DON JUAN » A PARIS
Tandis que l'Europe entière s'apprête à célébrer avec un éclat sans pareil le centenaire du chef-d'œuvre de Mozart, tandis que nous-mêmes, dédaigneux des injures qui furent adressées jadis aux Français et aux Françaises par cet homme de génie, nous nous disposons à unir nos voix à ce concert universel, pour rendre à la mémoire du merveilleux musicien l'hommage qui lui est dû, il ne serait peut-être pas inutile de jeter un coup d'œil en arrière, de rappeler de quelle façon Don Juan fut introduit en France, de signaler les adaptations qui furent faites de cet opéra pour la scène parisienne, de montrer enfin comment fut traitée chez nous une partition qui pour tout le monde, même (j'allais dire surtout) pour ceux qui n'en connaissent pas une seule note, représente en musique le coef-d'œuvre des chefs-d'œuvre.
C/est sous forme de pot-pourri que Don Juan fut présenté aux Parisiens le 17 septembre 1805 (1). J. Thuring, général de brigade, et D. Baillot, sous-bibliotbécaire du château de Versailles, se chargèrent de disloquer, de défigurer le poème de Lorenzo Da Ponte ; quant à la musique, Chrétien Kalkbrenner, membre de l'Académie de musique, en fît son affaire. Voici en quels termes Castil- Blaze nous parle de ce travail inepte, insensé, de ce monstre informe que ces trois Barnums eurent l'audace d'exhiber sur notre première scène lyrique. Après avoir rappelé de quelle façon deux vandales du même genre, Morel et Lachnith, avaient, quatre années auparavant, sans respect pour Mozart, parodié la Flûte enchantée, qu'ils firent représenter sous le titre de : les Mystères cFIsis, Castil-Blaze continue :
« Voici venir un autre chef-d'œuvre du même maître. Don Juan, le sublime Don Juan, qui ne fut pas moins outragé que la Flûte enchantée, bien que les tripoteurs eussent protesté, dans une préface, de leur profond respect pour le chef-d'œuvre qu'ils se proposaient de livrer à l'admiration du public parisien. Ce respect les avait retenus ; ils s'étaient bornés, disaient-ils, à ne puiser que dans la partition de Don Giovanm les fragments de musique dont ils recomposaient le Don Juan français. Malgré cette résolution louable, C. Kalkbrenner, l'un des coupables, n'avait pu résister au désir d'introduire des romances et de séguidilles de sa façon dans la partition allemande, et de joindre ainsi les triviales chansons de l'auteur à'Olympie aux airs ravissants de Mozart : tout le reste, j'en conviens, appartenait au véritable Don Giovanni. Mais, hélas ! comme tous ces lambeaux avaient été déchirés, rajustés, lacérés, recousus, démolis, reconstruits, replâtrés, badigeonnés : cela fait pitié ! Le charmant livret de Da Ponte, ce chef-d'œuvre sans rival,
(1) Oa avait représenté en 1791 an théâtre Feydeau nn Conviiato di pietva, de Gazzaniga, dans lequel Clierubiui avait intercalé les principaux morceaux de l'opéra de Mozart.
avait été renversé do fond en comble, ainsi que l'on avait fait de la partition. Les situations dramatiques, le motif des scènes, leur agencement ingénieux, tout était changé, détruit au point de n'y rien reconnaître. Un seul morceau de l'édifice musical était resté ferme en sa place, un seul, entendez-vous? im seul, et ce morceau, c'est... l'ouverture...
» D'abord, point d'introduction; le drame s'ouvrait par un récitatif composé par Kalkbrenner. Yenait ensuite le solo de Leporello, suivi d'une romance, invocation à la Nuit, sérénade ajoutée que don Juan chantait sous les fenêtres de donna Anna. Tout le reste de l'introduction avait disparu sans retour, et par conséquent la lutte de don Juan avec Anna, l'entrée du Commandeur, le duel, et le superbe trio des trois basses...
