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AU CONSERVATOIRE

Les concours du Conservatoire ont pris fin, les récompenses sont décernées, et le public connaît aujourd'hui les noms des vainqueurs. Nous ne reviendrons donc pas, pour les commenter, sur ces exercices, qui se renouvellent chaque année avec leur cortège obligé de favoritisme, de protestations, de joie, de déceptions. Les décisions des jurys sont souveraines, et ce qu'il y a de mieux à faire pour tout le monde, aussi bien pour les élèves que pour les auditeurs, c'est de s'incliner, sans même faire remarquer que certains prix étaient attribués à Mlle une Telle, à M. un Tel, bien avant qu'ils aient subi l'épreuve publique. Ce sont de ces choses qui se voient tous les jours, dans tous les concours et dont le Conservatoire est loin d'avoir le monopole. Et puis, à quoi bon dévoiler ces petites intrigues, que l'on s'efforce d'entourer de mystère et qui le plus souvent ne sont que le secret de polichinelle? A quoi bon reprocher à tel membre du jury sa galanterie; à tel autre sa faiblesse, à celui-ci sa camaraderie, à celui-là sa reconnaissance? Un jour ou l'autre les

sujets couronnés se produiront en public^, c'est alors que nous verrons et que nous dirons en toute franchise s'ils étaient dignes des récompenses qui leur furent accordées.

Il me parait préférable de dire quelques mots du discours prononcé par le représentant de l'Etat, le 4 août, jour de la distribution des prix. Depuis quelques années le ministre compétent, je veux dire le ministre appelé au département desBeaux-Arts, chargeait de ce soin M. Ksemp. fen, directeur desdits Beaux-Arts. Celui-ci s'acquittait de sa tâche à la satisfaction générale. . . de ceux qui étaient venus pour l'écouter. Un mot très aimable était adressé par lui à M. A. Thomas, directeur du Conservatoire, et aux professeurs de la maison. Des éloges étaient décernés aux lauréats ; des conseils paternels donnés à ceux qui devaient quitter l'établissement. Jamais le moindre mot de critique ne venait jeter une note discordante au milieu de cet harmonieux concert d'hommages et de félicitations. Dans ses courtes allocutions, dont le fond ne variait guère, l'orateur ne s'est jamais départi de son extrême bienveillance; jamais, pendant tout le cours de son intérim, son optimisme ne s'est démenti.

Cette année, le ministre, dans la personne de, M. Spul- 1er, reprend ses droits. Parlant de M. Keempfen et des discours prononcés par lui les années précédentes : « Je le remplace, dit-il, mais je n'ai garde de le faire oublier». Et c'est là ce que pour mon compte je regrette vivement. Il est bien difficile, je le sais, dans des allocutions de ce genre, de ne pas sacrifier à la tradition, de ne pas rééditer leslieux communs de circonstance, de ne pas adresser à tout l'auditoire force compliments, peu proportionnés, en général, au mérite de ceux qui en sont l'objet. Mais, cette part faite, et le plus brièvement possible, aux formalités d'usage, ne serait-il pas intéressant pour un ministre, qui sait que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur Conservatoire du monde, de signaler certains abus, d'énumérer les réformes àfaire, de rechercher enfin les causes de décadence d'un établissement qui inonde la

France de pianistes, mais qui, depuis des années, n'a pas produit un seul artiste vraiment digne de ce nom.

M. Spuller a le goût des belles choses; les connaissances artistiques ne lui font pas défaut. Sa qualité de ministre lui permet en outre de recueillir bien des renseignements, de connaître, d'approfondir bien des choses qui échappent forcément au simple particulier. Aussi peut-on s'étonner qu'il ait tenu ce langage : « Nous qui ne sommes que le public, quand nous avons l'honneur de nous adresser aux artistes ou à ceux qui aspirent à le devenir, nous ne pourrions pas, sans quelque impertinence, leur faire part de nos observations ou de nos remarques sur les détails purement techniques de l'art qu'ils étudient et qu'ils pratiquent tous les jours; nous sommes obligés par la réserve qui nous est imposée de nous en tenir à des considérations d'ordre général, à des indications d'ensemble sur la direction à donner à de bonnes et profitables études, à des exhortations sur le caractère auguste du grand art, manifestation magnifique de la vérité, et sur le culte qui doit lui être rendu.»

Plus loin, M. Spuller donne d'excellents conseils aux élèves de cette école « qui demande, au même titre que les autres, mais peut-être plus que toutes les autres, du travail et de la peine, un travail opiniâtre, réfléchi, consciencieux... » Mais il ajoute : « Le goût de l'art se répand déplus en plus au sein de notre société démocratique; la musique classique est enfin appréciée non plus par une élite, mais par la foule qui en fait ses délices; les théâtres lyriques et dramatiques s'ouvrent à un public de jour en jour plus nombreux et plus délicat; on aime l'ancien et on veut du nouveau. »

Est-ce pour ne pas décourager ses auditeurs que le ministre a parlé ainsi? Je serais tenté de le croire, car s'il avait voulu faire connaître la vérité, la triste et écœurante vérité, il aurait dit :

