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LE MONUMENT DE BERLIOZ

Le 8 mars dernier, jour anniversaire de la mort de Berlioz, on inaugurait au cimetière Montmartre le monument de l'illustre compositeur français, dû au ciseau du sculpteur Godebski.

Par une lettre rendue publique. M, Ed. Alexandre, l'exécuteur testamentaire de Berlioz, invitait à assister à cette cérémonie tous les amis, tous les admirateurs du grand musicien, tous ceux qui honorent sa mémoire.

Avant de rendre compte de cette manifestation, je crois utile, pour édifier le lecteur, de donner quelques détails curieux qui, d'ailleurs, feront bien comprendre la façon dont nos musiciens et le public ont répondu à l'appel qui leur était fait.

Ces détails, je les trouve consignés et très bien résumés dans une note qui me fut remise par un de mes amis, quelques instants avant l'heure fixée pour la cérémonie. Je publie cette page sans y changer un mot :

« Une note officielle avait prévenu le public que cette cérémonie serait tout intime et que l'exéculeur testamentaire de Berlioz, M. Edouard Alexandre, avait demandé qu'il ne fût prononcé aucun discours.

» En fait, les anciens amis et les vrais admirateurs du maître auraient désiré que cette démonstration eût un caractère un peu plus solennel, sans renouveler la grande

manifestation provoquée par l'érection de la statue de Berlioz, le 17 octobre dernier ; mais on s'est heurté à la réserve, pour ne pas dire plus, des compositeurs membres de l'Académie des Beaux-Arts. C'est qu'une fois sa statiiC dressée, ils entendaient en être quittes pour toujours avec Berlioz.

» N'avaient-ils pas fait, presque de bonne grâce^ ce que l'opinion publique avait exigé d'eux? N'avaient-ils pas pris la direction du mouvement en faveur de- Berlioz afin de le modérer? N'avaient-ils pas accepté, sous le cri public, de faire partie du comité chargé de lui élever une statue, et, le jour de l'inauguration, n'avaient-ils pas endossé leur habit à palmes vertes pour venir entendre les cruelles vérités que leur excellent confrère, Ernest Beyer, le moins académique des académiciens, allait leur dire en face afin de mieux honorer Berlioz! N'avaient-ils pas bu le calice jusqu'à la lie et gardé visage épanoui sous ces rudes coups de boutoir que soulignaient les bravos enfiévrés de la foule ?

» Ils croyaient bien en avoir fini, cette fois, avec Berlioz, et voilà que cela menaçait de recommencer. Est-ce que le spectre de ce mort allait toujours se dresser entre eux et la foule?... Alors le vicomte Delabordc, secrétaire général de l'Académie des Beaux-Arts, et président du comité réuni pour la statue, écrivit à M. Edouard Alexandre une lettre éminemment académique oii percent toutes les transes de ces grands admirateurs de Berlioz qui s'appellent Thomas, Gounod, Massenet, Saint- Saëns et Delibes i « Tout ce qui devait être dit et fait pour honorer la mémoire de Berlioz l'a été le jour où la statue du maître, sur la place Vintimille, a été livrée au public-^ tout cela ne saurait être renouvelé. » Donc point de cérémonie officielle ni de discours, mais un simple pèlerinage à la tombe du maître. »

Il est deux heures. Tout le monde est réuni. On at-

tend l'arrivée de M. le Préfet de la Seine qui, finalement, ne juge pas à propos de faire acte de présence. A deux heures et demie, enfln, on enlève le voile qui recouvre le petit monument.

Chacun alors s'approche pour admirer le médaillon qui représente le profil de Berlioz. Au-dessus du médaillon se trouve une lyre traversée par une plume ; et tout en haut de la stèle, qui mesure environ deux mètres d'élévation, on remarque un soleil dont les rayons supportent le nom du maître. Sur la partie inférieure du monument on voit la liste des œuvres du compositeurécrivain, dans laquelle je signale deux fautes de rédaction : Béatrix et Bénédict, au lieu de Béatrice et Bénédict, \q% Soirées d'orchestre, pour les Soirées de l'orchestre.

