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LE ROI MALGRÉ LUI

Notre collaborateur, M. Hugues Imbert, a esquissé, il y a quinze jours, le portrait de M. Emmanuel Ghabrier, énuméré ses œuvres, rendu justice à son grand mérite. Nous devons aujourd'hui parler de son nouvel ouvrage, le Roi malgré lui, dontla première a été donnée le 18 mai, et qui en était à sa troisième représentation, lorsqu'éclata le terrible incendie de la place Boïeldieu. A ce propos

nous essayerons de montrer comment un musicien de grande valeur a été à la fois victime d'une collaboration malheureuse, victime de l'empressement irréfléchi d'un confrère, victime enfin de son propre talent.

La libretto que M. Ghabrier a été chargé de mettre en musique esl certainement un des plus ineptes que nous connaissions. Deux auteurs en revendiquent la paternité, ce sont MM. Emile de Najac et Paul Burani, qui avaient appelé à leur aide le poète Richepin, assez modeste, disent les uns, assez habile, disent plus justement les autres, pour exiger que son nom ne figurât pas sur l'affiche à côté de celui de ses collaborateurs. Signalons enfin un quatrième auteur, Ancelot, que l'on a également passé sous silence, et qui aurait dû pourtant occuper la place d'honneur, car il écrivit jadis une comédie intitulée le Roi malgré lui, dont s'emparèrent nos fameux librettistes pour construire ce qu'ils ont appelé un opéra-comique en trois actes. Mais le pauvre académicien est mort depuis plus de trente ans ; il n'est donc plus là pour protester contre l'omission de son nom ou plutôt contre l'abus qu'on a fait de sa pièce, œuvre alerte, originale et gaie, transformée en un livret informe, lourd, hybride, qui passe tour à tour du sérieux au plaisant, du plaisant au grotesque.

Sur le désir, sur l'ordre de Catherine de Médicis, Henri de Valois doit être couronné roi de Pologne. Mais le séjour de Gracovie sourit peu au jeune monarque, qui regrette son beau pays de France, sans oser le dire, toutefois, de peur de braver le courroux de sa mère. Mais il apprend que les seigneurs polonais conspirent pour le renverser et le renvoyer à Paris. Ge complot n'est pas pour lui déplaire; aussi, voulant hâter les choses, il s'empresse de s'affilier aux conspirateurs, en se faisant passer pour le comte de Nangis, un seigneur de sa cour.

Ge début est assez clair; mais à partir de ce moment, nous tombons dans un imbroglio sans pareil. Les conjurés prennent Nangis pour le roi, et vont lui faire un

mauvais parti ; mais il est sauvé par Minka. Henri et Nangis en profitent pour s'échapper de Pologne. Sur ces entrefaites, l'archiduc d'Autriche abandonne les conspirateurs qui voulaient lui offrir le trône. Henri rentre à Cracovie, où il tâchera de se consoler d'être roi malgré lui en faisant la cour à Alexina, femme de son chambellan Fritelli.

C'est à M. Victorin Joncières, parait-il, que M. Chabrier dut la faveur d'être joué à l'Opéra-Comique. Après avoir dit, dans son feuilleton musical de la Liberté, que Gwendoh'ne avait été présentée aux directeurs de l'Opéra, lesquels l'avaient impitoyablement repoussée, le compositeur-critique ajoute :

« C'est alors que j'eus l'idée de mener M. Chabrier, qui est mon ami depuis plus de vingt ans, à M. Carvalho, 11 avait justement ébauché la musique d'un opéra-bouffe, dont le sujet avait été emprunté à une ancienne pièce d'Ancelot, le Boi malgré lui. Chabrier destinait cet ouvrage à une scène de genre et n'osait porter son ambition jusqu'à la faire représenter à l'Opéra-Comique...

» L'intelligent directeur de l'Opéra-Comique, avec son sens artistique ordinaire, — c'est toujours M. Joncières qui parle, — comprit tout de suite quel musicien je lui avais amené. Cette verve inépuisable , ces rythmes endiablés, cette exubérance de gaieté et de vigueur, à laquelle venait se joindre la note mélancolique et émue, comme la poétique chanson de Minka au premier acte, le frappèrent de prime abord :

» — Je prends ça, dit-il à Chabrier, transporté à la fin de l'audition ; il faut toute de suite achever votre musique pour être joué avant la fin de l'année.

» La pièce était destinée, je l'ai dit, à une scène d'opérette. Il fallut nécessairement la modifier sensiblement pour l'adapter au cadre de l'Opéra-Comique... »

Eh bien! je l'avoue en toute franchise, si j'avais l'autorité de M. V. Joncières, et si je connaissais un compositeur aussi habile, aussi original, aussi bien doué que

M, E. Chabrier, et qui fût mon ami depuis plus de vingt ans, je ne lui jouerais pas le vilain tour de lui offrir, pour le prier de la mettre en musique, une pièce destinée à une scène d'opérette et que pour les besoins de la cause on devait modifier, agrandir, dénaturer, au point d'en faire un véritable monstre littéraire, qu'il est absolument impossible de rattacher à aucun genre. M. Joncières ignore-t-il donc les inconvénients d'un livret absurbe? A-t-il donc oublié la Reine Berthe, de piteuse mémoire?

Mais, et c'est là l'excuse des deux musiciens en. question, la situation de nos/ew/îes compositeurs est telle que, s'ils ont assez de délicatesse pour renoncer à battre la caisse afin d'attirer les regards des passants (ce que ne dédaignent pas de faire nombre de leurs collègues), ils sont obligés, pour être connus du public français, de se jeter sur le premier libretto qui leur tombe sous la main, dût-il, ce livret, entraîner dans sa chute la partition du musicien. On recueille bien quelques épaves, comme dans le cas présent; mais l'œuvre est condamnée dans son ensemble, elle doit périr infailliblement.

Et c'est grand dommage, car dans le Roi malg?'é lui se révèlent en maint endroit les qualités maîtresses que l'on avait déjà pu apprécier dans Givendoline et dans Esjoana, œuvres d'une touche si personnelle. Dans la nouvelle partition, composition inégale et sans homogénéité, il y a des merveilles d'harmonie et d'instrumentation, des rythmes d'une originalité rare ; on sent que l'auteur est un maître dans l'art de manier l'orchestre.

Mais M. Chabrier a suivi pas à pas le travail de ses collaborateurs; il a voulu y adapter scrupuleusement sa musique. Or, si son talent est remarquable, il n'a pu cependant le plier aux exigences plus ou moins extravagantes de ses librettistes. Et en m'exprimant ainsi, c'est bien un compliment et non une critique que je prétends adresser au compositeur, qui devrait renoncer à jamais à toutes ces insanités, pour ne se consacrer désormais qu'à des œuvres dignes de lui, dignes de sa vive origina-

lité, de sa riche imagination, de sa verve extraordinaire. L'ouvrage de M. Ghabrier a été interprété d'une façon très convenable. M. Fugère s'est montré excellent acteur dans le rôle du chambellan Fritelli. M'^" Isaac, dont on connaît le grand talent, était chargée du rôle de Minka et M"^ Cécile Mézeray de celui d'Alexina. M. Bouvet représentait le roi et M. Delaquerrière, le comte de Nangis. Quant à l'orchestre, à qui incombait la tâche la plus difficile, la plus délicate, il a droit à tous nos compliments.

Ernest Thomas.

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