GABRIEL FAURÉ
(suite et fin.)
Nous signalerons tout particulièrement Seule (n° 3), dont Taccompagnement est admirablement approprié au caractère de la poésie de Théophile Gautier; les notes graves suspendues à la basse font entendre comme un glas douloureux. Dans le n° 6, Sérénade toscane, sur une vieille poésie italienne traduite par Romain Bussine, les notes spirituelles du clavier donnent une impression comique, qui se trouve bien plutôt dans les vieux vers toscans que dans la traduction française. La conclusion en majeur rappelle la manière de Schubert.
Le Lamento (n° 7), d'après une poésie de Théophile Gautier, débute par la forme récitative qui convient au merveilleux talent de M'"^ Viardot, auquel il est dédié (2). Avec Lydia (n" 8), nous entrons dans le style contemplatif et archaïque, admirablement choisi pour rendre les vers de Leconte de Lisle. Quelle impression funèbre donnent ces notes graves dans le bas du clavier pour
(1) Voir le numéro (lu l^r septembre.
(2) Le Lamento a été fort bien dit, le 8 février 1873, par M™e Lalo à la Société nationale de musique.
peindre les vers pleins do tristesse de Gh. Baudelaire, dans le Chant d'Automne (n° 9) :
J'entends déjà tomber avec un choc funèbre Le bois retentissant sur le pavé des cours,
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe: L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Un souvenir lointain de cette charmante rêverie pour piano de R. Schumann, qu'on appelle l'Enfant dort (1), a dû hanter l'esprit de Fauré, lorsqu'il a tracé sous les, vers de VAbsent, de Victor Hugo (n° 11), cet entrelacement de notes qui a pour but d'exprimer cetle apostrophe :
Sentiers où l'herbe se balance, Vallons, coteaux, bois chevelus, Pourquoi ce deuil et ce silence ?
Au poco pih mosso, sur l'interpellation : « Chien veille au logis » , l'expression se dramatise pour revenir au motif initial : « Où donc est-il allé? »
C'est encore un écho d'une des mélodies les plus connues de Schumann : « J'ai pardonné », qu'évoque le n" 15, Après un rêve. Dans VHyrnne, de Ch. Baudelaire (n° 16), Fauré a su rendre avec une subtilité, une souplesse infinies, l'idée du poète célébrant la femme « qui remplit son cœur de clarté et se répand dans sa vie, comme un air imprégné de sel ». L'accompagnement battu de 6/8 en doubles croches exprime bien la fluidité, la transparence de l'air (2). Il a été aussi heureux lorsqu'il a peint une scène : Au bord de i^eau (n° 18), d'après Sully-Prudhomme, Continuité de la mélodie, autour de laquelle s'enroule l'accompagnement en triolets liés, unité générale, apaisement, tout donne l'impression de cette douceur ineffable ressentie par ce jeune couple ne
(1) Scènes d'enfance.
(2) Cette mélodie a été chantée par M. F. Lévy, le 22 mars 1873, à la Société nationale de musique.
vivant que pour l'amour et loubli des choses d'ici-bas, en face du flot qui passe. C'est un peu, toutes proportions gardées, la même quiétude que celle éprouvée lors de l'audition de l'admirable Scène au bord du ruisseau, de lu Symphonie pastorale, dans laquelle Beethoven, «couché dans l'herbe, les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille reflets de sons et de lumière, regarde et écoute à la fois les petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un léger bruit sur les cailloux du rivage (1) ».
Une page de haute envolée est le duo pour deux soprani (op. 9) : Pm'squ ici-bas toute âme. L'inspiration est aussi grande que l'adaptation de la mélodie à la poésie de Victor Hugo est merveilleuse. Dédiée aux deux filles si profondément musiciennes de M™" Viardot, elle ne pouvait être plus digne de leur talent. Nous avons aimé surtout la traduction musicale de ces vers :
Mon esprit qui sans voile vogue au hasard Et qui n'a pour étoile que ton regard.
Il y a là comme un vague parfum de fleur sauvage, de mélodie Tzigane, dont a su si bien s'inspirer également J. Brahms.
En faisant une incursion dans la musique de chambre, Fauré a débuté par un coup de maître. Sa Sonate en la majeur (op. 13), pour piano et violon, est une œuvre de premier ordre. La Revue et Gazette musicale, dans son numéro du 7 juillet 1878, après l'exéculion de cette composition aux concerts de musique de chambre du Trocadéro, en traçait ainsi la physionomie :
« Distinction mélodique et harmonique, ampleur et profond sentiment des phrases expressives, tours rythmiques très neufs et très naturels, un intérêt soutenu, en un mot l'expression d'une belle et fine nature musicale, tels sont les caractères de cette œuvre. L\47idante et le Scherzo sont des pages exquises dont se dégage un subtil et pénétrant parfum. »
(1) A travers chants. Étude critique des symphonies de Beethoven (page 36). (Hector Berlioz.)
