PROSERPINE
Proserpine est le titre d'une bluelte ou plutôt d'une esquisse dramatique, œuvre de jeunesse de M. kuguste Vacquerie, qui se trouve dans un volume intitulé : Mes premières années de Paris.
Cette fantaisie romantique n'était pas destinée à la scène, et certes l'auteur, après l'avoir écrite, ne pensait guère qu'un jour un compositeur aurait l'idée de la choisir comme sujet d'opéra, et surtout l'audace de le lui dire en face.
C'est que M. Yacquerie, ce brillant écrivain, ce grand poète, dont les œuvres font honneur à la littérature f'^ançaise, professait depuis longtemps pour les musiciens le dédain le plus profond. Ne s'était-il pas écrié, en s'adressant à ceux-ci :
Oh ! SI, lorsque emportés à travers réLendiie,
Enivrés de monter, Profondément mêlés au concert planétaire, Ils seront le plus loin possible de la terre,
Ils pouvaient y rester !
Après cela, on était autorisé à dire, sans crainte d'être démenti, ce que Sosie pense de Mercure :
Cet homme assurément n'aime pas la musique.
M. Vacquerie estimait sans doute, comme la plupart de ses confrères, et son opinion sur ce point ne s'est peut-être pas sensiblement modifiée, que la musique est la rivale, l'ennemie de la poésie. Les poètes sont naturellement égoïstes et exclusifs ; ils prétendent avoir seuls le droit de parler au cœur, au sentiment, à l'imagination. Aussi, voient-ils souvent d'un œil jaloux d'autres artistes, des poètes aussi, mais d'un genre différent, réussir parfois à nous captiver, à élever notre âme , sans avoir recours au rythme du vers, à l'harmonie de la parole articulée.
Ce malentendu tend heureusement à disparaître, et le jour est proche où ces vaines querelles n'auront plus qu'un intérêt rétrospectif. Poètes et musiciens reconnaîtront que, grâce à la variété infinie des émotions que nous sommes capables de ressentir, grâce aussi aux nuances multiples que ces émotions comportent, la musique et la poésie pourront toujours, sans que l'une puisse jamais nuire à l'autre, régner en souveraines sur leur vaste empire, — Tâme humaine. Ils comprendront, en outre, qu'en unissant de la façon la plus intime ces deux arts, dont certains
esprits mal inspirés veulent encore accuser et prolonger le divorce, il peut naître de cette pénétration mutuelle des chefs-d'œuvre incomparables, des monuments impérissables, qui n'ont rien de commun avec certaines productions éphémères et factices dont, faute de mieux, nous sommes obligés de nous satisfaire.
En livrant son œuvre à un musicien, M. Vacquerie a-t-il oublié ses rancunes d'autrefois? A-t-il désiré se réconcilier avec un art qu'il réprouvait et des artistes qu'il détestait? N'a-t-il pas plutôt voulu justifier ses préventions par le choix même du compositeur aucjuel il a octroyé la permission inespérée de transformer en opéra cette ébauche dramatique qui a nom Proserpine ? C'est ce que nous verrons plus loin, lorsque nous apprécierons la partition de M. Camille Saint- Saëns. Auparavant, occupons-nous du sujet de la pièce de vers que M. Louis Gallet a été chargé de convertir en livret.
Nous sommes en Italie, au XVP siècle. Un jeune seigneur, Sabatino, est vivement épris de la belle Angiola, sœur d'un de ses amis, Renzo. Celui-ci veut bien consentir à l'union des deux jeunes gens ; mais, avant d'épouser celle qu'il aime, Sabatino devra sortir victorieux d'une épreuve suprême. Renzo soupçonne son ami de n'avoir pas complètement rompu avec le passé, et d'être encore sous le charme de Proserpine,la célèbre courtisane. Qu'il ait donc avec elle une dernière entrevue; qu'il se montre empressé, amoureux, passionné; et si, après cette déclaration, Proserpine^
le repousse, il sera jugé digne de la main d'Angiola.
Les choses se passent au gré de leurs désirs. Mais, malgré son apparente froideur et son indifïérence simulée, la courtisane, lasse des amours banales, nourrit au fond du cœur une ardente passion; elle aime Sabatino qu'elle vient de congédier sans avoir eu le courage de lui faire cet aveu. Bientôt elle apprend ses projets. Egarée par la jalousie, n'écoutant plus que sa haine, elle jure la perte de sa rivale.
