PARIS ET BRUXELLES
Wagner vient. Ses œuvres, longtemps confinées en Allemagne, rayonnent maintenant sur toute l'Europe. On les applaudit à Bruxelles et le bruit des ovations porte au delà de nos frontières. Paris les entendra demain. Wagner vient. Gomme ils nous font sourire, tous ces incrédules de la veille que le succès d'un jour suffit à réduire au silence! Mais, parlez donc, vous tous qui avez mené la polémique à l'époque où il suffisait de semer le ridicule sur une puissante personnalité pour avoir à sa remorque une foule médiocrement éprise de la question d'art mais très afïriandée de scandale et inconsciente d'ailleurs du rôle qu'on lui faisait jouer. Certes, je ne comprends pas votre silence ; croyez-vous que le maître de Bayreuth n'ait déjà plus de détracteurs? Craignezvous de rester seuls dans le désert quand vous aurez commencé à prêcher la croisade? Etes-vous si peu sûrs de vous-mêmes, si pusillanimes, vous qui avez si bruyamment triomphé autrefois? Aujourd'hui, l'on peut vous répondre et vous vous taisez. Vraiment il faut que votre cause soit bien mauvaise, et nous qui voulons croire à votre sincérité, nous sommes contraint de supposer vos jugements d'hier aussi empreints de partialité que prononcés à la légère.
Où sont-ils, les contempteurs d'antan? Où sont les
chefs d'orchestre qui, après avoir dirigé d'une façon pitoyable la Chevauchée des Walkyries devant deux mille auditeurs, semblaient triompher parce que le public gardait le silence? Où sont les feuilletonistes qui ne pouvaient naguère écrire deux lignes sans y placer une insinuation à l'adresse de Wagner, telum imbelle sine ictui Où sont les publicistes qui ont fait chorus à Edmond About en 1876, lorsqu'il insérait dans le XIX^ Siècle cette venimeuse profession de foi : « Si l'on en croit une » demi-douzaine de journaux français ou non, certain » Richard Wagner, révolutionnaire allemand, converti » et perverti, réfugié piteux et oublieux, hôte ingrat du » pavé parisien, nageur farouche du ruisseau de la rue » Le Peletier, favori cacophone et gourmé de nos mélo- » mânes trop longs d'oreilles, exécute depuis trois jours » un tapage prémédité, sans circonstances atténuantes, » sur des traileaux forains, dorés ad hoc, vers la petite )■> ville bavaroise de Bayreuth. »
Il s'agissait des fêtes de Bayreuth et de la première représentation de l'/l wneaw c?M A^fôe/w/?^, et c'est un des drames qui composent cette superbe épopée, que le théâtre de la Monnaie, de Bruxelles, vient de présenter à un auditoire français de langue et de mœurs, c'est la Walky?'ie, dont les splendeurs décoratives et l'accent passionné au delà de toute expression, exercent sur ceux qui l'ont entendue un prestige immense.
L'œuvre a des défauts, on les accepte, elle a des Iongueurs, on ne s'en plaint pas, elle subjugue parle souffle intense de poésie qui s'en dégage, cela suffit; défauts, qualités, tout s'oublie dans; l'ensemble, on est entraîné dans le tourbillon, le scepticisme se tait, on ne respire plus, on se livre corps et âme à l'émotion, et quand s'achève un de ces tableaux d'une grandeur exorbitante comme la Chevauchée, on perd jusqu'à la force de manifester son enthousiasme, on cherche le silence, la solitude pour se représenter mentalement la divine épopée.
— Al —
Trois situations très humaines remplissent les trois actes de la Walkyrie.
Siegmound et Siegelinde, deux enfants jumeaux du dieu Wotan^ ont grandi éloignés l'un de l'autre. Adolescent, Siegmound a parcouru le monde, selon l'usage antique des héros ; Siegelinde a épousé Hounding. Le , frère et la sœur, ignorant le lien qui les unit, se rencontrent fortuitement dans la cabane de Hounding. Ils se sont vus à peine et déjà un charme secret les attire. Enfants d'un dieu, ils peuvent sans crime rêver de s'unir. La nuit vient. Siegmound veille; quel rêve pour lui vaudrait la réalité? Tout à coup, se détache de l'obscurité une forme blanche, c'est l'ange du foyer, c'est Siegelinde, elle veut sauver son amant, qu'un danger menace et lui ordonne de fuir. Mais il s'attache à ses pas, il veut écouter sa voix, il la serre dans ses bras avec des mots brûlants. Tout à coup, la porte d'entrée s'ouvre brusquement. Siegelinde effrayée s'arrache de l'étreinte : « Qui vient, qui sort, s'écrie-t-elle? » Et, souriant à sa frayeur, Siegmound la rassure : « Personne n'est sorti, mais quelqu'un est venu, le printemps radieux, la joie et l'espérance. )) Alors, regardant au dehors, tous deux contemplent avec ravissement une nuit de printemps éclairée doucement par la lune dont le reflet les enveloppe d'une pâle clarté. Siegelinde éperdue tombe appuyée sur le jeune homme, et lui, plein d'une douce ivresse, chante l'amour et le printemps.
