poème barbare auquel M. Catulle Mendès a conservé toute la rudesse, toute la sauvagerie et aussi toutes les grâces de la légende dont il s'est inspiré.

Voici les barbares aux cheveux roux. Ce sont

les barbares que Gwendoline a vus en songe, les pirates danois que commande le fier Harald. Ils arrivent, faisant fuir les

(1) Les autres portraits sont ceux de MM. A. Jullien, G. Benoit Lascoux, Boisseau, V. d'Iudy, Maître, Pigeon.

Saxons et les Saxonnes épouvantés. Sommé par le chef de livrer ses moissons et son or, le vieil Arjiiel, père de Gwendoline et seigneur des pêcheries de la côte, répond à Harald : « Viens les prendre. >> L'épée du vainqueur est déjà levée sur lui, quand Gwendoline tout effarée se jette entre son père et le chef danois, déjà fasciné par la beauté de la jeune fille.

0 Freïa ! qu'ai-je vu !

Harald ordonne à tous de sortir. Resté seul avec Gwendoline, il lui parle avec douceur et la contemple avec ravissement.

Gwendoline a bien vite fait d'apprivoiser le barbare,

lui tresse une couronne d'églantines et de pervenches que ses blanches mains ont cueillies, le fait asseoir à côté d'elle pendant qu'elle chante la chanson du Rouet et, quand les soldats rentrent en scène , ils trouvent Hercule filant.

Le vieil Armel donnera sa fille à Harald; mais iî lui prépare une terrible nuit de noces :

Sileucp. !

Ce soir, pour le festin, ils quitteront la lance

Et l'épée; ils seront ivres et nous, alors,

Nous pourrons les tuer sans peur et sans efforts.

La toile tombe sur le refrain de la chanson :

File, filej la belle blonde î

En dehors de cette fraîche et délicieuse mélodie qui est un des plus charmants épisodes du joli duo que chantent Gwendoline et Harald, E. Reyer signale, dans ce premier acte, toute l'introduction précédée d'un ravissant prélude instrumental, depuis la phrase : « Yoici l'aube vermeille » jusqu'au chœur : « L'air léger » dans lequel les voix sont ingénieusement disposées et qui est repris ensuite à l'unisson. — Puis l'air de Gwendoline, avec l'intervention originale du chœur, — et le Chant des Epées, avec une variante à chaque couplet.

Avant de passer à l'analyse du deuxième acte, il

faut dire quelques mots de l'ouverture qui est très brillante.

très développée et écrite dans un seul mouvement : Allegro con fiioco. Slais sur ce rythme persistant et rapide se déroule une phrase, une plainte amoureuse empruntée à l'air de Gwendohne et qui éclaire d'un doux rayon la teinte sombre et farouche du tableau. Ainsi a fait Berlioz, seulement quant à la similitude du procédé, dans sa belle ouverture des Francs Juges .

Dans le second et dernier acte se trouvent les deux

plus ravissantes pages de la partition : l'épithalame et le duo d'amour.

Le vieil Armel a tout préparé pour le massacre et l'incendie. Vers la chambre nuptiale toute parée, des groupes de jeunes filles et de jeunes gens font cortège aux heureux époux. Comme présent de noces , Harald reçoit d'Armel un cor d'ivoire ,

. . . Les aucieiis de ma race, Dont le premier fut roi, Sonnèrent de ce cor.

et Gwendoline, un poignard dont elle frappera Harald. Mais, quand les cris de mort se font entendre dans la salle basse, Gwendoline tend à Harald l'arme qu'elle a reçue de son père et lui dit : « Défends-toi. »

Harald s'élance au dehors où l'on entend gronder la bataille: Gwendoline tombe en poussant un grand cri :

Oh ! mourir aveclui !

Au tableau suivant, le chef danois mortellement blessé est adossé à un tronc d'arbre qui se dresse au milieu d\in ravin rocheux bordant la mer : « Vois, Woden, je meurs en riant, » Gwendoline se précipite vers lui, saisit le poignard qu'il tient dans sa main crispée et se frappe sous les yeux de son père.

Au loin, sur la mer, les vaisseaux danois sont en flammes et éclairent la scène de sinistres lueurs. Gwendoline et Harald enlacés l'un à l'autre voient le Paradis d'Odin s'ouvrir devant eux et « meurent superbement^ sans tomber, debout contre l'arbre, dans la rouge apothéose ».

Ce poème, fait de contrastes, tendre et féroce, poétique et brutal, aux vers caressants et sonores, est bien celui qui convenait à l'imagination vive et colorée de M. E. Chabrier.