Le premier morceau, l'Allégro, débute par un motit plein de cette passion, de ce trouble familiers à Scbumann ; mais il serait piquant de rapprocher le deuxième motif qui se trouve à la 57* mesure de cet Allegro avec celui qui a été dessiné par Joachim Raffà la 119® mesure {un poco stringendo) de l'Allégro de sa 4^ grande sonate chromatique (op. 129) pour piano et violon (1). L'analogie existe dans le dessin, le rythme, l'intonation ; c'est évidemment une rencontre fortuite, mais qui prouve une fois de plus quelles sont les affinités de Fauré avec l'école allemande. L'Andante est d'un calme, d'une mélancolie pénétrante, qui tranche bien avec la fougue véhémente du premier morceau et l'allure vive et alerte du Scherzo, dont l'exécution est fort difficile, mais qui contient, en forme de trio, un motif d'une grâce et d'une délicatesse exquises. Nous aurions peu de réserves à faire quant aux diverses parties de cette Sonate. Peut-être devrions-nous signaler le trait de violon pénible et torturé dans la couleur chromatique, sorte de trémolo à la manière de Rubinstein qui ramène au motif initial dans la seconde partie de l'Allégro et qui n'est pas dans le sentiment de l'œuvre.
La Suite d'orchestre en fa (op. 12), dont nous ne connaissons que la première partie, l'Allégro moderato à 2/4, est conçue et écrite dans le style Schumannien. Le tissu en est fort serré, comme dans les symphonies du Maître de Zwickau et cette sorte de tassement doit nuire aux effets de l'orchestre. Mais le développement est bien compris et la péroraison, depuis le Un poco più mosso, est une page de premier ordre.
Les Djinns (op. 10), pour chœur et orchestre, composés sur la poésie bien connue des Orientales, devaient tenter
(1) Cette sonate de J. Raff, dédiée à Henry Vieuxtemps, se compose d'un seul morceau, précédé d'un récit et d'un andante très large de sentiment, qui est peut-être une des pages les plus réussies d'un compositeur, dont les œuvres offrent malheureusement de grandes inégalités.
la nature de Fauré, qui, dans nombre de ses œuvres, dans ses Lieder surtout, a introduit des motifs d'une langueur et d'une morbidesse qu'on peut bien dire exotiques (1). Le musicien a été un fidèle et heureux traducteur du grand poète, qui lui-même s'était inspiré des beaux vers du Dante (2). L'œuvre est très colorée. Malheureusement les exécutions qui ont eu lieu au Trocadéro le 27 juin 1878 et à l'Hippodrome le 11 février 1879 n'ont pu donner une idée bien complète de cette musique délicate et de la plus grande distinction ; la sonorité de ces deux grandes salles était absolument défavorable.
Avant d'étudier les autres compositions de Fauré, nous reprendrons sa biographie en 1877. Nous l'avons laissé maître de chapelle à la Madeleine, succédant à Théodore Dubois ; il remplit encore aujourd'hui ces fonctions. C'est à dater de l'année 1877 qu'il put mettre à exécution le projet qu'il caressait de longue date, celui d'entreprendre des voyages en Allemagne, afin de pouvoir entendre les œuvres des grands maîtres qu'il appréciait de jour en jour davantage.
Depuis sa sortie de l'école Niedermeyer, il avait pénétré plus profondément dans la connaissance de Bach, de Beethoven, deSchumann, de Brahms. Bach était et est toujours pour lui le maître souverain de l'Olympe musical, qui a tout deviné, tout inventé à une époque où la science des sons était plongée dans le plus profond
(1) Voir notamment le motif qui survient au milieu de sa curieuse Mazw^ka pouvp'mao (op. 32).
(2) « Et comme les grues, qui font dans l'air de longues files, vont chantant leur plainte, ainsi je vis venir traînant des gémissements les ombres emportées par cette tempête. »
Dante.
chaos : Fleur robuste qui est venue germer subitement ef s'épanouir dans un terrain oh n'avaient poussé jusqu'alors que des herbes folles ! Il le considère comme le grand initiateur de tous les musiciens, petits ou grands, qui ont cherché à pénétrer le secret de la Muse, depuis Haydn jusques et y compris R. Wagner.
