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LA MUSIQUE EN ITALIE

Florence, 10 juillet 1887.

Pour traduire dans la langue des sons les vestiges grandioses du passé d'un peuple qui, bien que déchiré par les factions intérieures, brisé parles luttes incessantes du dehors, avait su et voulu, dans un mouvement de patriotisme et de légitime orgueil, élever des monuments dignes d'être admirés de la postérité (1), il eût fallu la

(1) Le décret public rendu en 1294 pour construire la cathédrale de Florence est ainsi conçu :

« Attendu qu'il est de la souveraine prudence d'un peuple de » grande origine de procéder en ^ es affaires de telle façon que, par » ses œuvres extérieures^ se reconnaisse non moins la sagesse que » la magnanimité de sa conduite, il est ordonné à Arnolfo, maître ') architecte de notre commune, de faire les niodèles ou dessins » pour la rénovation de Sanla Maria Reparafa avec la plus haute » et la plus prodigue magnificence, afin que l'industrie et la puis- » sance des hommes n'inventent ni ne puissent jamais entreprendre » quoi que ce soit de plus vaste et de plus beau ; selon ce que les » citoyens les plus sages ont dit et conseillé en séance publique et » en comité secret, à savoir qu'on ne doit pas mettre la main aux » ouvrages de la Commune, si l'on n'a pas le projet de les faire » correspondre à la grande âme de tous les citoyens nuis dans une » même volonté. »

puissance d'un Beethoven ! Lui seul était capable de nous faire comprendre ces grandes époques de l'art : lignes architecturales du Moyen âge, monuments plus sveltes de la Renaissance, productions merveilleuses de toute nature. Lui seul pouvait être mis en regard d'un Michel- Ange, d'un Dante, d'un Donatello !

Pour chanter les douces et naïves fresques d'un Giotto, d'un Fra-Beato Angelico, il eut fallu un Mozart ou encore mieux l'auteur de Y Enfance du Christ. Dans cet oratorio charmant, Berlioz a su, en effet, nous peindre, à l'exemple des grands f7'esquistes italiens, l'aurore du christianisme avec cette naïveté qui, plus en rapport avec son origine, lui convient mieux que toutes les splendeurs dont on a pu l'entourer à diverses époques.

Il ne viendrait pas à l'idée d'invoquer les souvenir,= de Rossini, de Bellini ou de Donizetti en pareille matière ! C'est qu'aucun des compositeurs italiens du dix-neuvième siècle n'a eu l'envergure nécessaire pour évoquer ce passé artistique, d'autant plus glorieux que la comparaison ne peut manquer d'être faite avec le présent, qui est si pauvre.

Ce que l'on n'a pas voulu remarquer, c'est que la déchéance de l'Italie , au point de vue des arts , n'a pas atteint seulement la peinture, la sculpture, mais également la musique. Cette nation qui a produit tant de chefs-d'œuvre et qui a eu, comme tous les peuples, sa poussée créatrice, en est réduite aujourd'hui à faire de l'art appliqué à l'Industrie (1). Depuis son unification surtout, toutes ses préoccupations se sont concentrées sur la politique, le commerce, l'organisation de l'armée. Et, il faut le reconnaître, à ces divers points de vue, les progrès ont été réels ; ils sont visibles. Maislessensintelligents, cultivés, portés à leur plus haute expression, qui dominaient dans toutes ces cités d'Italie, au milieu du

(1) Il suffit de Toir les innombrables mausolées du Campo-Santo de Gênes pour se faire une idée de la décadence de la sculpture talienne.

quinzième siècle, ont, à de rares exceptions près^ disparu aujourd'hui de la Péninsule.

« La politique prend pour elle toute la sève de l'arbre;

les autres branches avortent Cette politique est en

pleine fleur; on dirait d'un champ longtemps desséché qui a reverdi sous une pluie subite. » Ainsi s'exprime H. Taine dans son Voyage en Italie. Lorsque le même auteur fait intervenir la musique comme terme de comparaison avec le passé, c'est l'image de Beethoven qu'il évoque (1). C'est que, plus on étudie les œuvres grandioses des Maîtres italiens d'autrefois, plus on sent le souffle d'un âge héroïque. L'auteur de la 9" Symphonie aurait été le plus puissant interprète de ces grandeurs, de ces beautés. ■

Les musiciens italiens du dix-neuvième siècle n'avaient rien à nous dire, en fait d'art; ils ne pouvaient nous raconter ce qu'ils ne sentaient pas. Ils ont cru nous traduire, dans de longs opéras filandreux et conçus dans un esprit absolument opposé à la vérité de l'expression dramatique, des passions qu'ils ne possédaient point; ils n'ont fait qu'écrire pour un peuple qui ne leur demandait qu'un divertissement, là où ses ancêtres réclamaient Fart le plus élevé. 11 suffit même de relire les belles pages de Palestrina et de Marcello pour juger la profondeur de la chute qu'ont faite les compositeurs modernes de l'Italie.

