CHAPITRE m
UN PBtJPLB NE PEUT ÊTRE LIBBE ET HBUBEUX, s'iL N^A
LE DBOIT DE FORMER, MAINTENIR OU CHANaER, SES
INSTITUTIONS POLITIQUES, ET SURTOUT S'iL ATTRIBUE
CE DROIT A d'autres.
Avons-nous jamais suffisamment considéré que notre constitution peut être changée, transformée et remplacée, par un parlement où nous n'avons pas le droit d'envoyer un seul représentant ? Avons-nous jamais réfléchi que l'état colonial nous met, politiquement, à la merci d'un pouvoir étranger^ lointain, transatlantique ? Nous sommes-nous toujours suffi* samment rendu compte, qu'entre notre corps social et politique et sa tête, il y a un Océan ? Avons-nous jamais songé que nos droits les plus chers, nos libertés et nos franchises les plus sacrées, sont à la merci de toutes les révolutions qui peuvent tourmenter une société avec laquelle nous n'avons en réalité rien de commun qui ne puisse survivre à l'état colonial ? .
Un jour ou l'autre la monarchie constitutionnelle anglaise^ peut s'effi)ndrer dans l'abime creusé par l'exclusion des classes ouvrières de toute participation au gouvernement, dont l'aristocratie du sol et du capital s'attribue le monopole ; un système de gouvernement nouveau peut jaillir d'un cataclysme où disparaîtrait la vieille constitution qui fait, à tort et à raison, l'orgueil de l'Angleterre ; une monarchie absolue peut remplacer la monarchie constitutionnelle; une république
extravagante peut s'édifier sur les ruines de libertés sagement pondérées» maculées, par malheur, de privilèges ezhorbitants.
Or le Canada ne ressentiraii-il pas, en pareille occurrence, le contrecoup de ces bouleversements, peut-être beaucoup plus considérables qu'il ne nous est donné de l'indiquer avec certitude ?
Soutenir que les révolutions sont impossibles en Angleterre, ce serait donner le démenti aux enseignements de l'histoire universelle, aux annales sanglantes de l'Angleterre même et méconnaître le caractère tranchant de l'agitation de la réforme politique dont M. Bri^t est le chef aussi éloquent que populaire. Ce serait montrer une ignorance injustifiable de tous les éléments de dissentions politiques, religieuses et sociales, qui s'agitent activement et élaborent, avec une persistance opiniâtre, la rénovation presque complète de l'Angleterre, oii le prolétariat de la glèbe joint ses imprécations contre les injustices dont il souffire, aux voix indignées et menaçantes du servage industriel.
La métropole a aboli l'esclavage noir dans les Antilles, sans renoncer à maintenir l'esclavage blanc qui déshonore son industrie et fût tache sur le fond luxuriant de ses parterres aristocratiques. Qui peut dire que l'orage qui s'amoncelle tombera sur le sol politique de l'Angleterre en ondées bienfaisantes ou en trombes furieuses, emportant le passé dans le néant et laissant un champ libre aux innovations populaires ? L'espoir d'être démenti ne peut imposer silence aux appréhensions que la situation justifie. Les monopoles de l'Angleterre tremblent sous leurs monceaux d'or et de misères, et s'ils n'abdiquent bientôt, ils seront foudroyés par la révolution populaire.
Or, dans cette dernière alternative, le lien colonial qui nous attache à l'Angleterre subirait certainement le choc de la foudre révolutionnaire j et la commotion se ferait inévitablement sentir dans la colonie, comme le courant électrique qui trans-
nnêt la pensée humaine, à travers les Océans, émeut au même instant l^Europe et l'Amérique.
Notre situation n*a dono rien d'enviable à* ce pcnnt de Tue, cftr nous cumulons les dangers de révolution inhérents à 'notre état social et politique, et les tourmentes populaires qui menacent l'assiette constitutionelle de l'Angleterre.
Chaque pays a bien assez de ses difficultés intérieures sans y ajouter celles qui affligent l'étranger. Notre complexion sociale, variée et hétérogène, indique déjà trop de ferments de cBscotde. Nous protéger nous-mêmes contre les dissentions et les troubles civils inhérents à toute société composée d'éléments nationaux et religieux différents, est déjà une œuvre assez ^^cile.
Quelle folie nous commettons donc en n'écartant pas de notre pays, au mojen de l'indépendance, des troubles civils que nous ne pouvons ni fomenter ni prévenir et qui ne nous menacent que parce que nous nous attachons à l'Angleterre avec une persistance aveugle et insensée ? L'Angleterre, seule à provoquer ces troubles, devrait être seule à les cramdre !