Il fit son premier voyage à Weimar avec Saint-Saëns, pour assister à la représentation de l'opéra biblique de Samson et Dalila, qui avait été organisé par F. Liszt. En 1878, il se rend avec Messager à Cologne, où il entend pour la première fois le Rheingold et la Walkyrie de Wagner. Bien qu'il fût préparé à ces auditions par la lecture attentive des partitions, son attente fut dépassée et l'enthousiasme fut grand. Puis il entreprend successivement plusieurs voyages à Munich, afin d'assister aux auditions : de la Tétralogie en 1879, — des Maîtres chanteurs, de Tamihœuser, àeVEgmont de Beethoven, en compagnie de Théodore Dubois en 1880, — enfin de Tristan et Lohengrin en 1883.
Dans ces diverses excursions en Allemagne, Fauré ne manqua pas d'aller visiter les merveilleux lacs de la Bavière, tels que le Starnberg see, le Kockel see, le Walchen see, dominé par l'Herzogstand — et les villes remarquables de Nuremberg, d'Augsbourg, etc.. 11 put ainsi satisfaire de nouveau son goût très prononcé pour la nature qu'il avait su déjà apprécier dans les Pyrénées, en Suisse, en Bretagne. Il n'a pas encore entrepris le pèlerinage de Baireuth.
En 1882, il s'était rendu à Zurich avecSaint-Saëns, afin de faire plus ample connaissance avec Liszt, qui avait manifesté le désir de le voir. Liszt, Hans de Bulow, Tschaïkowsky, Gui (1) ont été les musiciens étrangers qui
(1) Lors des concerts donnés à Paris en 1886 par Rubiustein, Gui adressa au journal le Ménestrel plusieurs lettres dans lesquelles il analysait et commentait les programmes de ces concerts. Une d'elles se terininait ainsi : « Je regratte de n'avoir pas vu figurer dans les programmes les noms de Brahms, Saint-Saëns, G. FauréetC.Franck. »
ont témoigné le plus vif intérêt aux compositions de Fauré, en les prônant et en les faisant exécuter. Le premier, du reste, qui a eu plus que personne « une haute idée de l'essence de l'art et de la mission dévolue à l'artiste » (1), a toujours accueilli et soutenu les hommes de talent méconnus, les natures vraiment douées et nolammeni les musiciens de la nouvelle école française, Berlioz en tète^ avec une bienveillance et un cœur que l'on ne saurait assez rappeler et admirer. Fauré ne passa pas moins de trois jours avec lui, causant de leur art favori, lui jouant quelques-unes de ses œuvres et le faisant jouer lui-même, malgré son âge très avancé. Les doigts du Michel Ange du piano n'avaient certes plus la prestigieuse souplesse d'autrefois ; mais la griffe du Lion se faisait encore sentir par intervalles.
Fauré a épousé en 1883 la fille du célèbre sculpteur Frémiet, l'auteur de cette Jeanne d'Arc si vivante, si vraie qui, contestée au début, est considérée aujourd'hui à juste titre parles connaisseurs sérieux comme une merveille comparable aux plus belles statues équestres de la Renaissance italienne, — du Chef Romain et du Chef Gaulois au musée de Saint-Germain, — du Porte-falot de rHôtel-de-Ville de Paris — du Saint-Michel — du Gorille , composition forte , étrange, d'une magistrale réalisation , qui a obtenu la médaille d'honneur au Salon de 1887 et qui est destine au Muséum; — de tant d'autres chefs-d'œuvre , dans lesquels se révèle une nature originale , éprise aussi bien des structures exactes de l'anatomie que des souvenirs archéologiques du passé.
Depuis cette époque, Fauré a s^écu de la vie de famille, famille d'artistes par excellence où l'art lient la plus haute place, se mêlant peu au mouvement mondain, vivant dans la plus étroite union avec les siens et ses amis Saint-Saëns, V. d'Indy, Chabrier, Chausson, G. Benoit,
(1) Franz Liszt. Esquisse par E. de Bricqueville (p. 34)i
Messager, etc., les peintres Jadin, Roger, Jourdain, Baugnies, Diiez, travaillant sans relâche, avec une passion débordante pour la musique. Il a conservé pour son maître Saint-Saëns une amitié passionnée, aveugle, une reconnaissance profonde.
L'analyse des œuvres de la seconde période, à dater de l'année 1878, offre un attrait tout particulier. Pour plus de facilité, nous les diviserons en trois catégories : Musique de chambre et symphonique. — Musique de piano. — Musique de chant.