(1) « Entre la tranquille Pieta de Michel-Ange à Saint-Pierre de Rome et cette Yierge si grandiose de la Chapelle des Médicis, à Florence, d'une âme si mélancolique et si fine, quelle distance ! Joignez-y le Moïse et le? voûtes de la Sixtine ; comme l'homme a grandi et souffert ! Comme il a formé et dégagé sa conception ori ginale de la vie ! Voilà l'art moderne tout personnel et manifestant un individu qui est l'artiste, par opposition à l'art antique tout impersonnel et manifestant une chose générale qui est la cité. La même différence se rencontre entre Homère et Dante, entre Sophocle et Shakespeare ; de plus en plus, l'art devient une confidence, celle d'une âme individuelle qui s'exprime et se rend visible tout entière à l'assemblée dispersée, indéfinie des autres âmes. Ai?isi fit Beethoven, le plus moderne et le plus grand des musiciens modernes.

(II. Taine. Voyaç/fi en Italie.)

Et dire qu'il s'est trouvé des panégyristes enthousiastes pour porter aux nues des œuvres mort-nées ! A l'apparition des opéras de Rossini, on crut même à la rénovation de l'art dramatique ! On prit le bruit et le badinage pour la science. Gomme si, avant le Singe de Pesai^e, Gluck et Weber n'avaient pas tracé la véritable voie à suivre pour l'opéra moderne !

Deux maîtres de génie et de race bien différents, qui ont vécu en Italie, avaient cependant donné une appréciation très exacte sur le tempérament musical du peuple italien.

Berlioz, dans ses Mémoires, nous raconte comment, arrivé à Milan, il fallut, pour l'acquit de sa conscience, aller voir le nouvel opéra : « On jouait alors à la Gannobiana VElisir d'Amore de Donizetti. Je trouvai la salle pleine de gens qui parlaient tout haut et tournaient le dos au théâtre; les chanteurs gesticulaient toutefois et s'époumonaient à qui mieux mieux; du moins, je dus le croire en les voyant ouvrir une bouche immense, car il était impossible, à cause du bruit des spectateurs, d'entendre un autre son que celui de la grosse caisse. On jouait, on soupait dans les loges... En conséquence, voyant qu'il était inutile d'espérer entendre la moindre chose de cette partition, alors nouvelle pour moi, je me retirai. ... La musique pour les Milanais, comme pour les Napolitains, les Romains, les Florentins, les Génois, c'est un air, un duo, untrii), tels quels bien chantés; hors de là, ils n'ont plus que l'aversion ou l'indifférence. »

Quelle musique voulez-vous qu'un compositeur imagine pour un peuple qui n'a d'amour que pour ce qui est dansant, chatoyant, brillant, bouffe, futile? Gelle qu'il mérite : le Barbier de Séi)ille.

Une Florentine, d'une grande érudition, d'un esprit très ouvert, qui trouve quelque mérite à la musique de Wagner, et à qui je demandais franchement son opinion sur le sentiment musical particulier aux Italiens, corroborait absolument le jugement sévère, mais juste, rendu

par Berlioz. « Les Italiens, me disait-elle, considèrent la » musique comme un divertissement; c'est tout dire, » n'est-ce pas? »

Mendelssohn, qui se trouvait à Rome en même temps que Berlioz, en 1830, donnait, lui aussi, une bien triste idée de l'art musical en Italie, à cette époque. Dans une lettre datée du 7 décembre 1830, il dit textuellement : « Les compositions de Baini ne signifient pas grand'chose, non plus que toute la musique d'ici, en général. Ce n'est sans doute pas la bonne volonté qui manque, mais les moyens font complètement défaut. Les orchestres sont au dessous de tout ce qu'on peut imaginer... Les chanteurs du Pape deviennent vieux ; la plupart d'entre eux ne sont pas musiciens, ils n'exécutent pas correctement même les morceaux traditionnels , et le chœur entier se compose de trente-deux chanteurs qui ne sont jamais réunis. On donne des concerts à la Société philharmonique, mais seulement sur le piano ; il n'y a pas là d'orchestre, et dernièrement comme on voulait essayer d'y donner la Création d'Haydn, les instrumentistes déclarèrent que c'était chose impossible à jouer. Quant aux instruments à vent, ils jouent d'une façon dont on n'a aucune idée en Allemagne. »

Il faut lire la lettre qu'il adressait de Rome le 16 juin 1831 à son professeur Zelter pour se rendre compte de la barbarie avec laquelle la musique rehgieuse était traitée.

