‹ L'Independance musicale et dramatiqueChapitre 51 sur 67 · N A M OU N A · texte numérisé non relu

N A M OU N A

La partition de Namoima a paru chez M. J. Hamelle. Il n'y a pas de longues années que le ballet de M. Ed. Lalo a été représenté au théâtre de l'Opéra ; néanmoins, je ne crois pas absolument inutile de rappeler en quelques lignes la donnée du scénario. L'ouvrage compte deux actes précédés d'un prologue. Nous sommes au casino de Corfou ; au lever du rideau, Ottavio et Adriani, joueurs acharnés, sont engagés en une partie de dés ; Adriani a déjà beaucoup perdu, il s'entête au jeu, et un dernier coup de dés lui. enlève son esclave favorite, Namouna, qui le suppliait de ne pas engager cette partie. Ottavio console Namouna, la fait libre et lui donne tout ce qu'il a gagné. L'esclave reconnaissante se jette aux pieds du généreux seigneur et lui offre son bouquet : il y choisit deux fleurs semblables, l'une pour Namouna, l'autre pour lui. Mais Ottavio aime ailleurs : sur la place de Corfou, au premier acte, il offre une sérénade à la belle Héléna ; la chose n'est pas du goût d'Adriani qui accourt et tombe à coups de bâtons sur les musiciens. Fureur d'Ottavio, provocation, duel; Namouna, déguisée en bouquetière, cherche à les séparer ; des gens du

peuple qui arrivent de tous côtés y parviennent mieux qu'elle. Cependant, au milieu d'une fête de saltimbanques, Ottavio rencontre la belle Héléna et lui fait des protestations d'amour. Adriani a tout observé; et il soudoie quelques hommes déguenillés, attablés dans un coin, qui se chargent de la mort de son rival. Mais Namouna a entendu le marché, et au moment où les spadassins vont se jeter sur celui qu'elle aime, des marins qui lui sont fidèles délivrent Ottavio, le désarment, et le font monter dans une barque où l'attend Namouna, voilée. Nous les retrouvons tous les deux, au second acte, dans une île de l'archipel^ chez un riche marchand d'esclaves, les anciennes compagnes de Namouna. Celle-ci se fait reconnaître d'elles et leur annonce qu'elle va les racheter toutes. Ottavio, qui vient d'assister à cette scène, s'approche de cette femme généreuse, la reconnaît et reconnaît aussi en elle la belle bouquetière qui naguère a interrompu le duel. Scène d'amour; arrivée d'Adriani à la tête d'une bande de pirates. Que faire? Sur le conseil de Namouna, les femmes séduisent les pirates et leur enlèvent leurs armes. Elle triomphe. Cependant Adriani a désarmé Ottavio et l'a fait enchaîner. Il triomphe à son tour.Une dernière ruse sauve Namouna et ses compagnes, et délivre Ottavio : elles enivrent les bandits, Adriani est tué, et toutes gagnent les barques qui s'éloignent, les voiles déployées, tandis que les pirates s'aperçoivent, mais trop tard, qu'ils ont été dupés.

Il est très rare qu'une œuvre de théâtre ne soit pas jugée, bien avant son apparition, d'après des idées préconçues ou d'après les œuvres antérieures du même auteur. Avant Namouna, M. Edouard Lalo avait surtout fait entendre des pièces de concert; sans se demander si, à côté de ces compositions très sérieuses et très sérieusement écrites, il n'y avait pas place pour des ouvrages d'un genre moins austère, chacun s'est dit : nous ne connaissons de lui que des symphonies ou des extraits symphoniques, donc c'est un symphoniste; conclusion :

Namouna ne peut être de la musique de danse. On rirait de la bêtise des gens, si elle était sans conséquences ; malheureusement c'est cette raison que je viens de signaler, jointe à plusieurs autres, qui a empêché la partition de M. E. Lalo d'avoir tout le succès qu'elle méritait. Car c'est bien là de la musique de ballet, de bonne et belle musique de ballet ; ce qui ne veut pas dire un ramassis de refrains vulgaires que toutes les orgues de barbarie serineront demain; ce qui n'exclut ni l'habile instrumentation, ni les développements ingénieux d'une idée. En somme, un ballet peut être autre chose qu'une mosaïque composée de petits casiers de quatre ou huit mesures chacun, mis à côté l'un de l'autre on ne sait trop pourquoi; une idée gracieuse peut être développée à l'égal d'une idée triste ou d'une idée dramatique.

J'ai eu quelquefois occasion de parler ici des nombreuses et sérieuses qualités de M. Ed. Lalo, notamment cet hiver à l'occasion de la première audition de sa nouvelle symphonie, aux concerts Lamoureux. La même chaude coloration d'orchestre» la même di tinction des harmonies, la même originalité dans les idées se retrouvent dans Namouna. Je n'ai pas malheureusement le loisir d'entrer dans les détails de la partition; je veux simplement signaler quelques perles précieuses de ce riche écrin : le Prélude, la charmante sérénade de la Scène du Balcon, toute la fête et les parades de la foire; au second acte, la Sieste, avec ses motifs bizarres, la Mazurka, la Danse des Esclaves, la Valse et enfin la Bacchanale, avec son mouvement très vif et sa verve étonnante. Pourquoi n'entend-on jamais une note de cette partition? Je laisse à qui de droit le soin de la réponse.

J. G. ROPARTZ

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