LA CAMPAGNE MARITIME
rent prendre des armes, des vivres et du repos dans leurs ports d'attache. Les Turcs, plus persévérants et plus tenaces, eurent ainsi le temps de réparer leurs pertes et de reprendre Toffensive.
Le plus important des succès maritimes fut remporté sur la côte deSamos (20 juillet). Cette ile avait la bonne fortune de posséder un chef d'une haute valeur : le médecin Georges Logothètos avait été, pour sa supériorité et ses capacités, choisi à l'unanimité comme législateur ou nomothète. Il avait doté son pays d'une sage constitution qui devait préparer File à l'autonomie, et faire d'elle, plus tard, une petite principauté s^administrant elle-même sous la suzeraineté de la Porte et sous la protection des puissances. Les Tdrcs voulurent détruire dans l'œuf l'État naissant, mais l'escadre envoyée contre Samos fut rencontrée entre l'île et la côte par la flotte grecque, et dut battre en retraite après avoir perdu neuf bâtiments (1).
Les Grecs ont donc remporté, dans cette première année de la guerre, une série de succès importants. Ils sont maîtres de la Morée, à l'exception de quelques citadelles, d'une partie de la Roumélie et d'un grand nombre d'Iles. Ces succès ont été obtenus malgré l'exiguïté de leur base d'opérations comparée à l'empire turc, malgré leur manque d'unité, leur disette d'argent, leur pénurie d'artillerie et de cavalerie, et surtout malgré leur anarchie. Ils ont été servis par un affaiblissement incroyable de l'armée ottomane.
Cette armée n'est plus payée, ni approvisionnée régulièrement : il est convenu tacitement qu'elle vivra de pillage. Aucune condition n'est plus défavorable pour guerroyer. Les corps d'armée fondent et se dispersent quand vient l'hiver. Les communications sont rares et difficiles entre le Divan et les pachas. Le sultan semble n'avoir eu dans cette première année comme objectif que de faire la part du feu, c'est-àdire d'empêcher la révolution de gagner la Macédoine et FAI-
(1) JORIRR OB Là GrAVIÈRR, t. I, p. 152.
banie : il s'est donc surtout attaché à défendre les régions du Pinde et de TOlympe, réservant pour la campagne suivante les opérations contre THellade et le Péloponèse. Enfin la flotte, dont tous les matelots sont grecs depuis plusieurs siècles (les combattants armés seuls sont ottomans), a été désorganisée par la défection de tous ces marins, défection qui s'est produite dès le début de Tinsurrection ; le capitan-pacha a dû faire appel aux capacités maritimes des Barbaresques, Algériens ou Tunisiens, moins expérimentés que les Hellènes, et les escadres ont perdu à ce changement beaucoup de rapidité et de force.
Ces causes de faiblesse égalisent la lutte et expliquent la réussite étonnante des Grecs au début de la guerre. La supériorité morale de celui qui défend son foyer et sa famille sur le soldat mercenaire s'ajoute à ces raisons d'ordre militaire.
Mais, après le sac de Tripolitza, une violente irritation s'empare des soldats turcs contre ces insurgés qui massacrent les femmes musulmanes « pour ne pas avoir la tentation d'être souillés par elles « , et la lutte revêt bientôt un caractère d'acuité terrible.
Pendant que les Grecs défendent vaillamment leur cause, les armes à la main, il semble qu'un puissant allié se dispose à leur venir en aide.
A peine revenu de Laibach à Saint-Pétersbourg, le Tsar avait subi puissamment l'influence du nouveau milieu qui l'entourait. Metternich n'était plus là pour lui insinuer son positivisme cruel. Capodistrias pouvait, avec de meilleures chances de succès, plaider la cause de ses compatriotes. Le général Yermolof s'irritait ouvertement que son souverain tolérât les cruautés commises à Stamboul et n'entreprît pas une guerre à la fois sainte et juste : ce guerrier, d'une orthodoxie irré-
prochable, se signait chaque fois qu'on parlait devant lui du vénérable martyr, le patriarche Grégorios. Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie à Paris, personnage autoritaire, riche et influent, ennemi personnel de Metternich, et le baron Strogonof, ambassadeur à Constantinople, poussaient également à la guerre. Enfin, cette femme intelligente et influente que la Ferronnays appelait sans respect « la prophétesse Kriidener » (1), était d'autant plus écoulée qu'elle avait prédit quelques années auparavant le soulèvement des Grecs.
