CORRESPONDANCE DE BRUXELLES
Nous recevons de Bruxelles la lettre suivante au sujet de la représentation de la Valkijrie au théâtre de la Monnaie :
La Valkijrie, représentée avec éclat le 9 mars au théâtre royal de la Monnaie, a remporté un succès décisif et qui paraît devoir assurer la représentation successive des autres parties delà Tétralogie. Le public, enthousiasmé par le premier acte, avec lequel les concerts l'avaient déjà familiarisé, a prêté une attention respectueuse aux premières scènes du deuxième acte qui pouvaient lui paraître un peu longues; mais à partir de l'entrée de Sieglinde et de Siegmund fugitifs, il a été ressaisi par la puissance incomparable et l'inspiration du maître. Avec le troisième acte où se trouvent ces deux admirables scènes de la Chevauchée des Valkyries et de l'Incantation du feu, l'émotion arrive à son comble et la représentation finit sur un grand succès. On rappelle et les interprètes et le directeur-chef d'orchestre, Joseph Dupont, auquel revient la meilleure part dans ce résultat magnifique et qui recueille ainsi le prix de toutes ses peines.
L'interprétation est très satisfaiante dans sa majeure partie. Il faut surtout féliciter les artistes d'avoir su si bien se plier aux exigences du drame lyrique, si éloigné des opéras qu'ils chantent d'habitude. Et cette transformation a été très heureuse pour certains d'entre eux, pour
jyjue Mariini, très touchante et très passionnée dans Sieglinde, pour M. Seguin, dont la belle voix sonne à merveille dans Wotan, pour M. Engel, très pathétique en Siegmund. M}^" Litvinne est une Brunehild trop molle et M. Bourgeois fait un Hunding assez peu farouche; enfin M"° Balensi a bien tenu le rôle ingrat de Fricka. La partie décorative est très belle et fait grand honneur à M. Lapissida, l'autre directeur, qui a conservé la haute main sur tout ce qui se rapporte à la machinerie, à la mise en scène, aux décors.
Parmi les nombreux parisiens réunis au théâtre de la Monnaie, on a signalé surtout trois membres musiciens de l'Institut de France : MM. Reyer, Massenet et Dellbes. Mais combien différentes étaient les raisons de leur présence à Bruxelles ! M. Reyer, qu'on voyait fort peu d'ailleurs, était bien venu à Bruxelles conduit par le seul désir d'entendre la Valkyrie; mais M. Léo Dehbes ne se montrait là, flanqué de son éditeur, que parce qu'on devait jouer ZaA;me le lendemain, et M. Massenet, sans son cornac, passait par Bruxelles en revenant de diriger Manon à La Haye, en allant la diriger dans n'importe quelle autre ville où l'on devait déjà préparer couronnes, bouquet et autres cadeaux plus sérieux.
Il faut ajouter, pour être complet, que M. Gomettant, dit le tombeur de "Wagner, avait cédé pour la première fois au mouvement général et quitté Paris pour entendre une partition de ce compositeur abhorré. Mais, comme il s'est exécuté de mauvaise grâce, et quelle méchante humeur il marquait envers les directeurs, en leur demandant une place, assurait-il, par devoir de critique obligé de tout avaler, mais, en réservant sa liberté d'appréciation ! Il a obtenu la place et garde sa précieuse liberté de langage : il en fera bon usage, à ce qu'il faut espérer, pour nous bien divertir.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Rouen. — Le théâtre des Arts vient de représenter Manon, sous la direction de M. Massenet. Nous ne parlerions pas de cette production médiocre, si ce n'était une occasion de montrer combien les grands journaux se moquent de leurs lecteurs en insérant, par complaisance envers certains musiciens et leurs éditeurs, des réclames hyperboliques, des télégrammes de triomphe envoyés par les intéressés eux-mêmes.
N'avez-vous pas lu, dans les différents journaux de Paris, le télégramme suivant ou quelque autre analogue :
« Dépêche de Rouen, ]'='■ mars, minuit bO :
» La représentation de Manon, au théâtre des Arts, vient de finir.
» Massenet, qui conduisait l'orchestre, a été acclamé.
» M. Mauras, dans le rôle de Desgrieux, et M™® Ambre, dans celui de Manon, ont obtenu un grand succès. »
Eh bien, le jour même où cette « réclame » faisait le tour de la presse, un de nos amis recevait de Rouen une lettre non destinée à la publicité , mais qui donnait le véritable aspect, passablement burlesque, de cette solennité. Nous sommes heureux d'en pouvoir reproduire ici les principaux passages pour édifier nos lecteurs et pour montrer que, même en province, on commence à se gausser des caravanes de M. Massenet et de ses exhibitions en public.
« Voici maintenant des nouvelles de la première représen-
tation de Manon, à laquelle nous venons d'assister avec 1' « élite de la société rouennaise ».
» Le chef d'orchestre ordinaire, « notre excellent M. Warnots » , devait, pour cette unique fois, céder le bâton au jeune maître, qui présenterait ainsi lui-même sa partition à ses nouveaux admirateurs. Ce great attraction n'était pas sur l'affiche ; on y lisait seulement : Manon, opéra-comique en cinq actes et six tableaux, de M. Massenet, de l'Institut, — comme dans la Revue des Deux Mondes, — mais le bruit en avait volé de bouche en bouche; les journaux, depuis huit jours, en entretenaient leurs lecteurs et Rouen s'était levé.
i> Début assez froid. Au premier acte même, un coup de sifflet pour Mlle Ambre (Emilie) qui fait Manon... Vous figurez vous Manon Lescaut sous les traits de M''° Ambre (Emilie) ? Mais on s'échauffe peu à peu. A chaque fois que le rideau baisse, les applaudissements éclatent de plus en plus nourris Le jeune maître, par des gestes effarouchés et modestes, paraît en reporter tout l'honneur à l'orchestre ; un moment même, il fait monter au pupitre, pour saluer avec lui, le premier violon Lamoury, qui semble rayonnant et gêné. Après le troisième acte, on apporte — de la part de qui? — un énorme bouquet ; on le place un instant à côté de Massenet, qui salue et remercie de plus belle.