Tombés dans un piège que leur a tendu Proserpine déguisée en bohémienne et aidée du bandit Squarocca, Angiola et son frère réussissent à s'échapper. Alors, renonçant à la ruse, la courtisane pénètre dans la demeure même de Sabatino qui s'apprête à recevoir sa fiancée et Renzo. Sabatino n'en peut croire ses yeux; il j-epousse Proserpine, la supplie de partir, finit par la menacer. Elle reste inflexible, s'attache à ses pas, se traîne à ses pieds. On entend du brait au dehors; c'est Angiola qui entre. Proserpine se cache précipitamment derrière une draperie, tandis que les deux fiancés vont échanger leurs doux serments d'amour. Ivre de rage, la courtisane s'avance derrière eux, et profitant d'un moment favorable, frappe Angiola d'un coup de stylet. Sabatino lui arrache farme des mains et la lui plonge dans le cœur.
Trois actes sur quatre sont le développement assez fidèle de l'esquisse du poète. Un acte tout entier, le second, est dû à M. Gallet seul. Le librettiste nous fait pénétrer dans l'intérieur d'un cloître, dont la ton-
rière vient annoncer à la pensive et mélancolique A-ngiola l'arrivée de son frère, que nous voyons entrer, en effet, suivi bientôt de Sabatino. Après la cérémonie des fiançailles, les deux amis se retirent, disant adieu à Angiola qui doit, dès le lendemain, quitter le couvent.
Ce libretto, malgré son titre de drame lyrique, rentre plutôt dans la catégorie des opéras ; le troisième acte est même du pur opéra-comique. Mais, la confusion des genres étant chose admise chez nous depuis longtemps, nous ne chicanerons pas davantage les auteurs sur ce point.
L'intérêt pour nous était de savoir comment M. Saint Saëns traiterait musicalement son sujet. Emploierait il les procédés anciens? Adopterait-il les formules ressassées, grâce auxquelles nos musiciens en vogue obtiennent un succès facile auprès des habitués de nos scènes lyriques? Ou bien, dédaigneux des applaudissements d'un public blasé, suivrait-il résolument la voie du progrès, dans laquelle l'a si glorieusement précédé son illustre confrère, M. Ernest Reyer, sans avoir pour cela fait en aucune façon le sacrifice de son originalité. En présence de ce dilemne, le compositeur n'a pas hésité ; il a voulu contenter à la fois tout le monde et son père musical, M. Gounod ; et nous devons ajouter qu'il n'a pas réussi, ce qui arrive toujours en pareille circonstance. L'auteur de Faust fait, il est vrai, le plus grand éloge de la partition de M. Saint-Saëns ; il le félicite de ïi'a.\oir ^a.s jeté la musique en pat ti?'e au drame, allusion étrange au système wagnérien, erreur grossière,
monstrueuse, et qui serait inexplicable si elle n'était commise par un musicien que le parti pris aveugle et que la haine égare. Mais, ailleurs, il écrit : « Je ne formule pas un jugement sur le procédé adopté par le compositeur ; je me borne à constater la forme caractéristique de l'œuvre ». M. Gounod, cela se voit sans peine, refuse de s'expliquer sur un procédé qu'il désapprouve et qu'il serait obligé de critiquer.
En écrivant Proserjnne, M. Saint-Saëns a voulu concilier l'ancienne et la nouvelle théorie ; il a essayé de rapprocher les deux écoles. Le résultat de cette tentative malheureuse est la création d'une œuvre inégale, sans unité ni cohésion. Malgré son habileté, malgré son merveilleux talent de symphoniste, ou plutôt à cause de ces grandes qualités que tout le monde se plaît à lui reconnaître, et dont il a fait preuve en maintes occasions^ le compositeur, semblant méconnaître cette condition essentielle d'un bon drame lyrique, qui n'est autre que l'intime pénétration de la poésie et de la musique dont je parlais plus haut, le compositeur, dis-je, a écrit une partition pleine de finesse, d'élégance et de délicatesse, mais absolument dénuée d'expression et de sentiment. Le livret et la musique sont ici pour ainsi dire deux œ.uvres parallèles, qui marchent côte à côte sans presque jamais se rencontrer. Si le drame nous émeut parfois, on est par contre étonné de ne trouver dans la partition qu'une sorte de mosaïque très intéressante, sans doute, mais oii l'âme, la note émue et la vie font complètement défaut.
La mise en scène est très soignée et l'interprétation assez satisfaisante. M'^^ Salla (Proserpine) est surtout remarquable au point de vue plastique ; M^''' Simonnet tient convenablement le rôle d'Angiola. M. Taskin (Squarocca) serait plus comique s'il était moins bouffon. MM. Lubert et Cobalet (Sabatino et Renzo) s'acquittent consciencieusement de leur tâche.
Ernest Thomas.
Le 1^' acte de « Tristan et Yseult »