Siegfried sera le fruit de cette passion surhumaine ; mais avant qu'il ait atteint l'âge où la force et le courage se développeront en lui, d'autres événements vont s'accomplir. La Walkyrie s'achèvera sans que nous connaissions Siegfried.
Siegemound doit combattre Hounding. Son père, le dieu Wotan le protège. Par ses ordres, la walkyrie Brunehilde lui donnera la victoire. Mais l'intervention de Fricka, la reine de l'Olympe germanique, vient changer les destins. Gardienne des liens conjugaux, elle ne veut
pas que Siegemound soit victorieux et Wotan est forcé de céder. Brunehilde aura pour mission désormais de défendre Hounding. Le combat se livre sur une montagne escarpée, derrière un transparent de nuages. Dans une immense auréole parait Brunehilde, mais, prise de pitié pour Siegemound, elle le couvre de son bouclier el déjà il va porter un coup fatal à son ennemi, quand Wotan lui-même se montre, brise son épée, et livre sa poitrine au fer qui la menaçait. Wotan, debout dans les nuées, contemple, appuyé sur sa lance, le cadavre de son fils et foudroie d'un regard le vainqueur.
"Au sommet d'une montagne volcanique, ombragée par une forêt de sapins, les walkyries se donnent rendez-vous après les batailles. On les voit arriver de tous côtés à la fois au milieu des éclairs et des fanfares les plus éclatantes. Rien ne donnera jamais une idée de la prodigieuse énergie de cette scène : c'est une suite de rafales harmoniques d'une violence extrême, et, lorsque dans le tumulte des cors dont les sonneries s'entre-croisent, percent, lancées à pleine voix, les exclamations des walkyries, le vtrtige nous saisit et l'on se demande comment le génie d'un homme a pu réaliser une aussi colossale conception.
Mais Brunehilde manque à l'appel. Poursuivie par Wotan pour sa désobéissance, elle arrive enfin, et le dieu courroucé dicte son arrêt. Seule, au milieu d'un rempart de flammes, elle dormira jusqu'à ce qu'un héros innaccessible à la crainte vienne la délivrer. Ce héros donne son nom au drame suivant, ce sera Siegfried, le fils de Siegelinde et de Siegmound.
Telle est, dans ses grandes lignes, l'épopée de la
Walkyrie. Les adieux de Wotan à Brunehilde en forment le dénouement. C'est là encore une page digne de toute notre admiration.
Maintenant, quel que soit en définitive le sort de la
Walkyrie au théâtre de Bruxelles, l'œuvre restera comme une des manifestations artistiques les plus grandioses de
notre époque. Lohengrin pâlit, nous l'avouons sans difficulté, devant cette création si extraordinaire et si mouvementée. Mais, quand autour de nous, cette œuvre exerce un incontestable prestige, nous restons indifférents et froids. Nous craignons de marcher vers la lumière, l'aurore nouvelle nous éblouit. Nous nous replions sur nous-mêmes, nous voulons vivre éternellement avec les œuvres qui ont fait la joie de notre jeunesse, la réforme nous eÛraie et la révolution nous fait pâlir. Pendant que l'on jouait à Bruxelles Tannhaeuser, Lohengrin, \q% Maîtres Chanteurs, que faisions-nous à Paris? Quel chef-d'œuvre s'est révélé sur notre scène d'Opéra? Et à l'heure présente, quel effort, quelle tentative pouvonsnous signaler qui nous permettent de dire en présence de l'esprit d'initiative dont Bruxelles nous donne l'exemple : Nous aussi nous sommes artistes, nous aussi nous aimons le grand art.
Non, nous n'aimons pas la musique, notre âme reste insensible à la beauté sérieuse ; le sentiment de l'héroïsme s'est engourdi dans le cœur de notre nation. Il suffira d'une étincelle pour le ranimer, nous le savons, mais, en attendant, nous nous rappelons avec découragement cette fière parole d'un penseur qui fut aussi un grand poète : « Je frappe l'air de ma cymbale, et je ne sais si une voix répondra, »
Amédée Boutarel.