« Nous voici à l'hôtel de Transylvanie. Manon et des Grieux se flanquent abominablement par terre en descendant les. marches d'un escalier qui, du fond de la scène, conduit au milieu. C'est un incident désagréable. Massenet, de l'Institut, arrêle l'orchestre; tourbillonnement d'émoi : le rideau baisse à demi. Quelle déveine !. . . Mais M"" Ambre se relève éclopée et le coude écorché. Elle est héroïque ; on l'entend crier : « Non, non, ce n'est rien, reprenons ! » Et l'on reprend. Je dois même ajouter à rjionneur du théâtre des Arts, que l'on reprend où l'on en est resté, sans être obligé de recommencer tout l'acte. Le succès grandit, naturellement.
55 Au lever du rideau, sur la route du Havre, — que tout le Inonde autour de moi déclare ne pas reconnaître, — un exempt portant dans ses bras une superbe lyre en papier doré, s'avance au trou du souffleur et l'offre au maître au nom de tous ses camarades, artistes et dames des chœurs, avec un petit speech Bien débité :
<c Nous conserverons à jamais le souvenir de cette magnifique » soirée, où nous avons eu l'honneur d'être conduits par votre » illustre baguette {sic). » (Tonnerre d'applaudissements.) . » A dire vrai, Massenet, de l'Institut, parait sérieusement embêté.
» Nouveaux rappels, enfin, et nouveaux bravos en guise de point final. Un musicien de l'orchestre apporte encore une petite palmette dorée. Mais, celle-là, je crois bien qu'il n'y a que moi à m'en apercevoir, tant le grand homme la pose précipitamment à plat sur son pupitre, comme pour que personne ne la voie.
» Telle a été la physionomie extérieure de la représentation. Quant à l'effet produit par la musique, les journaux avaient si bien averti d'avoir l'oreille à l'orchestration et aux leit motive, que cela a beaucoup gêné le public, moi compris... Interprétation médiocre en général. Mauras assez bien ; la basse Schmitt aussi, qui fait le père Duval. »
..... Et cinq jours après, M. Massenet, continuant sa tournée de commis-voyageur, était à La Haye où il dirigeait la première représentation de Manon. Encore?...
Et tout aussitôt nouveaux télégrammes, absolument pareils à ceux lancés de Rouen : « Grand succès ; auteur acclamé à plusieurs reprises; splendides couronnes offertes au jeune maître par les abonnés de l'orchestre et cadeaux de faïence donnés par les artistes ; à la fin d'un acte, allocution du bourgmestre qui remet au compositeur une médaille d'argent, etc., etc. »
Si la petite fête a été aussi ridicule à La Haye qu'à Rouen, autant vaudrait ne pas s'en vanter. Seulement, ridicule à part, les cadeaux paraissent avoir été plus sérieux. Un service en faïence ! Peste ! Yoilàune nouvelle façon de monter son ménage inconnue avant M. Massenet!
Paris. — M. Lassalle a droit à une mention particulière pour le zèle qu'il déploie en faveur d'un opéra où on lui a enfin
donné un rôle à sa convenance, éclipsant tous les autres avec autant d'ariosos qu'il en pouvait supporter. Et dans son zèle, il ne se contente pas de chanter, il écrit. Dès le lendemain de la première représentation de Patrie, il faisait publier une lettre où il sacrait M. Paladilhe grand compositeur, uniquement parce que celui-ci avait subi toutes ses volontés, et qu'il lui avait fourni toutes les occasions possibles d'étaler sa belle voix. On a déjà bien ri de cette épître où il décernait à son jeune protégé un brevet de patriotisme musical, et où il se vantait lui-môme d'être « un porte-paroles qui chantait avec son cœur. »
Aujourd'hui nouvelle lettre et nouvelle réclame à propos d'un chien perdu. A qui le lui ramènera M, Lassalle promet « une récompense plus qu'honnête, car il ajoutera, dit-il, à l'argent une loge à l'Opéra pour entendre la belle œuvre de Pal'idilhe. »
Et si l'on avait le mauvais goût de préférer quelque autre ouvrage où M. Lassalle ne chante pas?
Le malheur est que tous ces beaux efforts du chanteur et de l'apostolier n'arriveront pas à raviver le succès déjà chancelant de Patrie. Est-ce qu'on ne pourrait pas, la direction consentante, faire à l'Opéra ce qu'on a fait aux Bouffes pour Joséphine, aux Variétés pour le Fiacre dl7, donner un beau soir cent places gratuites aux cent premiers Jules qui se feraient inscrire? Le prénom, d'ailleurs, ne fait rien à lafTaire, et si l'on voulait prendre celui de M. Paladilhe : Emile, au lieu de celui de M. Lassalle, il n'y aurait nul inconvénient. La réclame serait excellente, et l'on aurait ainsi cent claqueurs de renfort pour applaudir aux ariosos intempestifs du comte de Rysoor.
Le Gérant, Ed. SAGOT.
Paris.,— LT.p. de G. Balitout et C", 7, rue Baillif.
NO 3. 1er Avril 1887