‹ L'Independance musicale et dramatiqueChapitre 47 sur 67 · MOZART, GOUNOD & GLUCK · texte numérisé non relu

MOZART, GOUNOD & GLUCK

Le nom de M. Gounod placé ainsi entre ceux de Mozart et de Gluck forme un de ces titres bizarres, dont la lecture vous fera peut-être sourire; et pourtant je dois déclarer que mon intention n'a pas été de provoquer votre hilarité. Je ne serais, d'ailleurs, pas plus coupable en cette circonstance que ne l'a été M. Alexandre Dumas lorsque, dans sa réponse au discours de réception de M. Leconte de Lisle, à la séance de l'Académie française du 31 mars dernier, il associait, sans s'en douter, j'imagine, le nom d'un librettiste à ceux de Racine et de Corneille, en citant les chœurs de Polyeucte entre ceux à'Esther, à-'Athalie et la traduction en vers de V Imitation. Or, on sait que les chœui^s de Polyeucte se trouvent dans l'opéra du même nom, paroles de M. Jules Barbier» musique de M. Charles Gounod.

Ce que M. Dumas a fait par mégarde, je le fais avec intention, il est vrai^ mais sans malice et en respectant dans cette énumération, non pas l'ordre de mérite, cela se voit sans peine, mais simplement l'ordre qui m'est offert par le hasard du calendrier.

Deux nouvelles à sensation ont fait depuis quelque

INDÉPENDANCE MDS. ET DRAM. 2?

temps le tour de la presse. Les courriéristes des théâtres nous ont annoncé, en effet, que les directeurs de l'Opéra vont nous convier prochainement à deux grandes solennités; MM. Ritt et Gailhard doivent, dit-on, mettre tout en œuvre pour offrir au public parisien deux spectacles extraordinaires, dignes en tous points des compositeurs illustres qu'on s'apprête à célébrer. Ces deux représentations de gala seront, comme on le sait, celle de Don Juan^ donnée à l'occasion du centenaire du chef-d'œuvre de Mozart, et celle de Faust, dont la 500* doit coïncider avec le jour de la Saint-Charles, fête patronale de M. Gounod.

A propos du centenaire de Don Juan, tous les journaux, sauf de rares exceptions, reproduisant une note qui émane sans doute de la direction de l'Opéra, nous apprennent que Don Giovanni fut représenté pour la première fois à Prague le 4 novembre 1787. Quoique cette date ait été donnée par Fétis dans sa Biographie des Musiciens, par A. Oulibicheff dans sa Nouvelle Biographie de Mozart, par Castil Blaze dans son Opéra italien, par Félix Clément dans son Dictionnaire lyrique et par beaucoup d'autres encore, y compris, paraît-il, M. Gounod, elle est absolument inexacte, tout aussi inexacte que celle du 27 octobre, donnée par M. Henri Blaze de Bury (1). Don Juan ne pouvait être joué le 27 octobre, puisque Mozart en écrivit l'ouverture dans la nuit du 28 au 29, et, le 4 novembre, on en était déjà à la quatrième exécution. C'est, du reste, le compositeur lui-même qui nous fournit ce dernier détail, en même temps qu'il nous renseigne sur la vraie date de la première représentation de son chef-d'œuvre. Yoici, en effet , ce qu'il écrivait de Prague , précisément le 4 novembre 1787, à son ami G. Jacquin :

(1) Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1875. — Castil Blaze et H. Blaze de Bury fournissent donc deux dates différentes, également fausses, et cela est d'aitaut plus étrange qu'ils furent l'un et l'autre cliargés avec Emile Deschamps de traduire et d'arranger l'opéra de Mozart pour la scène française.

— Mort Enfin, le 29 octobre, Z>on Giovanni a été représenté pour la première fois. Le succès de mon opéra nouveau dépasse toutes les espérances, et hier on l'a joué à mon bénéfice pour la quatrième fois. »

On ne s'explique guère l'erreur commise par la plupart des biographes de Mozart, ainsi que par de nombreux critiques et à leur suite, si j'en crois la Bote qu'on va lire, par le panégyriste, l'admirateur passionné, le chambellan de l'illustre compositeur : j'ai nommé M. Charles Gounod. Le 19 septembre dernier, Y Evénement publiait l'entrefilet suivant :

« Gounod et Mozart :

» Gounod disait l'autre jour : « Le roi de la musique, n c'est Mozart. Je voudrais dans la postérité être consi- » déré comme son chambellan. » Ce n'est pas tout. Les directeurs de l'Opéra avaient décidé qu'ils célébreraient la Saint-Charles, fête de l'auteur de Faust, par une représentation solennelle, la cinq centième à l'Opéra de ce magnifique ouvrage, avec une distribution nouvelle, le maître dirigeant lui-même l'orchestre, éclairage a giorno, convocation de la presse , enfin tout ce qui constitue la représentation de gala. Gounod a remercié les directeurs.