Alexandre se laissa peu à peu convaincre par tous ces philhellènes, qu'il n'y avait aucune connexité entre l'insurrection nationale de Grèce et les révolutions politiques d'Espagne et d'Italie. Il se prit à admirer la vaillance des Klephtes. Ce petit peuple avait donc fait de singuliers progrès depuis 1770! Il était digne d'être aidé, puisqu'il pouvait se passer d'aide : les souverains, comme beaucoup de particuliers, n'aiment à prêter qu'à celui qui peut les rembourser. Du reste, il n'était pas question à Saint-Pétersbourg d'aider les Grecs à conquérir l'indépendance, mais seulement une situation privilégiée dans Tempire turc sous le protectorat russe.
Les massacres de Constantinople frappèrent le Tsar d'indignation, et les procédés hostiles employés envers Strogonof le décidèrent à agir. Ce diplomate, depuis l'émeute de Pâques, avait été l'objet de vexations continuelles. Danésis, le ban* quier grec de l'ambassade, était maintenu en prison, malgré les réclamations les plus pressantes (2). L'embargo était mis sur tous les navires venus des ports russes de la mer Noire : la Porte se réservait le droit d'acheter avant toute autre nation les blés partis de ces ports.
Dès le début du mois de juin, Strogonof reçut des instructions toutes différentes de celles qui lui étaient venues de Laibach. Il avait maintenant mission de défendre dans la mesure du possible les chrétiens, protèges russes, qui se trouvaient à Stamboul, et de protester devant le Divan contre
(1) Corr, politique, 18 juillet 1821, vol. 161, A. E. (S) Hbrtsbero, t. IV, p. 88.
9t LA LUTTE SUR TERRE ET SUR MER — 1821
renvoi ou le maintien des troupes turques dans les Principautés. StrogonoF, qui n'aimait pas les Ottomans, fut ravi de pouvoir parler haut et ferme et s'en acquitta en conscience (1).
Le Divan, s'apercevant que lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, M. de Lutzow, internonce d'Autriche, et M. de Miltitz, représentant de la Prusse, ne lui étaient pas hostiles, redoubla de procédés discourtois.
Quant au représentant de la France, son rôle devait être très effacé. Notre ambassadeur, M. de Rivière, était rentré en France en 1820, et notre gouvernement, ne prévoyantpas les événements qui allaient surgir en Orient, ne l'avait pas remplacé. M. de Viella, chargé d'affaires, se contenta d'appuyer par des notes identiques les démarches paciBques, c'est-àdire favorables aux Turcs, des représentants anglais et autrichien.
Certains points donnèrent lieu à un vif échange de notes entre l'ambassadeur de Russie et le Réis-Effendi, par exemple : l'extradition, réclamée par le Divan et refusée par les Russes, des Moldo-Valaques réfugiés en Bessarabie (tels que Michel Soutzo, l'ancien hospodar de Moldavie): et l'envoi d'un paquebot russe dans le Bosphore, pour permettre à l'ambassadeur, presque gardé à vue à Buyuk-déré, de s'embarquer si sa vie était menacée (2). La Russie ne céda pas sur le premier point et obtint gain de cause sur le second.
Mais Strogonof réclama inutilement l'envoi dans les Principautés d'hospodars qui pacifieraient le pays, à la place des pachas ou mouhafizs qui le mettaient à feu et à sang (3).
Tel était l'état des démêlés diplomatiques, quand, brusquement, Alexandre I*% dans un document d'une importance considérable, élargit le débat, et passa de la question locale des
(1) Gervikus, contempteur de la politique russe (comme du reste Prokbscih OsTES et la plupart des historiens allemands), appelle couramment Strogonof: ■ ce personnage » , avec une sorte de mépris. Voici une phrase typique qui éclaire sur la russophobie de cet auteur. » Strogonof prit ce ton insolent par lequel tout ministre russe à Stamboul croit devoir maintenir sa dignité. « (T. I, p. 260).
(S) PROEESca, t. III, p. 116.
