III. — Musique de chant. — Nous avons déjà si
gnalé les Lieder de la première période, du n° 5 au n° 20, ainsi que l'admirable Duo : Puisquici bas toute âme. — Tarentelle. — Cantique de Racine et les Djinns, pour chœur et orchestre. Il nous reste à indiquer : Les Lieder de la seconde période qui, selon nous, sont encore plus remarquables que les premiers. — Le Ruisseau (op. 22), pour voix de femmes. — La Naissance de Vénus (op. 29). — Madrigal (op. 33), pour quatre soli ou chœur. — Poème d'un jour. — Motets religieux (non édités).
Il faudrait mentionner tous ces Lieder, trésors de grâce et d'imprévu que l'on dirait écrits par une main autre que celle qui a tracé les pièces pour piano, tant ils révèlent des qualités d'invention naturelle, non tourmentée et, tout à la fois, un sentiment harmonique extrêmement neuf. On y retrouve surtout, comme dans le Nocturne (op. 43, n" 2), les Berceaux (op. 23, n" 1) et dans bien d'autres fragments de ses œuvres, cette note exotique qui lui est toute particulière. Noël (op. 43, n" 1) rappelle le sentiment religieux qu'a si bien exprimé Berlioz dans X Enfance du Christ; l'accompagnement, avec l'accent sur le temps faible, donne une vague idée de tintement de cloche. Automne (op. J8, n° 3), nous ramène aux styles de Schubert et de Schumann, notamment au point de vue de l'expression dramatique. Dans Notre amour (op. 23, n° 2), le rythme 6/8 est plein de subtilité et de charme.
On serait tenté de rapprocher Nell (op. 18, n" 1) de tel Lied de Brahms ; mais le rythme n'est point rompu comme chez le Maître de Hambourg. Nous avons déjà fait remarquer, du reste, certaines analogies entre quelques Mélodies de Fauré et les magnifiques Lieder de J. Brahms. Ajoutons toutefois qu'à ces derniers appartiennent en propre les protestations passionnées, les adjurations ; puis, à côté des agitations les plus vives, les mornes accablements de l'abandon, et enfin cette vertu souveraine d'apaisement qui se dégage d'une mélodie comme celle du Sommeil {n° 9 de la série sur la Maguelonne de Tieck).
Le Ruisseau (op. 22), chœur pour voix de femmes avec accompagnement de piano, est une composition qui possède la puissance prestigieuse de l'attrait; c'est une des pages décisives de Fauré que l'on peut comparer à tels fragments de Fauteur de Givendoline ou de Godard, dans sa Diane (1). Un souvenir de la Sonate pour piano et violon (op. 13) se retrouve dans la mélodie : « 0 fleur, ô doux parfum, lui dit le flot qui passe. » Fauré a fait là après tout ce qu'il est arrivé à Brahms de faire à sa façon, lorsqu'il a pris pour sujet du final de sa Sonate pour piano et violon (op. 78) le motif exactement reproduit de son charmant Lied : A la pluie (op. 59). Ce vers : ((Laisse-moi t'enlraîner vers i' Océan prof ond » a été rendu musicalement avec un bonheur inouï. Et quelle ravissante péroraison, quel jeu de tonalités exquises, lorsqu'arrive d'une manière tout à fait imprévue ce glissement limpide sur le mi naturel, fa, sol et mi bémol de l'accompagnement, pendant que la mélodie s'évanouit insensiblement.
Le Madrigal (op. 34) pour soprano, alto, ténor et basse ou chœur, dédié à André Messager, est également un petit chef-d'œuvre. Il est impossible de rêver une pensée plus fine et plus tendre dans le style archaïque, relevée par des intonations qui la modernisent et surtoutpar des ritournelles doucement cadencées et de charmants sousentendus.
Gabriel Fauré est de taille moyenne, mais fortement constitué. Le visage très accentué et bronzé est bien celui
(1) Cette œuvre intéressante marquait un premier pas dans ce cycle de compositions à intentions mythologiques, que Fauré, à son tour, est venu enrichir avec sa Naissance de Vénus,
— ï'AQ —
d'un homme du Midi ; les yeux, d'une expression indéfinissable, ont un éclat velouté, légèrement voilé, mais projettent par moments des éclairs. Il y a dans ces yeuxlà un peu du reflet incandescent du soleil du Sud, de ce reflet si particulier aux Ouled-Naïls de l'Algérie. Bien qu'il soit jeune encore, ses cheveux sont déjà fortement saupoudrés de neige.
Au moral, avec sa nature d'une exquise douceur, c'est vraiment un charmeur. Il n'y a qu'à le voir au milieu des siens pour comprendre combien il les aime et combien il est aimé d'eux. Il poursuit son bat avec une véritable passion, sans nul souci de l'opinion du monde, ne composant qu'avec la plus grande réserve et après un remaniement constant de son travail, ayant des tendances très marquées pour la musique symphonique proprement dite, pensant qu'un artiste doit se laisser aller à sa nature tout en tenant compte des progrès inévitables et légitimes, fermement convaincu que le drame musical n'a pas dit son dernier mot. Elle semble faite pour lui cette antique devise : « Fais ce que dois, advienne que pourra. »
Hugues Imbert.