» Mais il leur a fait l'observation suivante : « — Vous » oubliez une chose, c'est que le jour de la Sa^nt-Charles « est le 4 novembre. Or, il y aura ce jour-là cent ans que » le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, i>o/i Junn, fut repré- » sente pour la première fois à Prague. A tout seigneur, » tout honneur. Mozart est le grand astre dont je ne suis » que le satellite. La meilleure manière de souhaiter ma » fête, c'est de donner le 4 novembre prochain votre re- » présentation de gala de Don Juan, pour célébrer le » glorieux centenaire de la partition maîtresse, de ce » chef-d'œuvre dans lequel, nous autres compositeurs, » nous avons tous puisé les secrets de notre art. La cinq » centième représentation de Faust viendra après , et

■)) je vous promets ee soir-là de conduire l'orchestre. » » Et voilà pourquoi la représentation du centenaire de

Don Juan sera donnée le vendredi 4 novembre 1887,

tandis que la cinq centième de Faust aura lieu quelques

jours plus tard.

» C'est égal, Gounod donne à ses confrères en art une

singulière leçon de modestie qu'ils peuvent méditer. »

Depuis le jour où eut lieu cet entretien, des amis complaisants ont, sans doute, éclairé les directeurs de l'Opéra et M. Gounod sur la date exacte de la première représentation de Don Juan, car le programme paraît être modiflé. Jusqu'à nouvel ordre, Don Juan sera donné le 29 octobre et Faust le 4 novembre. Voilà donc qui est bien, à moins que d'ici là... Mais attendons les événements.

Avant d'aller plus loin, relisons, si vous le voulez bien, la dernière phrase de la note qui précède, où il est question de la modestie de M. Gounod. Gounod modeste ! Voilà certes deux mots qui hurlent d'être accouplés. Gounod qui toute sa vie a usé de la réclame ; Gounod qui embrasse ses confrères pour mieux les étoufler; Gounod qui se fait le caudataire de Mozart, 'dans l'espoir que la postérité lui en tiendra compte et associera son nom à celui de l'au-teur de Don Juan ; Gounod qui va se donner prochainement en spectacle et solliciter du haut de son fauteuil de chef d'orchestre les applaudissements des dilettantes de l'Opéra ; Gounod enfin qui s'apprête à entendre publiquement son propre éloge, dans lequel on ne manquera pas de l'appeler le Mozart de la France ! C'est à un tel personnage qu'on décerne aujourd'hui un brevet de modestie. Mais, qu'est-ce que tout cela, me dira-t-on? M. Gounod ne vient-il pas de faire preuve d'abnégation et d'humilité en s'inclinant devant Mozart, et en déclarant que Faust doit céder le pas à Don Juan ?

Jadis un critique avait fait de la musique de Mozart, et particulièrement de Don Juan, son bien, sa chose ; il prétendait avoir seul la compétence nécessaire pour ap-

précier ce chef-d'œuvre à sa juste valeur. M. Gounod aurait-il l'ambition de lui succéder? Il semble, en effet, avoir voué un véritable culte à Mozart ; il observe devant ce génie l'attitude d'un prêtre devant la divinité ; lorsqu'il parle de son idole, il a le geste d'un officiant, l'éloquence d'un prédicateur. Mais, ne nous y trompons pas; ce qui chez Scudo était simple manie, douce folie, chez M. Gounod s'appelle calcul. Vous souvient-il de la lecture que fît l'auteur de Faust, à la séance des cinq Académies, au mois d'octobre 1882? Le sujet choisi était précisément le Don Juan de Mozart. M. Gounod raconte qu'il avait treize ans et demi, lorsque sa mère le conduisit à la représentation de Don Juan aux Italiens : « Il me sembla, dit-il , que j'allais pénétrer dans un sanctuaire. En effet, à peine étions-nous entrés dans la salle, que je me sentis enveloppé d'une sorte de terreur sacrée, comme à l'approche de quelque mystère imposant et redoutable ; j'éprouvais, tout ensemble, dans une émotion confuse et jusqu'alors inconnue , le désir et la crainte de ce qui allait se passer devant moi

» Enfin, on frappa les trois coups sacramentels ; le chef d'orchestre lève son archet, un religieux silence règne dans la salle et l'ouverture commence.

» Je renonce à décrire ce que je ressentis dès les premiers accords de ce sublime et terrible prologue. Gomment le pourrais-je, lorsqu'aujourd'hui encore, après cinquante ans d'une admiration toujours croissante, mon cœur tressaille d'y penser et ma main tremble de l'écrire?... Tout ce que je me rappelle, c'est qu'il me sembla qu'un Dieu me parlait ; je tombai dans une sorte de prostration douloureusement délicieuse, et, à demi suffoqué par l'émotion : Ah ! maman ! m'écriaije, ça, c'est la Musique! J'étais littéralement éperdu.

» 0 divin Mozart ! as-tu donc reposé sur le sein de la Beauté infinie, comme autrefois le disciple bien-aimé sur la poitrine du Sauveur, pour y puiser à torrents cette grâce incomparable qui marque les grands privilégiés ?