Après trois minutes de recueillement, la foule se dispose à se retirer. La cérémonie est terminée. En employant le mot foule, j'ai l'air de faire supposer que l'assistance était nombreuse. Eh bien ! Il faut l'avouer à la honte de ceux qui se disent les fervents admirateurs du grand musicien, nous étions là en tout cent personnes, dont cinquante ouvriers, curieux ou habitants du quartier.

Parmi les cinquante autres, on remarquait MM. Delaborde, Reycr, Pasdeloup, Bapst, Weber, critique musical du Temps, Hippeau, A. Jullien, notre éminent collaborateur, et enfin les éditeurs des œuvres de Berlioz, MM. Richault, Brandus et Ghoudens, ce dernier étant le seul des trois qui ne fît point partie du Comité.

A PART M. Ernest Reyer, pas un seul compositeur

FRANÇAIS n'assistait A LINAUGCRATION DU MONUMENT DE

Berlioz.

C'est la première fois, je crois, qu'un fait de ce genre se produit à Paris. C'est plus qu'une conduite honteuse, Messieurs, c'est une faute.

En vain j'ai cherché M. Edouard Colonne (membre du Comité). Et pourtant son nom n'est-il pas maintenant, aux yeux du public, inséparable de celui du grand maître,

dont il a su si bien exploiter les œuvres, cette mine inépuisable.

Ni M. Oscar Gomettant (du Comité), ni M. Arthur Pougin n'étaient présents, eux qui cependant jouent si merveilleusement du Berlioz, lorsqu'il s'agit de démolir la gloire sans cesse croissante de Richard Wagner.

Inutile de poursuivre davantage cette énumération fastidieuse. Essayons plutôt de donner l'explication de l'abstention presque générale que je viens de signaler. Je l'attribue sans hésiter à deux causes, dont la seconde est la conséquence de la première : d'une part, à un mot d'ordre émanant du chef, publiquement reconnu, de l'Ecole française, mot d'ordre approuvé par ses fidèles amis ; d'autre part à une sorte d'obéissance passive, d'acquiescement instinctif du public.

Le chef reconnu dont je parle n'est pas Reyer, qui est ici hors de cause, et à qui ses confrères de Tlnstitut font payer cher et son génie et son respect profond pour la mémoire de Berlioz.

Celui à qui je fais allusion n'est autre — vous l'avez sans doute deviné — que Gounod, ce grand maître... dans l'art d'organiser la conspiration du silence autour des œuvres fortes, dont la comparaison avec les siennes pourrait lui être préjudiciable, mais qui, en revanche, se montre plein de sollicitude et de tendresse pour les auteurs de compositions médiocres, dont la réussite plus ou moins passagère ne saurait contre-balancer le succès plus ou moins justifié de Faust.

Rappelons à ce sujet quelques faits assez récents :

On connaît l'éloge dithyrambique qu'il fit d'Benry Vlll dans la Nouvelle Revue. On n'a pas oublié la scène touchante qui suivit la première représentation du Cid, — Gounod recevant Massenet dans ses bras et l'appelant : Mon fils — scène qui fut reproduite dans la Revue illustrée. Personne n'a oublié la lettre qu'il écrivit à propos de Pati'ie et qui fut insérée dans tous les journaux, lettre que je qualifierais de ridicule si elle n'émanait d'un aca-

démicien. Enfin, on pouvait lire ces jours derniers dans une feuille du soir que, à l'occasion de la représentation de Proserpine, le nouvel opéra de Saint-Saëns, M. Gounod reprendrait sa plume de critique.

Telles sont les œuvres éphémères qu'il patronne, qu'il protège, qu'il exalte (j'en excepte Proserpine qui n'a pas encore vu le jour à l'heure où j'écris). Dans quel journal, dans quelle revue, cher maître, avez-vous donc fait l'éloge de Sigurd ?