I/CLTIMATDM DE LA KUSSIE 93
Principautés à la question si grave et si générale de la situation des chrétiens dans Tempire turc. Bien plus, il aborda le fond même de la question d'Orient, le maintien de la puissance ottomane en Europe.
La note adressée à StrogonoF pour être remise au Divan était datée du 28 juin 1821 (4). « Les procédés de la Porte, y était-il dit en substance, vont faire naître en faveur des Grecs des sentiments dont tous les peuples s'honorent, le respect de la religion, de Thumanité, de la patrie et la compassion qu'inspire une nation réduite au désespoir. Ces mesures imprimeront à une entreprise révolutionnaire le caractère d'une défense légitime.
« La Porte n'a pas craint d'appeler aux armes la nation turque en masse contre les chrétiens : elle a osé faire exécuter leurs chefs religieux, profaner leurs cadavres, détruire leurs temples. La coexistence ultérieure de la Turquie avec les autres États de l'Europe n'est possible que si elle respecte la religion chrétienne, si elle ne menace pas d'anéantir tout un peuple, si son gouvernement n'est pas, par ses troubles intérieurs, une source de discordes pour l'Europe. Le Tsar parle en ce moment pour un intérêt général : la cause qu'il plaide en ce moment, est européenne.
a[ i peut en outre invoquer, au nom de la Russie, des titres particuliers, les traités de Kaïnardji, de Jassy, de Bucarest, qui l'autorisent à s'intéresser à tous les chrétiens de la Turquie d'Europe.
a II demande donc en résumé : 1^ que la Porte s'engage à rebâtir les églises détruites ou endommagées.
« 2* Qu'elle assure à la religion chrétienne une protection sérieuse.
« V Qu'elle distingue, dans la répression des troubles, les chrétiens innocents des coupables.
(1) PnOKBftCH, t IH, p. 95. — Gervixus, 1. 1, p. 66. La plupart des pièces diplomatiques qui concernent l'indépendance de la Grèce portent deux dates, distantes l'une de Tautre de donze jours, Tune se rapportant au calendrier vieux style, l'antre ao calendrier nouveau style* Les dates que nous citons dans le cours de cette étude sont les dates du nouveau style.
K 4*^ Qu'elle mette la Russie à même de contribuer, suivant les traités, à la pacification des Principautés.
« Sinon, la Porte se mettra en état d'hostilité vis-a-vis du monde chrétien et justifiera la protection que les Russes offriront aux Grecs. »
Cette note, revêtue des formes d'un ultimatum, fut présentée le 18 juillet par Strogonof au Réis-Effendi. Un délai de huit jours était octroyé a la Porte pour accéder aux quatre points énoncés.
L'émotion fut considérable dans les chancelleries européennes. M. de Metternich lui-même, malgré son imperturbable confiance, se troubla. La guerre allait-elle éclater en Orient entre la Russie et la Turquie? Une conflagration générale ne s'ensuivrait- elle pas? La situation semblait d'autant plus grave que le Tsar avait adressé le 4 juillet aux puissances une circulaire, oCt il leur demandait de l'informer sans détours de leurs intentions, de leurs souhaits, et des moyens qu'elles jugeaient le plus propres à assurer le bonheur de l'Orient, si la Turquie, par son refus d'accéder à l'ultimatum, provoquait la guerre (1).
Cette circulaire était accompagnée de trois documents annexes : le résumé des griefs de Strogonof contre le Divan (2), un mémoire sur l'attitude qu'avaient adoptée les puissances, dans le passé, pour protéger les chrétiens, et un rapport sur les relations russo-turques depuis le traité de Kaïnardji. Ce dernier document renfermait un commentaire de l'article 7 de ce traité. Comme la protection, stipulée par la Russie envers tous les chrétiens de Turquie, pouvait paraître peu précise, le Tsar expliquait comment il avait été amené à s'intéresser particulièrement aux Grecs, en reconnaissance de leur dévouement pour la cause russe en 1770 (2).
La question de la coexistence de la Turquie avec les autres États européens était clairement posée dans la circulaire. La-
(1) pROKBscu, t. m, p. 101.
lt)lbid.,t. III, p. 117.
promesse qui terminait la note, à savoir u que Tarmée russe ne marcherait pas pour reculer les limites de Tempire russe, mais pour ramener la paix et consolider Féquilibre de l'Europe » , n'était pas suffisante pour rassurer les puissances.
