LA STATUE DE YICTOU MASSÉ
Lorieut, 4 septembre 1887.
A cette fête pour honorer la mémoire d'un musicien, il n'a manqué qu'un peu de musique. Pas le plus petit concert, pas la plus modeste représentation au théâtre. Je sais bien que les ressources artistiques des villes de province sont généralement insuffisantes pour une grande manifestation ; mais les œuvres de V. Massé ne sont pas à ce point compliquées qu'on n'en puisse donner une exécution satisfaisante avec un orchestre restreint et des chanteurs de demi-caractère. A défaut de musique, il y a eu des discours, beaucoup de discours. Pour ma part j'en ai en entendu douze, en prose et en vers, avant et après dîner. Et je ne parle ici que de ceux prononcés en l'honneur de l'aimable auteur des Noces de Jeannette, car la Société littéraire et artistique la Pomme, tenait ses assises à Lorient, le même jour, et tout le monde a pro-' fîté de la circonstance pour recommencer à discourir.
Il y avait réellement deux cérémonies : la pose d'une plaque commémorative, par les soins de V Association B7'et07ine-Angevme, l'inauguration de la statue due à l'habile ciseau de notre grand artiste Antonin Mercié.
Le dimanche matin à dix heures on s'est réuni devant le n° 17, de la rue du Marché, qui prend dès aujourd'hui le nom de Victor Massé. Sur le pignon du Grand-Café, l'une des dépendances actuelles de la maison, où le musicien est né le 7 mars 1822, est fixée une plaque de
bronze en relief, œuvre de M. A. Léofanli. Elle porte l'inscription suivante : Le 4 septembre 1887, V Association Bretonne- Angevine, pour honorer la mémoire de Victor Massé, a posé cette plaque sur sa maison natale ; et en exergue, on lit ces paroles : Avec l'aide de Bien, pour la pat7'ie.
Au nombre des invités de la petite cité bretonne, je remarque : MM. Jules Simon, de l'Académie française; Jules Massenet, Léo Delibes, Jules Thomas, délégués de l'Académie des Beaux-Arts; Jules Barbier, Auguste Vita, Oscar Gomettant, Pierre GiiTard, Ernest Guiraud, AntoninMercié, de nombreux représentants de la presse parisienne et de la presse régionale. M. Philippe Gille, gendre de Victor Massé et M'^^ Alix Massé, sa seconde fille, sont arrivés samedi matin.
M. Jules Simon prend la parole ; voici les principaux passages de son discours :
« Messieurs,
» Au moment où la ville de Lorient élève'une statue à Victor Massé, l'Association bretonne-angevine pose une plaque commémorative sur la maison où il est né. Cette plaque est l'ouvrage de notre ami Léofanti.
» Une inscription sur la maison, une statue sur la place publique ; c'est à la fois une précaution contre les oublis de l'histoire, un acte de reconnaissance nationale et un encouragement à bien faire. Vous avez sur une de vos places la statue de Bisson, un soldat héroïque ; voici celle d'un grand musicien ; l'an prochain, on vous promet celle d'un grand poète. Lorient, qui est une ville jeune, a déjà de glorieux ancêtres....
» Je me garderai bien de faire aujourd'hui l'éloge de ces belles œuvres. Peut-être l'aurais-je fait, tant l'ignoronce est présomptueuse, si nous n'avions pas ici deux grands musiciens et un grand critique. Ils apportent des leçons ; je ne pourrais apporter que des bravos. La musique n'est pas seulement un art ; c'est une science.
On est un musicien charmant ou puissant quand la nature l'a voulu ; on est musicien savant quand on a eu le courage d'étudier la musique comme une science abstraite. J'honore infiniment cette science-là comme toutes les autres. J'ose dire qu'elle mérite surtout notre admiration et notre reconnaissance, parce qu'elle donne à l'art plus d'éclat et de solidité. Victor Massé était très savant, mais il ne faisait pas de musique scientifique. Il se servait de sa science sans la montrer. Il pensait, l'humanité a toujours pensé et elle pensera toujours que le vrai musicien est celui qui chante,... «
Après avoir retracé en quelques mots la vie de V. Massé, M. Jules Simon raconte ainsi ses dernières années :
« On savait que sa maladie était incurable. Il l'a su pendant six ans ! En pensant à ses affaires délabrées, à l'avenir de sa femme et de ses deux filles, à son travail interrompu dans le plein développement de son génie, il avait l'âme plus torturée que le corps. Sa femme tomba malade à son tour. Il se passait alors, dans cet intérieur si éprouvé, des scènes dignes d'admiration, de respect et de pitié, La fille aînée, celle qui était mariée, écartait de lui tous les soucis matériels, en lui cachant, dans sa généreuse et délicate tendresse , les services qu'elle lui rendait; son autre fille se partageait entre les deux lits, suffisant à tant de travail avec cette force étrange qui prend sa source dans un grand cœur. Pourquoi ne lo dirai-je pas, au risque de leur déplaire, en ce jour glorieux? Ce n'est pas d'elles que je parle, c'est de lui, qui s'était fait adorer. Il fut doux envers la mort, quoiqu'elle fût si lente à venir. Il se rattachait à la vie par ses deux grands amours : ses enfants et sa Cléopâtre. Quand il eut écrit sa dernière note, il regarda ses filles en souriant : « A présent, tout est prêt, dit-il ; on peut la jouer sans moi.» Il cachai t sa douleur pour ne pas augmenter la douleurdeceux qu'il aimait. Toutes ces âmes d'élite passaient
leur temps à se tromper mutuellement. Il est mort entouré de ses enfants, la main sur son manuscrit, qui no le quittait jamais et en se disant, dans un suprême élan de tendresse et de légitime orgueil : « Elles jouiront do ma gloire ! *:> Nous répondons, messieurs, à sa dernière pensée, en les associant aujourd'hui au triomphe qu'avec le concours d'un grand sculpteur lui décerne sa ville natale. »
Plus d'un, en écoutant ce langage ému, essuyait furtivement une larme et, tandis que le cœur pleurait, l'esprit oubliait d'applaudir.
A quatre heures et demie, la toile de navire qui recouvrait l'œuvre d'A. Mercié est tombée, aux acclamations de la foule, tandis que les musiques des régiments de la garnison jouaient la Marseillaise. M. Léo Delibes va mieux que je ne saurais faire, vous décrire la composition de l'auteur du Gloria Victis. Dans la blanche splendeur du marbre, consacrant à jamais sa gloire, Victor Massé est vivant de nouveau : les trois années qui se sont écoulées depuis qu'il nous a quittés s'effacent et l'on attend que, de sa voix si mélodieuse et si expressive, il donne forme à l'inspiration qu'il écoute venir de l'infini.
Sur le socle en granit fm, l'inscription suivante :