» La scène sublime de donna Anna reconnaissant l'assassin de son père, son récitatif obligé, colosse d'or pur et de diamants, l'air foudroyant, Or sai chi l'onore, rayés d'un trait de plume ou de crayon, absents par congé délivré parles Caraïbes arrangeurs.
» Anna, Elvire, Ottavio ne paraissant pas dans le grand finale, on avait jugé convenable de faire chanter le trio des masques par trois cavaliers de la maréchaussée, gendarmes, archers, sergents ou sbires, figurant à la place de ces personnages principaux...
» Voilà le Don Juan, le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, tel que Thuring et Baillot, aidés du musicien C. Kalkbrenner, l'ont fait représenter sur le théâtre do l'Académie, le 30 fructidor an XIII (17 septembre 1803). L'Institut de France aidant, approuvant, autorisant cet exécrable sacrilège!... »
On doit certes partager l'indignation de Castil-Blaze en présence d'un pareil vandalisme; mais on ne peut, en lisant ces lignes, se défendre de songer que celui-là même qui les a écrites, Castil-Blaze en personne, fit un peu plus tard pour le Freischutz ce que Kalkbrenner et ses complices ont fait pour Don Juan. Il s'en confesse
d'ailleurs naïvement comme d'un fait tout naturel. L'opéra de Weber avait été sifflé, bafoué, conspué au théâtre de rOdéon le 7 décembre 18M, « Voyant, dit-il, que cette pièce ne pouvait pas marcher, j'imaginai de l'estropier, delà disposer sur un autre pian, de la tripoter à ma fantaisie, afin de l'assaisonner au goût de mes auditeurs. » Ainsi ivandormé, \e Freùc/iûtz devint Robin-des-Bois; le public fut content et Gastil-Blaze gagna beaucoup d'argent.
C'est en i 811, le 2 septembre, que Don Giovanni fut représenté, pour la première fois, au Théâtre-Italien de Paris. Interprétée par Tacchinardi, Barilli, etc., l'œuvre n'eut pas grand succès.
L'illustre Garcia fut plus heureux le 7 octobre 1820 au petit théâtre Louvois, où il chanta le rôle de don Juan ; ce fut pour lui un véritable triomphe. A partir de cette époque l'opéra de Mozart fut maintenu au répertoire du Théâtre-Italien.
Le 24 décembre 1827, Castil-Blaze fit représenter à rOdéon nnDon Juan français en quatre actes, dans lequel le dialogue reproduit une partie de la pièce de Molière, Duprez y remplissait le rôle d'Ottavio.
Nous arrivons au 10 mars 1834, date de la première représentation de Bon Juan, tel qu'il existe actuellement à l'Académie nationale de musique. Cette nouvelle adaptation en 5 actes du chef-d'œuvre de Mozart est due à la collaboration de MM. Gastil-Blaze, H. Blaze do Bury et Emile Deschamps. « J'avais déjà fait représenter Don Juan à l'Odéon, dit Castil-Blaze, Pour amener cette pièce à l'Académie, il fallait mettre en vers le dialogue que les acteurs de l'Odéon étaient obligés de parler : un règlement absurde le voulait ainsi. Mon fils entreprit ce travail, M. Emile Deschamps se mit à l'œuvre aussi... Ils avaient traduit en entier la pièce de Da Ponte, en adoptant les idées d'Hoffm.ann sur le caractère et les sentimonts de donna Anna. Ce livret était lu dans la salle, et les acteurs chantaient ma traduction qu'il avait bien
fallu conserver sous la mélodie pour ne pas en altérer les contours. Egarés pendant les morceaux de chant figuré, ces lecteurs reprenaient le fil de l'intrigue au retour du récitatif. »
La distribution des rôles en 1834 était la suivante : Don Juan, Nourrit; 0/tavio, Lo-hni; £epore//o,Levasseur ; le Commandeur, Dérivis; Masetto, Dabadie; Awna,Falcon; ^Zvzre, Dorus-Gras ; Zerline, Damoreau. Il y avait sans doute alors disette de barytons, puisque le personnage de Don Juan fut tenu par un ténor.