Il y avait, dans la tournure que prenaient les événements, une sorte de renaissance du Projet grec de Catherine II, mais Metternich n'était pas disposé, à cette époque de révolutions européennes, à courir les chances d'un partage et d'un bouleversement de l'Orient. Il fallait donc que le chancelier d'Autriche rétablit sans retard son influence sur l'esprit du Tsar. Le fait même, qu'Alexandre s'adressait aux chancelleries pour s'informer de leurs intentions, était la preuve qu'il n'avait pas encore pris la décision ferme d'intervenir. S'il eût été absolument résolu à la guerre, il aurait communiqué l'ultimatum aux puissances sans leur demander d'avis. Tout n'était pas irrémédiablement compromis (1).
Aucune réponse officielle ne fut envoyée en juillet à la cour de Russie. Mais, dès cette époque, commence entre les chancelleries et même entre les souverains un échange de lettres et de notes, une «guerre diplomatique » serrée et compliquée, rendue plus longue et plus difficile à suivre par la lenteur des communications : cette guerre de plume est moins dramatique que la guerre proprement dite, mais elle est aussi importante, puisqu'à la longue elle arrivera à un résultat, tandis que l'autre présentera des alternatives de succès et de revers, et n'aboutira pas.
Si aucune réponse n'est adressée à la Russie, les réflexions et les commentaires critiques circulent dans les chancelleries, sous l'influence évidente de Metternich. « L'ultimatum n'estil pas trop sévère pour les Turcs? Ne faut-il pas prendre en considération le naturel du Turc qui ne regarde pas comme très-précieux le sang de ses sujets? L'insurrection, plus redou-
(1) Mettersigb semble même croire que l'ultimatum est l'œuvre de l'entourage du Tsnr et non de lui-même : « Il veut ce que je veux moi-même, mais son entourage veut le contraire. Jusqu'ici, il tient bon, mais cela ne suffit pas... il faut que je donne mon coup d'épaule. » {Mémoires de Metteanicb, 18 juillet 1821.)
96 LA LLTTE SL'tt TERRE ET SUR MER — 1821
table que toutes les précédentes, n'excuse-t-elle pas Tordre de levée en masse donné au peuple ottoman par le hatti-chérif du 31 mars? Quant à Foccupation militaire des Principautés, elle semble justifiée par Tétat anarchique de ces régions : on ne pourra rétablir un gouvernement régulier d'hospodar» que lorsque le pays sera pacifié. Les droits de la Russie à Tintervention semblent être une extension un peu arbitraire de Tarticle 7 du traité de Raïnardji. Enfin la question de la coexistence de la Turquie ne peut être résolue par le Tsar, se considérant comme le mandataire de TEurope : un congrès peut seul trancher un aussi redoutable problème. »
Cette sourde opposition de Metternich étant parvenue aux oreilles du Tsar, celui-ci écrivit une lettre personnelle à Tempereurd^Âutriche, jugeant le cœur du monarque plus accessible à son désir que celui du chancelier (1). Le Tsar se défendait de vouloir favoriser en Orient Tesprit révolutionnaire. Il procla* raait tf la pureté de ses intentions » et aurait voulu que « Tempereur François se portât garant auprès des puissances du désintéressement de ses vues » . Il cherchait à fondre en une seule deux lignes de conduite en apparence inconciliables : lutter contre Tesprit révolutionnaire en général, et soutenir les révolutionnaires grecs en particulier, a La conciliation de ces deux pôles devait être dans la canalisation et la prise en main de Tinsurrection grecque par TEurope, ou, à son défaut, par la Russie. »
Le cabinet anglais avait un intérêt aussi grand que le cabinet autrichien à empêcher Tarmée russe de marcher sur Gonstantinople. Un rapprochement entre les deux puissances devait s'opérer tout naturellement. Lord Castlereagh déclara à Tambassadeur d'Autriche à Londres, le prince Esterhazy, que, tout en n'ayant pas signé la déclaration de Laibach, il approuvait les principes de stabilité qui y étaient exposés. 11 fit proposera Metternich d'unir dans une action commune leurs deux représentants à Stamboul, Strangford et Lutzow, pour s'interposer
(1) PnoKEscii, t. m, p. 1S4.