Voilà pour les vivants. Quant aux morts — et nous arrivons ainsi à Berlioz — Gounod semble les diviser en deux classes: ceux qui étaient déjà considérés avant lui comme des maîtres, et ceux qui luttèrent en même temps que lui contre la routine et l'indiftérence du public. Il veut bien tolérer le voisinage des premiers ; aussi voyonsnous les Huguenots^ Guillaume Tell, Robert, la Juive tenir l'affiche en même temps que Faust ; mais les seconds lui portent ombrage ; il leur a voué une haine éternelle, et jamais Berlioz,jamais Wagner n'obtiendront de son vivant droit de cité à l'Académie de musique.

Tel est en peu do mots le secret de la comédie qui, grâce à la complicité des directeurs de nos théâtres lyriques, se joue depuis si longtemps en France aux applaudissements d'un public inconscient que l'on abuse, que l'on dupe de la façon la plus indigne et la plus scandaleuse.

Voilà pourquoi, lorsqu'il s'agit d'élever un monument à la gloire du plus grand musicien français de ce siècle, cette cérémonie provoque le concours de cinquante personnes, parmi -lesquelles se trouve un s-eul compositeur national.

Ernest Thomas.

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CHRONIQUE DES CONCERTS

Dans ses Souvenirs d'Allemagne, M.E. Reyer rêve d'une salle de concerts construite au centre de Paris, pouvant contenir trois mille auditeurs, et qui serait, pour la symphonie et l'oratorio, ce qu'est, pour l'opéra et le ballet, l'Académie nationale de musique et de danse; une salle ouvrant ses portes au public trois fois par semaine, où l'on entendrait, dans leur intégrale exécution, les grandes œuvres de Bach, Beethoven, Haëndel, aussi bien que celles des maîtres. français morts ou vivants : Félicien David, Berlioz, César Franck, Camille Saint-Saëns. Puisque nous en sommes encore à désirer cette salle que la plus petite ville d'Allemagne, capitale d'un petit royaume ou d'un grand-duché, possède, et qui lui semble aussi indispensable que l'hôtel de ville ou l'église, force nous est de nous satisfaire avec les concerts dominicaux. Et, cependant, quel triste sort est fait en France aux musiciens sérieux ! Les théâtres lyriques sont de plus en plus fermés aux œuvres fortes ; et si les compositeurs se retournent vers la symphonie et l'oratorio, qui est la plus pure expression de la musique, parce que là elle apparaît dans son austère grandeur, débarrassée de la décoration et du costume, ces grands moyens de mesquins effets, les plus heureux sont joués deux fois, les autres sont con-

damnés à n'entendre leur œuvre que débitée par fragments, le plus grand nombre se résigne à enterrer toute vivante et même avant la parfaite naissance, la production du sincère et laborieux efl'ort. Au Conservatoire et au Ghâtelet, les illustres morts gardent l'entrée ; au Cirque d'hiver, on ne donne plus qu'un concert par mois ; à l'Eden, M. Gh. Lamoureux a voué son talent et sa fortune à la propagation parmi nous de la musique wagnérienne, pour le grand progrès de l'art, et pour que les jeunes compositeurs, dans le commerce constant avec le Maître de Bayreuth, puisent l'irrésistible volonté de doter la France d'une musique nationale, qui soit autre chose que les flonflons de l'opérette ou la banale et servile contrefaçon de la production italienne; et des fragments, autant que possible des actes entiers, sont offerts au public qui commence à comprendre et se laisse charmer, en attendant que rayonne la splendeur du drame musical moderne dans le théâtre spécialement édifié. Mais M, Lamoureux cherche à faire de plus en plus la part large à nos compatriotes dans la composition de ses programmes. C'est à lui que nous devons la grande impression artistique que nous donna, l'an passé, l'audition du Chant de la cloche, de M. V. d'Indy. Cette année, MM. A. Coquard, E. Chausson, E. Chabrier, E. Guiraud, J. Massenet, ont vu successivement leurs œuvres applaudies ; tandis que, tout récemment, nous avions la primeur de la remarqua ble symphonie en sol mineur, de M. Edouard Lalo.