Mais pourquoi invoquer contre le lien colonial le contrecoup probable des troubles révolutionnaires et du cataclysme même qui menacent l'Angleterre, quand l'histoire de notre pays prouve d'une manière éclatante que ce lien, cette connexion a fomenté la seule guerre civile qui ait eu lieu en Canada ?
Les mouvements insurrectionnels de 1837-38 n'ont-ils pas eu pour unique cause la connexion de notre pays avec un pouvoir étranger et lointain ?
Sans la résistance obstinée, opposée à toutes nos justes demandes par le bureau colonial siégeant à Downing street, et qui n'aurait pas plus méconnu ses devoirs envers nous, s'il eut flori à Constantinople ou à Pékin, la torche incendiaire de la guerre civile n'eut jamais ravagé nos villes et nos hameaux ; le frère n'eut pas tiré le fer contre le frère, la malédiction
paternelle n'eut pas foudrojé le fils, l'exil n'eut pas été le partage des gens de bien, l'écha&ud n'eut pas plojé sous le poids des victimes : car jamais au Canada un parti, s'appuyantsur l'arbitraire et la résistance à nos justes demandes^ n'aurait pu prendre racine, s'il n'eut été soutenu par une métropole alors sourde à la voix de la rais(m et de la justice l L'imagjbation la plus vive se mettrait vainement en frais de trouver dans le passé une cause de troubles civils ou religieux inséparable du lien colonial, et tout prouve que si le Canada se fût gouverné souverainement à cette malheureuse époque^ les désastres dont lé souvenir nous attriste tous également,, n'auraient pu se produire.
De plus, le lien colonial entretient et fomente les inimitiés^ de races. L'anglais se compte le supérieur du descendant français, parcequ'il appartient à la nationalité dominante, et celui-ci est porté à attribuer l'inégalité manifeste qui le poursuit dans le partage des emplois et la distribution du patronage publics, à la main de l'Angleterre, qui contrôle le service, administratif par l'action intrigante d'un agent auquel elle délègue la surveillance de ses intérêts métropolitains et nationaux.
Les préventions irreligieuses d'un fanatisme aveugle et stupide, n'ont armé et n'arment encore le bras de PUandais protestant contre l'Irlandais catholique, ou le Hibonniête contre F Orangiète^ que parce que celui-ci se croit moralement appuyé par la métropole protestante, et celui-là justifié par le besoin de venger, aux dépens des plus loyaux colons, d'anciens griefs attribués à l'Angleterre.
Mais vous verrez encore mieux combien il est absurde de laisser entre les mains d'un pouvoir étranger, fort éloigné de nous, et aussi préoccupé de ce qui se passe là bas qu'inattentif à ce qui se fait ici, — les principales attributions de l'autorité politique, quand je vous aurai démontré par des faits, que l'Angleterre a toujours eu deux poids et deux mesures : l'un libéral et souple pour ses sujets du Boyaume-Uni, ou da
moins pour les populations de l'Angleterre et de l'Ecosse, et Tautre, illibéral et cassant, pendant un temps surtout^ pour ëes sujets du Ctu^ada.
L'Angleterre n'arait-elle pas sa constitution libérale, lorsqu'elle enchaînait cette colonie à la volonté d'une oligarchie âltière, vmdioative et tjrannique ? L'Angleterre n'avaitelle pas la liberté de la parole, lorsqu'elle tentait de nous la retirer? L'Angleterre ne considérait-elle pas le droit de propriété comme sacré, lorsqu'elle dépouillait de leurs biens, au profit ^'aventuriers sanguinaires, ces nobles Acadiens, sans se faire scrupule de compléter par l'exil et le massacre même, la spoliation d'un sol arraché à la barbarie au prix de tant de sacrifices ? L'Angleterre n'avait-elle pas la liberté des cultes, lorsqu'elle imposait ici au catholicisme des restric" tiens dont il ne s'est pas encore entièrement dégagé ?
Les cendres de nos propriétés dévastées sont assez froides, les champs de bataille de St. Eustache, St. Denis, Odelltown, sont assez oubliés, le sang des combattants est assez mêlé à la poussière des chemins, le pardon des martyrs a été assez largement accepté par leurs bourreaux, les souffrances des eidlés aux Bermudes et à l'Australie ont été assez compensées par les joies et le bonheur du retour, pour' qu'il soit convenable de rappeler qu'un siècle de luttes, se terminant par une révolution sanglante, a pu seul arracher à l'obstination d'une métropole indifférente et même injuste, la jouissance de droits et de libertés politiques jugés indispensables au peuple cF Angleterre par ceux-là mêmes qui nous en refusaient l'exercice ! !