Dire qu'une telle œuvre se produit en France, œuvre

d'un poète et d'un musicien français et qu'il n'y a pas, à PariS) un théâtre pour la représenter ! C'est fort triste I

Telle est l'opinion d'un Maître d'aujourd'hui I L'Opéra-Comique donnera bientôt 3 actes que Ghabrier vient de composer sur un livret deMM.de Najac et Burani: Le Roi malgré lui, qu'il ne faut confondre ni avec Le Roi l'a dit, de L. Delibes, ni avec le Médecin malgré lui, de Gh. Gounod.

Aujourd'hui, Ghabrier a 45 ans, et son bagage musical est encore léger; mais il ne faut pas perdre de vue que ce n'est qu'à partir de l'année 1881, sous l'impulsion de Lamoureux, que ses aptitudes musicales se développèrent. Bien que n'ayant point suivi les classes du Conservatoire, il avait su apprendre de ses deux maîtres, Semet et Hignard, la partie aride du métier, le contre-point et la fugue. Quant à l'instrumentation, il la possédait aussi bien, peut- être mieux que nombre d'élèves sortis du Conservatoire; la lecture patiente et réfléchie des partitions des grands maîtres l'avaient familiarisé avec l'emploi de l'orchestre et lui avaient appris les ressources particulières à chaque instrument (le groupement, l'accent, le timbre et l'étendue), et surtout l'adaptation de l'expression musicale à l'art de l'instrumentation. Aussi reconnaît-on une très grande habileté de facture dans les parties orchestrales de Givendoline, une reftiarquable ingéniosité des timbres dans Espana. Tout en appliquant les procédés wagnériens à ses idées, il a su garder une Indépendance très marquée. Ainsi, s'il se sert du leitmotive, des dissonances, des fausses relations, en un , mot de toutes les licences qui peuvent toujours être justifiées, il se garde de proscrire les duos, trios, légendes, épithalames, ,etc. Si une critique pouvait être faite, elle s'adresserait à la recherche ù^op forcée de rythmes et de

sonorités quelquefois peu agréables et à des intonations dangereuses pour les voix.

Les œuvres de Ghabrier, produites jusqu'à ce jour, sont : des Pièces pittoresques pour piano, réunies en un seul volume; Esparia, rapsodie pour orchestre ; Valses romantiques pour deux pianos à quatre mains ; une Fantaisie pour cor et piano ; Givendoline, opéra en deux actes et trois tableaux; Le lioi malgré lui, opéra-comique en trois actes^ et divers morceaux de chant.

Romantique en musique, Ghabrier est impressionniste en peinture ; il fait une véritable concurrence au chanteur Faure. Son charmant appartement de l'avenue Trudaine est orné des toiles flamboyantes de Manet, Renoir, Monet, Sisley, Helleu, etc. Nous retrouvons là des sujets connus, tels que le Bar aux Folies-Bergère et le Skating de Manet, que Ghabrier acheta, après la mort du peintre, à la vente qui eut lieu le 4 février 1884 à l'Hôtel Drouot.G'est du^ar aux Folies-Bergère qne Fourcaud disait le 4 mai 1882, dans le journal le Gaulois : « C'est le plus harmonieux que Manet ait produit. » Une esquisse au fusain du même peintre, une Course de chevaux, rappelle de loin par sa fougue certaines pages de Goya. De Monet, une rue ornée de drapeaux, un 14 juillet. Quelques études d'Helleu, un très jeune dans la carrière, qui s'est fait remarquer à l'Exposition des pastellistes, rue de Sèze, par d'adorables types féminins, apparitions légères dans la symphonie du blanc.

Tout en reconnaissant le mérite de certaines toiles de l'école impressionniste, nous voulons espérer que Ghabrier n'imitera pas l'exemple de Glapisson, l'auteur de la Fanchonnette, qui, collectionneur passionné de sifflets, en était arrivé à ne plus voir que des sifflets dans la nature. Ge qui nous fait présumer qu'il ne voit pas tout bleu ou tout violet en peinture, c'est qu'il ne collectionne point que les chefs-d'œuvre de l'école de Manet et qu'il possède quelques jolies eaux-fortes de Rembrandt, une gracieuse étude de Jacquet, une esquisse de Glairin et un

dessin vivement enlevé de Détaille, représentant le compositeur lui-même au piano, attaquant le clavier avec tant d'impétuosité que les notes, telles que la mitraille s'échappant du canon, s'envolent dans un mouvement vertigineux pour aller frapper le plafond et les murs de l'appartement.

Les œuvres d'E. Chabrier sont encore trop peu nombreuses pour qu'il soit possible de porter sur elles un un jugement, qui risquerait d'être prématuré. Ce qu'il est permis d'avancer, sans trop de présomption, c'est qu'avec ses tendances, sa profonde connaissance des maîtres, sa vive et impétueuse imagination, son infatigable persévérance au travail et son désir d'arriver, ce compositeur parcourra une brillante carrière, dont la conclusion sera le mot appliqué à Manet, son peintre de prédilection : Manebitl

Hugues Imbert.

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