On a dépensé beaucoup d'encre et peu d'esprit pour essayer de prouver à M. Lalo qu'il n'avait pas écrit une symphonie, mais bien une suite d'orchestre. Pour moi, qui pense que quelques modifications apportées dans la forme des choses ne suffisent pas à anéantir les choses mêmes, je me contente d'accepter l'œuvre avec le nom qu'elle porte. Elle est divisée en quatre parties bien distinctes, mais à travers lesquelles passe un thème superbe, merveilleusement développé dans Vallegro, et servant de lien entre les quatre mouvements. Au milieu de l'étin-

cellement du Scherzo vlvace s'élève une pensée d'amour, d'une impression très pénétrante, qui tour à tour caresse et émeut. Puis voici le majestueux andante, aux larges contours, qui nous conduit au finale, péroraison très mouvementée, où tous les motifs précédemment entendus concourent à l'ensemble grandiose et triomphal. On a retrouvé là les qualités maîtresses qui font de M. E. Lalo une personnalité. L'idée est toujours d'une incomparable distinction; l'orchestration variée à l'infmi, sans cesser jamais d'être claire, revêtant les formes les plus inattendues et s'alUant aux rythmes savamment combinés, et s'élevanl. parfois à une extraordinaire puissance. Certains compositeurs ont une originalité qui ressemble aux belles manières d'un parvenu : d'autres sont originaux sans chercher de l'être : M. Ed. Lalo est de ces derniers.

Je ne voudrais pas passer sous silence la Chasse fantastique de M. E. Guiraud : elle dérive évidemment de la Chevauchée des Walkyries; mais, cette filiation une fois admise, on ne peut que louer la très habile orchestration et les ingénieux effets sonores.

La cent-soixante-dixième audition de la Société Nationale, donnée le 5 mars, Salle Pleyel, était très particulièrement intéressante. Et d'abord une première exécution d'une suite de M. V. d'Indy écrite pour une trompette, deux flûtes et le quatuor à cordes. Au premier moment, cette sonorité surprend un peu ; mais, cet étonnement passé, un charme étrange se dégage. Les trois derniers numéros m'ont surtout plu, peut-être pour la raison que je viens de dire. Dans la seconde partie du menuet, deux notes persistantes, en quarte, confiées tantôt à la trompette — excellemment jouée par M. Teste — tantôt aux flûtes, sont comme une sonnerie de cloches que le vent tour à tour approche et éloigne? tandis que la suave mélodie s'épanouit sous l'archet. Rarement a-t-on l'occasion d'entendre la flûte alto. Dans la transcription de Lieder de Grieg par M. G. Blanc, et dans une chanson grecque, Hébé, de M. Ernest Chausson,

dans laquelle est restituée, extrêmement, la couleur, le flûtiste prestigieux Taffanel nous a dévoilé l'exquise poésie de cet instrument.

Et comme terminaison à cette fête musicale, la deuxième partie de Rédemption^ de César Franck, avec le splendide prélude orchestral réduit à deux pianos pâi" M. deBréville et interprété avec talent par M"" Fabre et d.e Monvel. Heureux ceux qui ont entendu dans sa parfaite exécution avec orchestre cette œuvre si profondément convaincue, et sincère, et émue ! La musique du maître, qui a pour ancêtre dans l'art le grand Bach luimême, élève l'âme au-dessus de terre, au lieu de l'amollir par la sensualité des sons.

Du jour où César Franck entra dans la lice avec ses trios et son églogue biblique Ruth, jusqu'aujourd'hui où est. imminente l'exécution d'une composition nouvelle. Psyché, jamais la moindre concession n'est venue faire tache sur l'œuvre, accomplie avec une entière foi dans l'avenir, sans nul souci de ce banal encens, prodigué présentement à des idoles qu'on brisera demain. Aussi lé produit du génial labeur restera comme un monument granitique devant lequel se prosternera la religieuse admiration de ceux qui doivent venir.

J.-G. ROPARTZ

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