Au mois de janvier 1847, on eut au Théâtre-Français une idée bien singuhère, celle de marier la musique de Mozart à la prose de Molière. « Le Don Juan du musicien n'est pas celui du poète, dit avec raison un critique de l'époque; chacun d'eux est un type complet, à part, dont la réunion paraît choquante, et produit un amalgame d'idées et de souvenirs disparates. Et puis de la musique au Théâtre-Français ! la musique du chef-d'œuvre de Mozart! est-ce que c'est possible? A quoi bon d'ailleurs? Je vais vous le dire : à faire insulter Mozart sans profit pour Molière. Par ce mot insulter je ne prétends pas faire allusion à la manière dont l'orchestre exécute le Don Juan, mais à celle dont le public l'entend et ne l'écoute pas... Toute la salle causait, et les plus artistes battaient la mesure au parterre avec des sabots, je pense, ou des souliers ferrés pour le moins. Quelle profanation ! quelle impiété!... Telle n'était pas, direz-vous, l'intention de la Comédie-Française ; à la bonne heure : mais si votre public est un public de Welches, il faut le traiter comme des Welches. »
Enfin, le 8 mai 1866, le Théâtre-Lyrique donna de l'opéra de Mozart une nouvelle adaptation de MM. Trianon et Gautier. Les rôles étaient ainsi distribués : Don Juan, Barré ; Leporello, Troy ; Ottavio, Michot ; Le Commandeur, Depassio ; Mazetto,\u\iiz; Anna, Charton-Demeur; Elvire, Nilsson ; Zerline, Carvalho.
Les récitatifs avaient été supprimés, mais on avait
rétabli le tableau final, dans lequel les divers personnages de la pièce reparaissent et se félicitent de la catastrophe qui a emporté Don Juan.
M. H, Blaze de Bury, mécontent sans doute de voir qu'on se permettait de chanter [l'œuvre de Mozart en se servant d'un livret qui n'était pas le sien, critiqua fortement et injustement l'interprétation qui en fut faite au Théâtre-Lyrique. Déplus, comme il avait, lui, supprimé la scène finale, il trouva mauvais que d'autres eussent l'idée de la rétablir. « Impossible, dit-il, de terminer œuvre plus idéale par une moralité plus terre-à-terre... Tout cela n'appartient qu'au temps et constitue en quelque sorte la partie caduque du chef-d'œuvre. A vouloir aujourd'hui restaurer de tels morceaux..., on perd sa peine, on fait de l'archaïsme sans raison. Qu'est-ce musicalement, que cette scène qu'on ajoute? [Pardon^ c'est vous qui la supprimez). Une fugue des plus ordinaires, qui n'a rien de ce génie de Mozart qu'on retrouve dans ses autres contre-points, celui du finale des Noces de Figaro par exemple (1). »
C'est avec de pareils raisonnements qu'on en arrive à mutiler les œuvres des grands maîtres.
On s'est moqué du cuistre Kalkbrenner; mais il avait peut-être, lui aussi, ses raisons pour corriger Mozart, pour couper ici, pour ajouter là, pour modifier partout. Car, où est la limite, je vous le demande, en deçà de laquelle on mérite le nom de correcteur intelligent, d'habile metteur au point, et au-delà de laquelle on n'est plus qu'un vandale^ un sacrilège et un goujat?
Il existe un moyen, trop simple peut-être pour quelques uns, trop banal, trop terre-à-terre^ de rendre hommage aux maîtres, c'est de respecter leurs œuvres, et de les respecter jusque dans leurs imperfections , car ce que certains qualifient de la sorte peut parfois être considéré par d'autres comme de purs traits de génie,
(1) Revue des Deux-Mondes, i^ mai 1866.
Telle est, résumée on quelques pages, l'histoire de Don Juan à Paris, histoire peu édifiante d'un chefd'œuvre dont on chante la gloire depuis cent ans, mais qu'on n'a cessé d'exploiter en France d'une façon indigne, et dont l'Opéra n'a pas encore daigné nous donner une représentation fidèle, exacte et complète.
Ernest Thomas.
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CAMILLE SAINT-SAENS