Et de nos jours encore la métropole manifeste aux peuples du Royaume-Uni, sauf l'Irlande, une sollicitude et une déférence qu'elle n'étend certes pas à ses sujets du Canada.
• Dans cette même Angleterre où tous respectent les droits aisquis du citoyen ; oïl personne ne voudrait toucher à un détail, important des institutions politiques, sans référer la «question aux électeurs dont l'opinion librement exprimée serait
considérée comme un ordre impérieux, un jugement sans^ appel : on ne se gêne cependant aucunement de révoqua notre constitution et de lui en substituer une nouvelle, sans même s'enquérir si le peuple de cette colonie a été C(»sulté l
Dans cette même Angleterre où la questâon du cens électoral, grave du reste pour le peuple anglais, mais moins considérable pour lui que la confédération pour le peuple canadien, a déjà entraîné à pluâeurs reprises la dissolution^ du parlement anglais : on ne songe pas que januûs le peuple* de cette province n'a consenti et n'a même pu consentir à la renonciation d'un seul iota des droits qu'on lui enlève : on ne songe pas que le parlement canadien n'a pas été dissout et que les députés qui ont renversé la constitution avaient été élus pour la maintenir, et avaient juré fidélité à leurs promesses : on ne songe pas que la seule occasion — ^les élections du Conseil Législatif-— que nous aurions eue de nousprononcer, nous a été subrepticement escamotée : on ignoremême, ou l'on feint d'ignorer que le peuple canadien n'a januds demandé ces changements ; cependant, lorsqu'on les a timidement ébruités à ses oreilles, il n'a pas cru à cette énormité, et lorsqu'on lui en a dénoncé la réalité menaçante,, dans des réunions publiques et par la voix de la presse, il les a désapprouvés avec indignation !
D'où vient donc, concitoyens, que la métropole ne se gêne aucunement de briser l'arche de nos droits, quand elle croit commettre un sacrilège, si elle dénie au peuple d'Angleterre l'exercice d'une seule de ses frtmchises ? D'où vient donc que, après en avoir manifesté l'intention, l'autorité métropolitaine se soit désistée des restrictions qu'elle voulait imposer au droit de son peuple ouvrier de se réunir et de délibérer sur ses intérêts et ses droits méconnus, quand elle ne se &it aucun scrupule de nous imposer une constitution contraire à tous nos intérêts et qui nous enlève tous nos droits ?
Faut-il défiair la cause de cet arbitraire qui nous frappe* isolément ? H me semble pourtant qu'il est constant pour tout le monde, que cette cause estdàpsia distance qui sépare-
l'Angleterre du pays gouverné par elle et ses agents, et dans l'absence lo^que et inévitable de toute pression directe et sérieuse de l'opinion publique du Canada sur les esprits fiers du bureau colonial.
Me dira-t-on que nos gouvernants, qui ont pris en leur garde plus ou moins consciencieuse, le projet de confédération et qui en ont porté la formule devant le parlement britannique, sont la cause première du renversement virtuel de nos institutions politiques ? H me faudrait alors enseigner ce que chacun doit savoir : — ^l'idée de la confédération n'est pas d'origine canadienne, elle est d'ori^ne britannique ! Elle a été tirée des cartons de cet homme d'état anglais d'où l'union de 1840 est sortie, et imposée à la colonie grâce à la la pression exercée sur l'esprit, le cœur et la conscience des 4iomme8 publics du Canada, par les agents officieux et officiels de TAngleterre.
La presdon seule des peuples de l'Amérique Britannique du Nord, n'eut jamais été assez forte pour autoriser l'adoption d'un tel système politique. Du moins on n'eut pas eu le spectacle d'une ^^ Convention" organisée sans la participation directe, légitime et même nécessaire de ces peuples, et siégeant derrière des verroux fermés à double tour, pour mieux cacher aux intéressés les motifs secrets et les tendances plus ou moins perfides des promoteurs de la nouvelle constitution.
Des peuples indépendants eussent-ils jamais souffert qu'une union semblable se concertât dans des conférences à huis-dos, dont les membres étaient liés, par un engagement solennel, contrairement au codé pénal du pays, au secret le plus ab^lu ?