Ton berceau a-t-il entendu, lui aussi, cette parole qui descendit d'en haut sur l'Homme-Dieu transfiguré : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes » mes. complaisances ; écoutez-le !» Oh ! oui, toutes ses complaisances ! Car le Ciel prodigue t'avait tout donné, la grâce et la force, l'abondance et la sobriété, la spontanéité lumineuse et la tendresse ardente, dans cet équilibre parfait qui constitue l'irrésistible puissance du charme et qui a fait de toi le musicien par excellence, plus que le premier, le seul!... Mozart ! »)

Après avoir ainsi adressé sa prière au dieu Mozart, l'abbé Gounod se souvient tout à coup qu'il est musicien. Oubliant aussitôt les paroles de paix et d'amour qu'il vient de prononcer, et s'adressant alors à ses jeunes confrères, il leur lance cette apostrophe :

(( Ah ! jeunes gens qui repoussez et redoutez la doctrine des maîtres comme un joug humiliant pour votre individualité ombrageuse, et qui vous jetez à la remorque du premier charlatan venu ! véritables bolides, livrés à l'influence de tous les foyers d'attraction qui traversent l'espace ! Je vous connais et je sais ce que vous voulez. Vous visez à l'effet, comme on vise à l'esprit. Ce n'est pas votre Art qui vous possède ; c'est votre Moi : vous vous souciez bien moins à' être que de paraître; vous pensez à vous, et vous vous cherchez avec une passion qui n'est que le cauchemar de votre propre succès. »

Vous vous demandez peut-être quel est ce premier charlatan venu? Celui que M. Gounod traite ainsi n'est autre que Richard Wagner, jadis son ami, son maître, son Dieu, dont la gloire inquiète aujourd'hui l'auteur de Faust oA trouble son sommeil. J'ai prononcé plus haut le mot de calcul. Ne voit-on pas, en effet, que la conduite de M. Gounod en cette circonstance tend tout simplement à opposer Mozart à Wagner? Mais sa tactique ne trompe que ceux qui veulent être trompés, et jamais, pour les

esprits clairvoyants et indépendants, l'amour qu'il a voué à l'un — amour trop exagéré pour être sincère — ne saura justifier les injures qu'il déverse sur l'autre.

Mais laissons là Wagner. N'a-t-il pas eu, lui aussi, cette année môme, les honneurs d'une manifestation? On a sifflé Wagner, on couronnera M. Gounod. Ceux qui ont hurlé devant l'Eden pousseront des cris de joie à l'Opéra. La manifestation du 4 novembre sera la contre-partie de la manifestation du 3 mai. La même année aura vu Zo/^engrin succomber après la première représentation et Faust triompher à la 500".

Pauvre Wagner ! Heureux Gounod ! Sot public, qui se laisse, de gaieté de cœur, condamner au Faust à perpétuité !

En parcourant le programme des fêtes qui se préparent à l'Opéra, j'espérais tous les jours y voir figurer un troisième nom à côté de ceux de Mozart et de Gounod, le nom de Gluck. L'occasion était belle pour les directeurs de l'Opéra de prouver qu'ils ne sont pas indignes du poste qui leur a été confié et que l'honneur de l'Académie de musique leur tient quelque peu au cœur, mais non pas seulement l'appât du gain, l'espoir de réaliser un jour une brillante fortune. Cette occasion, ils la laissent échapper ; et la date du 15 novembre 1887 passera, sans qu'ils aient songé à monter un opéra de Gluck, pour fêter le centenaire de ce puissant génie, dugrand réformateur de notre scène lyrique. Daignera-t-on seulement déposer une modeste couronne sur le buste de celui qui dota la France de tant de chefs-d'œuvre ?

Voilà environ vingt ans qu'on n'a entendu à Paris une partition de Gluck; c'est dire que la génération actuelle ne connaît guère ou ne connaît pas du tout les œuvres du grand compositeur qui tient une place si importante dans l'histoire de notre musique dramatique. La dernière reprise d'Orphée, au Théâtre-Lyrique, date de 1859; l'Opéra donna Alceste en 1861 et une dernière fois, en 1866; enfin, le Théâtre-Lyrique représenta /pAig^ew/e fn

Tauride en 1868. Depuis cette dernière époque, le nom de Gluck a cessé de figurer sur les affiches de nos théâtres de musique, et un pareil état de choses menace de durer longtemps encore. Le Théâtre-Lyrique n'est plus ; quant à l'Opéra, que lui importe le centième anniversaire de la mort de Gluck ! Il joue Faust et cela suffit à sa gloire. Courage ! messieurs les directeurs, doublez désormais les représentations de ce chef-d'œuvre incomparable, sans lequel il ne vous resterait plus qu'à fermer boutique, et dans dix ans au plus on pourra prier M. Gounod de diriger la millième représentation de Faust.

Ernest Thomas.

PROFILS DE MUSICIENS

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