L'état musical de l'Italie s'est-il sensiblement modifié depuis 1830? Je crains que non. En passant à Venise, il y a quelques années, j"ai eu l'occasion d'entendre le Mefistofele de Boito. Il est impossible de peindre l'impression désagréable que je ressentis à l'audition de cette œuvre, dont on a fait grand bruit. L'exécution était tellement ridicule et hors de sens, qu'il me fut impossible de rester jusqu'à la fin de la pièce. L'orchestre jouait, tout le temps, fortlsimo; le public bavardait dans les loges; quant à la première chanteuse, chargée du rôle

de Marguerite, elle n'imagina rien de mieux, pour attirer l'attention, que de tirer la langue à Faust, dans sa rencontre avec lui, à l'acte du jardin. Le coup fut si imprévu, si nauséabond pour moi et un ami qui avions le malheur de comprendre d'une toute autre façon l'interprétation de l'œuvre de Goethe, que nous dûmes nous précipiter hors du théâtre et gagner notre gondole, afin d'éviter un violent mai de cœur. Il paraît qu'en Italie, plus une prima donna fait de ces gentillesses, plus elle a de chances d'être appréciée. Quelle mine précieuse que le Barbie^' de Séville pour développer des talents aussi spirituels !

Leur musique militaire est encore plus mauvaise que la nôtre, et ce n'est pas peu dire. Car, en France, à l'exception des musiques de la Garde de Paris, du Génie à Versailles et de quelques régiments où le colonel a quelques notions de l'art musical et tient à obtenir un bon résultat, toutes les autres n'ont qu'un but : marquerle pas et faire du bruit. Et quels programmes ! On croit avoir fait un grand efTort lorsque l'on donne un fragment des opéras de Meyerbeer. La plupart des morceaux exécutés ne sont jamais que des pas redoublés, des valses, des polkas ou des pots pourris sur les motifs des plus mauvais opéras.

En Italie, les programmes sont aussi tristes et l'exécution est encore plus mauvaise. Pour sonner la retraite, ils ont trouvé le triomphe de la tierce, en employant la trompette à pistons! Le soir, lorsque la musique se réunit sur une des places de Florence, elle donne, avant de se mettre en marche, un petit concert qui permet aux enfants du voisinage de se livrer à une chorégraphie des plus entraînantes.

Faites ce que je fis un jour ; je quittai Vérone pour aller coucher le soir à Trente, dans le Tyrol. Après dîner, je prenais le frais à la fenêtre de la chambre de mon hôtel, lorsqu'un bruit inusité me fit dresser l'oreille. C'était une retraite aux flambeaux. Quelle musique! Quel ensemble

et quel brio parmi les instrumentistes de ce régiment autrichien, le premier venu, sans aucun doute! Le lendemain, j'eus le bonheur d'entendre la musique de ce même régiment sur une des places publiques de Trente j c'était une merveille. Pour programme, nous avions l'ouverture ^Euryanthe, la marche des fiançailles de Lohengrin, des fragments des Maîtres chanteurs. A quelques lieues de la frontière italienne, on pouvait juger quelle distance peut séparer deux-peuples au point de vue musical.

A Gênes, à Florence, dans les principales villes de l'Italie, certains cafés et restaurants ont pris l'habitude, à l'exemple d'établissements similaires, en Allemagne et en Autriche, de récréer les consommateurs par l'audition de divers morceaux de musique instrumentale. L'orchestre est généralement composé d'un piano et de quelques instruments qui exécutent tant bien que mal, plutôt mal que bien, des valses, des polkas, etc. Allez à Vienne, à Munich, et entendez cette armée d'instrumentistes qui, pour la plupart appartenant à l'armée, font entendre les œuvres les mieux choisies, les plus diverses, dans les grandes brasseries ou dans les jardins publics! Vous ferez une remarque qui ne sera pas à l'avantage de l'Italie.