Non, mille fois non, le goût de l'art ne se répand pas dans notre démocratie, le mode d'éducation ou plutôt le

manque d'éducation artistique s'y oppose. L'éducation musicale en France consiste à apprendre aux enfants de l'école primaire quelques notions de solfège; dans les établissements d'enseignement secondaire, on dédaigne cet art d'agrément, on n'a pas assez de mépris pour ceux qui le professent. C'est un public très restreint et toujours le même qui assiste aux concerts du dimanche pour entendre les œuvres des grands maîtres; quant à la foule, loin de faire ses délices de la musique classique, elle se délecte, au contraire, en écoutant les inepties débitées par un pitre de café-concert. Il y avait autrefois à Paris quatre théâtres consacrés à la musique; il n'en reste plus qu'un aujourd'hui, confié à des mercenaires qui, par mesure d'économie, recrutent une grande partie de leur personnel en Pologne, en Italie, en Amérique et en Allemagne, ce qui n'est pas encourageant pour les élèves du Conservatoire. Enfin, on prétend que le public — je prends ce terme dans son acception la plus large — veut du nouveau. Eh bien ! cette année même, un artiste d'une valeur incontestable et incontestée voulait, dans un théâtre libre, non subventionné par l'État, représenter un opéra inconnu en France et que l'Europe entière considère depuis longtemps comme un chef-d'œuvre. Cette tentative a failli provoquer une émeute.

Voilà ce que M. Spuller pensait peut-être, mais voilà ce qu'il ne pouvait pas dire ; au moins aurait-il pu ne pas déclarer tout le contraire.

Le ministre ne pouvait se dispenser de parler de rOpéra-Gomique, dont c la réouverture provisoire est en ce moment l'objet des préoccupations de l'Administration des Beaux-Arts. » Je ne sais quel avenir est réservé à ce malheureux théâtre, dont on veut, bien à tort conserver l'étiquette menteuse, véritable anachronisme. En tout cas, la question est loin d'être résolue ; plus on avance, plus les difficultés augmentent; et les nouvelles contradictoires pubhées chaque jour à ce sujet, ne sont pas d'un heureux présage.

Après avoir parlé en termes très élogieux — c'est de tradition — des œuvres lyriques représentées dans le cours de Tannée, et célébré le mérite des auteurs de Pairie, de Pi'oserpine et du Roi malgré lui, M. Spuller ajoute : « Ici, on garde le secret de faire de brillants élèves qui deviennent plus tard des maîtres justement admirés. »

M. Paladilhe est bien un produit du Conservatoire, dont il fut un des plus brillants élèves; il obtint, en outre, le prix de Rome, à l'âge de seize ans. Pour M. Saint- Saëns, son séjour au Conservatoire (classe de composition) fut de courte durée, et lorsqu'il y entra, son professeur reconnut bien vite qu'il n'avait plus rien à lui apprendre ; la science musicale n'avait déjà plus de secrets pour lui. Ajoutons qu'il échoua au concours du prix de Rome. Quant à M. Chabrier, non seulement l'Etat ne l'envoya pas séjourner à Rome, mais jamais il ne suivit les cours du Conservatoire.

En présence de ces trois exemples, est-il permis de déclarer, comme le fait M. Spuller, que le Conservatoire garde le secret de faire de brillants élèves qui deviennent des maîtres? Ne serait-il pas plus juste, si l'on compare la carrière artistique de ces trois compositeurs, d'en tirer cette conclusion, que le talent et l'inspiration dont fait preuve un musicien est parfois en raison inverse du degré d'influence exercée sur lui par le Conservatoire?

L'orateur termine son discours en rappelant les honneurs rendus récemment par la France à Rossini, dontla municipalité de Florence redemandait la dépouille mortelle.

C'est le 30 avril, qu'on remettait aux délégués italiens, les cendres de l'auteur de Guillaume Tell. Par une coïncidence bizarre, le même jour avait lieu à l'Eden-Théâtre, la répétition générale de Lohengrin. M. Spuller semble avoir oublié ce fait, lorsque, s'adressant à ses jeunes auditeurs, il prononça ces paroles :

« Aimez la gloire : la France l'a toujours aimée et

toujours elle a su la donner à ceux des artistes de l'étranger qui sont venus la lui demander. »

Pour que cette phrase fût complète, et juste l'idée qu'elle exprime, le ministre aurait dû ajouter : excepté à Richard Wagner.

Ernest Thomas.

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NOTA, — Nous avons le plaisir d'annoncer à nos lecteurs que M. Georges Noufflard figure désormais au nombre de nos collaborateurs. Rappelons que ce savant critique est l'auteur de plusiews ouvrages très remarquables, dont voici les titres :

La Symphonie fantastique de Hector Berlioz. {Florence, 1880.)

Berlioz et le Mouvement de l'Art contemporain. [Librairie Fischbacher, Paris, 1885.)

Richard Wagner d'après lui-même. [Librairie Fischbacher, Paris, 1885.)

Otello de Verdi et le drame lyrique. [Librairie Fischbacher, Paris, 1887.

Nous publierons le premier article de M. Noufflard dans notre prochain numéro.

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