L'allia&ce se fût faite publiquement, franchement, ou elle ne se f&t pas faite du tout. Elle n'aurait, par conséquent, ni les défauts inhérents à toute alliance clandestine, ni cette absence de vitalité qui frappera la convention de Québec. L'assentiment préalaj)le des peuples consentant à se réunir sous un même gouvernement, eut donné à une telle alliance
le caractère sacré et solennel d'un contrat revêtu du consentement spontané et virtael de toutes les parties. L'union fédérale aurait eu dans le cœur, la mémoire et la vénération des populations confédérées, des garanties de durabilité dont nue union clandestine, mystérieusement élaborée, en Tabsence des parties, dans l'ombre obscure du secret juré, et derrière les verrouz de la conspiration, doit. être nécessairement dépourvue.
Personne ne peut donc ^hésiter à conclure qu'il n'est ni sage, ni politique, ni même expédient sous aucune circonstance, pour un peuple intelligent, d'avoir à remettre son sort entre les mains d'un pouvoir éloigné, sur lequel nous n'avons jamais réussi à exercer aucune pression à notre avantage, sauf en appelant la force physique à notre secours.
L'Àn^eterre est assujettie à tous les soucis, à toutes les i grandes inquiétudes d'une position difficile à nuûntenir à l'extérieur, sur le tapis vert de la diplomatie européenne, et qui présente non moins de difficultés à l'intérieur, où les droits méconnus s'agitent contre les privilèges séculaires. Elle n'apprécie qu'imparfaitement nos sentiments, nos besoins et jusqu'à nos aspirations réelles. Elle n'a jamais montré une sollicitude fort maternelle pour nos droits, nos libertés et nos institutions, qu'elle tolère en attendant que les développements de sa politique les enlèvent à notre attachement.
Pour toutes ces raisons, l'Angleterre ne devrait pas être investie du droit de fixer définitivement, sans appel, notre condition d'être, notre avenir social, politique et national, la base enfin comme la forme même de notre système de gouvernement.
C'est aux peuples, aux peuples mêmes de l'AméHque du ^ord, qu'il convient de statuer loyalement, ouvertement et librement surtout, sur l'importante et irrépressible question de leur existence politique et nationale.
Si l'on doit considérer la confédération comme un fait quasi- ^Mîcompli, il n'en est pas moins sage pour ceux qui la redou-
tent comme pour ceux qui l'ont demandée, de s'eflforcer de couronner, par l'indépendance, toute existence politique qui puisse nous être faite. L'indépendance nous laissera libres de réformer nos institutions politiques nouyelles, si nous les trouvons vicieuses et préjudiciables à notre bien-être. Elle :a8Burera certainement un plus grand succès, en en facilitant l'action, à tout ce que ces. nouvelles institutions pourraient contenir de recommandable. Ceux d'entre nous qui voudraient la continuation d'un régime colonial suranné, prendraient la responsabilité de tous les malheurs qu'une situation trop tendue entraînerait inévitablement.
De grâce! à quelque parti politique que vous apparteniez, que vous soyiez favorables ou antipathiques au projet de confédération, ne laissez pas éternellement à la merci d'un pouvoir éloigné, le soin de choisir la forme de gouvernement qui vous convient, ou d'introduire dans vos institutions politiques les changements qu'elles pourraient tôt ou tard exiger. Assurez-vous au plus tôt l'entier contrôle de votre gouvernement politique, afin que vous puissiez, sous toutes circonstances, contrôler la situation intérieure et la nouer ou la dénouer à votre guise.
L'Angleterre nous a plutôt gouvernés au point de vue de ses intérêts particuliers et distincts des nôtres, que pour notre bien-être matériel et notre grandeur nationale. Aujourd'hui encore, si elle se donne le trouble de modifier si profondément nos institutions politiques, croyez-vous qu'elle obéisse à un autre mobile que celui de son égoïsme métropolitain ? Elle veut se prémunir contre un rival et lui Êdre diversion, en faisant de nos milices son avant-garde et de notre territoire un champ de bataille, le jour où elle entrera en lutte avec là république voisine. Elle ne peut recheivher notre alliance pour nous protéger contre nos ennemis : nous n'en avons pas d'autres que les siens, et sans l'Angleterre nous n'en aurions aucun. C'est donc dans le but de se protéger elle-même que l'Angleterre cherche à nous fortifier par l'union fédérale.
C'est ainsi que chez les anciens on parait la victime avant
de la conduire au sacrifice. De nos jours même les grand» d'Espagne décorent le taureau lancé dans l'aràne mortelle pour tomber, à leur grand amusement, sous le couteau du gladiateur intrépide !
Un peuple peut-il, sans compromettre sa dignité, son honneur et son existence même, accepter un rôle dont l'humanité se révolte, lorsque le salut d'une brute est en jeu I . . . .