On peut dire que le sens musical des Italiens s'exerce dans la rue; ce sont des virtuoses du pavé. Je ne veux pas parler ici de ces musiciens, indigents de profession, qui viennent vous assommer à la devanture des cafés. Je fais allusion à cette exubérance du peuple qui, surtout l'été, éprouve le besoin de vivre la nuit. Ce sont des bandes d'étudiants qui, munis de guitares ou de mandolines, se promènent dans les rues, à la belle étoile, exécutant tout ce qui leur passe par la tète. Ce sont des multitudes d'enfants, de jeunes gens même qui sifflent ou chantent la romance du jour.

Il faut avouer que la chanson populaire, en Italie, est bien préférable à celle qui fleurit sur les bords de la

Seine; elle n'est ni banale, ni triviale. Tous les ans, on compose, à Naples, pour la foire de Piedigrotta, un certain nombre de chansons populaires, La plus réussie fait ^e tour de l'Italie. <.< CaruU » est celle de l'année dernière : comme presque toutes les chansons italiennes, jouée ou sifflotée^ c'est une rengaine; mais dite et bien dite, cette rengaine ne manque point d'un certain charme.

Le tableau que nous venons de tracer très rapidement de l'art musical en Italie au dix-neuvième siècle serait peut-être de couleur un peu sombre et risquerait de n'être point exact si nous ne mentionnions les efforts très réels qu'ont faits certains artistes .d'élite pour élever le niveau de cet art dans leur pays.

Yerdi, le premier, n'a cessé de prêcher d'exemple. Quel chemin parcouru du Trouvère... à AJida, au Requiem et à Otello.^ Bsnis son intéressante étude sur ce dernier opéra, M. G. Noufflard, auteur de travaux très appréciés sur Berlioz et Wagner, dit justement :

« Travail et inspiration : telle est la double condition des œuvres immortelles. Otello y répond. Voilà pourquoi il restera debout à côté des grands chefs-d'œuvre lyriques, tandis que les œuvres que la mode seule a consacrées passeront. »

Lorsqu'à Naples, il y a quelques années, Aïda fut exécutée, les Napolitains, dans leur enthousiasme, ne trouvèrent rien de mieux que de vouloir dételer la voiture du maestro, pour le reconduire à son hôtel après la représentation. Verdi s'opposa à celte manifestation ridicule et donna en quelques mots à ses compatriotes une leçon, qui a plus de prix que bien des discours à longue portée ; « Vous feriez mieux, leur dit-il, d'apprendre à écouter » les œuvres étrangères qui, par leur élévation et leur » science, ne peuvent que vous être profitables. » 11 faisait allusion aux opéras de R. Wagner.

Deux autres compositeurs ont également cherché à réagir contre les mauvaises tendances de l'école italienne,

en écrivant des œuvres plus étudiées, plus en rapport avec le sentiment élevé de l'art. Ce sont MM. Boito et Scambati. Malgré la faiblesse de certaines parties de eurs compositions, on doit leur savoir gré des louables efforts qu'ils ont tentés.

Dans d'autres branches de l'art musical, des artistes tels que M, Buonamici, professeur de piano à Florence, M. Filippo Filippi, critique musical du journal la Perseveranza à Milan, mort récemment, ont cherché à vulgariser la musique allemande. M. Buonamici, qui a fait une partie de ses études en Allemagne, est à la tête du mouvement. C'est un partisan de Wagner et de Berlioz; il dirige une Société chorale qui a exécuté avec succès des fragments de VEnfance du Christ.

En dehors de deux théâtres spéciaux de musique existant à Florence, La Pergola, élégant mais rarement ouvert, et Pagliano^ espèce d'opéra-populaire, une des plus grandes salles de spectacle de l'Italie, il a été créé vers 1872 une Société de Concerts symphoniques par M. J. Sbolci; c'est la première Société orchestrale fondée en Italie. En 4875 ou 1876, elle a donné des

concerts à Milan, Venise, Sienne, etc Les œuvres

principales qu'elle a exécutées pendant ces dernières années ont été : La 9*^ Symphonie, le Christ au jardin des Oliviers, la Symphonie fantastique, la majeure partie des Ouvertures &Q, Wagner et des fragments des œuvres de Saint-Saëns et de Bizet. Malheureusement, elle dispose d'une salle trop petite, ce qui ne lui permet pas de mettre les places à bon marché et limite son action. Elle n'agit en réalité que sur une élite musicale. Dans l'hiver de 1886-1887, on a donné à Rome la Damnation de Faust; il y a eu trois auditions et le succès a été assez vif.