entre le Divan et Strogonof. Enfin il profita du privilège que lui avait concédé le Tsar d'entrer en correspondance directe avec lui, dans les circonstances importantes, pour envoyer à Alexandre une lettre autographe (l). « La Turquie, écrivait-il, constituait dans le système de TEurope un mal nécessaire, malgré sa barbarie, et bien que ce fût une excroissance qu'on pouvait à peine considérer comme faisant partie intégrante de son organisation dans Tétat de santé. L'état particulier et maladif de cet empire devait arrêter toute tentative d'y rétablir tordre : il fallait seulement empêcher le feu de gagner les États voisins. Quelque dignes de pitié que fussent les Grecs, on ne pouvait perdre de vue qu'ils avaient été les agresseurs. Quant aux Turcs, ils étaient en proie à une sorte de frénésie qui les rendait inaccessibles à la voix de la modération : ces convulsions une fois apaisées, ils feraient droit aux réclamations de la Russie... » (16 juillet).
Quant au cabinet de Berlin, il admit en principe la possibilité d'une intervention de la Russie en Orient, mais il demanda que les conditions de cette intervention fussent réglées par une conférence européenne.
En présence de ces critiques sourdes ou exprimées, Alexandre essaya de se concilier le seul cabinet qui n'eût rien à perdre à l'extension de la Russie en Orient. Dès le milieu de juin, il entra en coquetterie réglée avec la France.
II craignait de trouver dans le cabinet de Paris cette tendance à l'alliance anglaise et autrichienne que M. de Talleyrand avait imprimée après le congrès de Vienne à notre politique. La France, si elle n'aspirait modestement qu'à vivre et à se conserver, devait s'appuyer sur les deux puissances conservatrices de l'ordre de choses établi en 1815. Mais si la F'rance aspirait à s'agrandir, n'avait-elle pas avantage à s'appuver sur la Russie, puissance ambitieuse qui ne se servait des traités de 1815 que comme d'une base solide pour s'élever à
(i) Presque entièrement citée par Viel-Castel. t. X, p. 283.
de nouvelles conquêtes? Selon que le duc de Richelieu suivrait Tune ou l'autre de ces deux politiques, les avances que lui ferait le Tsar devraient échouer ou réussir (I).
M. de la Ferronnavs, ambassadeur de France à Saint- Pétersbourg, avait reçu du baron Pasquier les instructions suivantes : a L'insurrection grecque n'offrait de chances favott râbles qu'à la seule Russie. La France y perdrait des avaii- « tages certains, tels que les privilèges commerciaux stipulés a aux Capitulations, sans qu'aucune compensation suffisante M pût lui être offerte. Ce n'était pas l'offre de quelques îles « méditerranéennes, qui pourrait compenser les sacrifices a auxquels elle s'exposerait en renonçant à l'antique alliance « turque, et surtout en entrant en lutte avec l'Angleterre. « L'intérêt de la France était donc que les choses demeurassent « en l'état. Les Turcs expulsés, il faudrait ou partager leuro « dépouilles, source de convoitises et de conflits, ou former fl un État purement grec qui, dans les premières années de a sou existence, serait sous l'influence immédiate de la Russie « et ne pourrait être d'aucun secours pour la France (2). »
Cependant une partie chiffrée de la dépêche laissait toute latitude à la Ferronnays pour écouter les propositions du Tsar, et pour en causer avec lui avec une extrême prudence.
Alexandre se figurait alors, sous l'influence de Pozzo di Borgo et de Capodistrias, qu'avec l'alliance française il pourrait tenir en échec Topposition austro-anglaise. Il pourrait ne laisser qu'un corps d'observation en Pologne et diriger toutes ses forces sur la frontière turque. C'était se faire de singulières illusions sur la résurrection militaire de la France. Nos hommes d'État avaient une plus juste conscience de ce que nous étions capables d'entreprendre. Quoi qu'il en fût, la France pouvait être flatlée de voirie souverain qui, six ans auparavant, la gratifiait, avec plus d'orgueil que de générosité, de son indulgent intérêt, montrer une confiance aussi entière en son relèvement. Capodistrias commença par demander à la Ferronnays si la
(1) Albert SoREL. Essai:: d'histoire et de criti^ue^ p. 96 et 8uiv.