Jusqu'à l'année 1884, on vivait à Florence sur Lucia, la Traviata, la Somnanbula, il Barhiere. Puis on a exécuté la Gloconda de Ponchielli et Mefistofele de Boito. Depuis cette époque, un pas en avant a été fait et il faut

s'empresser de le constater. En novembre 1886, Lohengrin a été monté et joué au théâtre Pagliano avec ' un succès qui s'est, paraît-il, étendu aux deux parties extrêmes de la Société. Dans le monde, Wagner était devenu à la mode ; dans la rue, on entendait chanter des mélodies de Lohengrin. Cet opéra a eu en somme vingt-cinq représentations. Enfin, en mai 1887, le Vaisseau-fantôme a été joué trois fois à la Pergola. Presse et public l'ont accueilli favorablement.

La musique est une langue admirable, mais des plus difficiles. Un peuple, seul, en a saisi la grande portée. « Les Allemands, disait Spontini, traitent la musique comme une affaire d'État, » appréciation qui, de la part de l'auteur de la Vestale, était une critique et qui, selon moi, est un éloge. Elle est pour eux une initiation, une élévation de l'âme vers les sphères les plus élevées ; elle traduit bien des pensées qui ne peuvent être exprimées, nombre de sentiments qui resteraient souvent ignorés.

Les Français et les Italiens, eux, considèrent la musique comme un plaisir des sens ! A quelques exceptions près, ils n'ont guère pour cette splendide manifestation de la pensée, pour cette grande consolatrice des misères d'ici-bas, plus de respect que pour l'Art Culinaire, Mais, à titre de circonstances atténuantes, il n'est que juste de se poser la question suivante : Comment un peuple peut-il entendre, apprécier une langue qu'il n"a pas apprise ? Que penserait-on d'un professeur qui donnerait à lire à son élève les poésies d'Alfred de Musset ou de Victor Hugo, avant de l'avoir initié aux premiers principes de la grammaire?

Si, depuis une vingtaine d'années, nous avons fait en France des progrès considérables, si le groupe des véritables musiciens est devenu plus considérable, c'est à l'introduction des concerts de musique symphonique, c'est à la persévérance d'artistes comme Pasdeloup, Colonne et Lamoureux que nous en sommes redevables.

— OOl —

La Ville de Paris n'a pas été seule à posséder cette grande école d'instruction musicale. La décentralisation s'est faite. Des villes comme Angers, Nantes, Lille, etc., ont prouvé le désir qu'elles avaient de posséder des concerts similaires, et elles ont eu le bonheur de trouver des hommes pleins de dévouement pour faire triompher la bonne cause.

Des artistes tels que Saint-Saëns, Massenet , Lalo, V. d'Indy, Joncières, Chabrier, Th. Dubois, Guiraud et tant d'autres de la jeune école orchestreraient-ils d'une manière aussi puissante, aussi originale, s'ils n'avaient pas pris pour modèles les grands symphonistes de l'école allemande et s'ils n'avaient pas eu la noble ambition de voir figurer leurs œuvres dans les concerts à côté de celles de Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Schumann, Brahms, Berlioz, Wagner, etc.? Il faut le dire bien haut : Tout le progrès musical en France dérive de cette institution des grands concerts de musique symphonique et dramatique (1).

Espérons que l'exemple donné par la France sera suivi par l'Italie. Faisons des vœux également pour que les efforts tentés par des artistes de la valeur de Verdi, Scambati, Boito, Filippo Filippi, Sbolci, Buonamici, etc., portent leurs fruits. Tout espoir d'amélioration n'est peut-être pas perdu, si les hommes qui sont actuellement à la tête du mouvement musical en Italie comprennent bien leur mission, c'est-à-dire s'ils sont les initiateurs des œuvres des grands maîtres de la symphonie, en favorisant la création dans les centres principaux de Sociétés orchestrales sérieuses.

Il n'est pas douteux alors qu'avec leur vive intelHgence, avec des dons naturels extraordinaires, les Italiens ne finissent par trouver, en musique, le ton proportionné,

la note juste.

Hugues Imbert.

(1) Nous comptons pouvoir donner, un jour, une étude approfondie sur le mouvement musical en France depuis 1860.

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