(2) Corr. politique, 18 juin 1821, vol. 161, A. E.
France consentirait à envoyer dans l'Archipel une flotte et une quinzaine de mille hommes. Notre ambassadeur répondit d'autant plus froidement, qu'au même moment, Nesselrode, beaucoup moins disposé à une alliance française que son collègue, lui laissait à entendre que tous les démêlés orientaux ne regardaient aucunement la France.
Mais Alexandre donna bientôt personnellement une valeur inattendue à la demande de Gapodistrias. Il invita la Ferronnays à sa résidence de Tzarskoé-Sélo et le reçut dans Tintimité la plus cordiale. Dans cette première entrevue, il n'ouvrit pas encore son cœur à l'ambassadeur : il fit au contraire montre de sentiments pacifiques : « Les ennemis de l'ordre, dit-il, sont u infatigables ; qui sait si l'insurrection de la Grèce n'est pas « encore leur ouvrage? Elle compromet gravement la paix « générale que je suis cependant décidé à maintenir^ et que « nous pourrons conserver en dépit des intrigues des méchants, « si nous continuons à nous entendre » . Quelques jours après, de retour h Saint-Pétersbourg, il se décida à parler; il eut avec la Ferronnays ce mémorable entretien où il s'abandonna avec une bonhomie, une franchise étudiée, et où il fit à notre représentant les offres les plus caractéristiques (I). Les principales phrases de cet entretien ont été souvent rapportées : n Nos deux nations s'estiment, dit le Tsar, et la maa nière dont je me suis conduit dans votre patrie me donne « le droit d'espérer que je n'y suis pas considéré comme « ennemi. Voyez avec quelle franchise je vous parle : ce n'est
a pas de la diplomatie, c'est de la confiance Il faut que les
tt Turcs soient repoussés très loin : leur voisinage serait aussi
ce incommode que leur présence Plus vous resserrez le
« compas, plus vous vous gênerez; mais ouvrez-le depuis « le Bosphore jusqu'à Gibraltar, et dès lors chacun trouve
tt sa place et sa convenance Votre ancienne politique
o vous attachait aux Turcs : leur alliance aujourd'hui vous a assure peu d'avantages. Regardez la carte pour vous en
(1) Corr. politique, 19 juillet 1821, vol. 161. A. E. - Vikl-Gastel, t. X, p. 288 — A, SonEL, Essais de critique^ p. 100.
u convaincre. C'est la Russie, aujourd'hui, que la France doit u avoir pour alliée. . . . »
Craignant peut-être d'être allé un peu loin, et voyant Tétonnement gêné de son interlocuteur, le Tsar termina la conversation en transformant Thypothèse du démembrement de la Turquie en celle de la formation d'un État nouveau. «Ce qu'il ce y aurait peut-être de mieux, conclut-il, c'est que personne
a ne prît rien On pourrait s'entendre pour l'arrangement
(c du pays qui se trouverait sans gouvernants, et le constituer a d'une manière heureuse pour lui, conforme à son degré de « civilisation et cependant rassurante pour ses voisins : mais, « pour cela comme pour le reste, il faut s'entendre » .
Le duc de Richelieu, quand il apprit ces propositions flatteuses, fut surpris, mais non ébloui. Il les accueillit avec une extrême réserve, et cela pour plusieurs raisons. Le caractère versatile du Tsar lui était connu, et ce monarque était fort capable de compromettre la France vis-à-vis des autres puissances pour l'abandonner ensuite. Cette versatilité se manifestait au même moment par la diversité des propositions qu'il nous faisait pour s'assurer notre concours. Un jour, il nous offrait la Morée(l), un autre jour, une colonie en Ânatolie ou en Troade pour envoyer le trop-plein de notre population. Il est vrai que, lorsqu'il s'agit des dépouilles de l'ours, les variations n'ont rien de surprenant.
Le ministre français n'ignorait pas non plus que les sentiments de la nation russe, encore pleine des souvenirs de 1812, étaient, à l'égard de la France, plutôt hostiles qu'amicaux. A la cour, à part l'empereur, Capodistrias et quelques autres, l'alliance française comptait peu de partisans.
De plus, l'acceptation des avantages offerts par la Russie, aurait entraîné pour la France l'obligation de suivre en Occident, notamment en Espagne, la politiqueabsolutiste à laquelle Tautocrate désirerait d'autant plus ne pas faillir, qu'il lui porterait un coup plus rude en Orient. Or, le gouvernement fran-
(i) Con\ politique, 18 juillet, vol. 161, A. E.
çais, qui avait des ménagcraents à garder vis-à-vis du parti libéral, ne pouvait prendre, à cette époque, l'engagement Ibrmel d'intervenir pour la légitimité espagnole.
Enfin, la considération qui primait les autres dans Tesprit de Richelieu, c était le manque de confiance dans le relèvement militaire de notre nation et la crainte d'un conflit avec la Grande-Bretagne, où nous pourrions être dépouillés de toute notre influence commerciale dans le Levant.
Mais on ne trouve plus, dans les instructions envoyées par Pasquier à la Ferronnays au mois d'octobre, l'argument de l'alliance traditionnelle avec la Turquie, alliance qu'il serait inopportun de rompre. Nous rencontrons au contraire en marge d'un mémoire deBayneval, de la main même de Richelieu, la réflexion suivante : << L'ancien système d'alliances de la a France avec la Turquie et la Suède est devenu absurde, a depuis que ces puissances sont remplacées dans la balance « européenne par la Prusse et la Russie : vouloir suivre la a marche des siècles derniers serait une sottise, quand tous n les éléments de force sont déplacés (I) » . Et Richelieu trouve la situation assez grave pour ajouter : a Si un congrès avait « lieu, il faudrait que Pasquier ou moi y représentions la a France : nous ne pourrions rester au second plan comme à
a Laibach Il serait utile que nous eussions dans la Médi-
tt terranée une escadre égale à celle de l'Angleterre. »
La Ferronnays dut répondre au Tsar que ses propositions ne pourraient être acceptées, que s'il leur donnait la forme de stipulations écrites et Tauthenticilé d'un traité. En attendant la conclusion éventuelle de ce pacte, la France était obligée de s'en tenir à la défense du siatu quo, pour ne pas indisposer contre elle les autres puissances, déjà si peu bienveillantes à son égard.
L'amour-propre d'Alexandre lui interdisait d'insister : il s'était figuré que la France, trop heureuse de rentrer, grâce à lui, dans les grands mouvements politiques, n'exigerait pas de
(1) Corr. politique. Mémoire de Rayneval, octobre 1821, vol. 162. A. E.
lOÎ LA LUTTE SUR TERRE ET SUR MER — 18ÎI
promesse formelle. Il ne voulut pas se compromettre par un traité vis-à-vis des autres signataires de la Sainte-Alliance, et remit à plus tard le projet d*une entente avec la France.
Pendant que ces lettres et ces paroles s'échangeaient entre souverains et diplomates, les événements se précipitaient à Constantinople.
La Porte, se sentant soutenue par l'Angleterre et par l'Autriche, n'était nullement disposée à s'incliner devant les réclamations de la Russie. Lord Strangford etM.deLutzowavaient cependant reçu l'instruction, s'ils ne pouvaient modérer Strogonof, d'engager la Porte à céder. Ils devaient tout faire pour éviter une rupture. Dans ces conditions, si Tonne peutapaiser le plus fort, il est adroit d'obtenir la soumission du plus faible : c'est du moins entêté des deux adversaires que les médiateurs cherchent à obtenir la modération. En l'occurrence, les deux parties devaient être aussi opiniâtres l'une que l'autre.
Tout ce que put obtenir lord Strangford, ce fut que Mahmoud, malgré la colère qu'avait excitée chez lui l'ultimatum du 18 juillet, n'enfermât pas Strogonof aux Sept-Tours. De tout temps, ce procédé avait été employé par les sultans, lorsqu'ils étaient à bout d'arguments diplomatiques et lorsque les représentants étrangers prenaient une attitude trop indépendante.
A l'échéance du délai fixé par l'ultimatum, le Réis-Effendi ne remit pas de réponse écrite et se contenta de faire aux drogmans (I) russes quelques déclarations évasives. Strogonof réclama ses passeports.
Lutzow fit une tentative suprême de conciliation et adressa
(t) Les drogmans ou interprètes attachés aux ambassades jouent à Stamboul un rôle .important dans les négociations.