LE DÉPART DE STROGOTNOF
rAutriche en Turquie : la Prusse se réservait de surveiller les provinces rhénanes et de les garder contre la soi-disant ambition de la France. Alexandre fit communiquer ce mémoire à notre cabinet par Pozzo di Borgo; il voulait vraisemblablement vaincre la froideur que nous montrions à accepter ses propositions d'alliance, en nous menaçant de s'allier avec TAutriche. Le duc de Richelieu s'en émut et chargea la Ferronnays de demander des explications.
L'entretien eut lieu le 19 septembre (1). Parmi le décousu des phrases et des impressions, certains aveux de l'Empereur prouvèrent combien il fallait peu se fier à son philhellénisme intermittent.
Il déclara que, par suite des approvisionnements, il ne pourrait être prêt à faire la guerre qu'au printemps. «A moins, dit-il, que d'ici là les Turcs ne se livrent à d'épouvantables excès, ou au contraire que les Grecs vainqueurs n'arrivent à Constantinople : ce qui serait loin d'être un bonheur pour l'Europe. Cependant ils sont trop désunis, trop mal conduits pour qu'on
puisse redouter d'aussi grands effets de leur désespoir Il
en sera de cette affaire comme de celle d'Ali-Pacha ou de Paslivan-Oglou : ils se tueront sans résultat. »
Puis, abordant la question du mémoire Ancillon, il éprouva un peu d'embarras, mais il se défendit de vouloir agir seul avec l'Autriche. Si elle se joignait à la Russie, il ne pourrait l'en empêcher, mais toutes les puissances pouvaient et devaient se joindre à lui.
a Que n'envoyez-vous vos flottes dans l'Archipel, ajouta- t-il ? Je vous l'ai dit ; il y a, du Bosphore à Gibraltar, de la place et du terrain pour tout le monde. Ce qu'il faut, c'est beaucoup d'ensemble, beaucoup d'union, et surtout éviter de faire croire à des alliances séparées» »
La conclusion de l'entretien était facile à tirer. Il n'était plus question, comme en juillet, d'une alliance particulière et intime avec la France. La France aurait sa part dans un partage géné-
(1) Corr, politique. Rapport de la Ferronoays : 19 septembre 1821, vol. 162. A.E.
rai, mais la Sainte-Alliance, un instant menacée dans ses fondements, tendait de nouveau à se consolider.
La Ferronnays et le duc de Richelieu avaient, heureusement pour la France, une connaissance exacte du caractère de l'autocrate : dans une lettre (1) au baron Pasquier, la Ferronnays trace du Tsar un portrait significatif, malgré les réticences qui sont Tapanage des lettres diplomatiques. Il le montre méticuleux, tatillon, voulant tout faire par lui-même, n'osant se confier à personne exclusivement, et ayant cependant un besoin excessii'd'épanchement. Il conclut ainsi : « Soit jalousie, soit prévention, soit crainte de Tinstabilité des choses en France, TEmpereur ne se prêtera à une alliance avec nous, que quand il y sera absolument forcé par les circonstances. »
En octobre, la situation était donc moins tendue que lors du départ de Strogonof, et la guerre ne semblait plus imminente. Alexandre écrivait et n'agissait pas : cependant, un seul mouvement d'impatience de l'autocrate pouvant amener une rupture, Metternich et Castlereagh sentirent l'utilité d'effectuer entre eux un raprochement plus étroit, et profitèrent d'un voyage du roi d'Angleterre à Hanovre pour avoir ensemble dans cette ville une série de conférences.
Ils décidèrent de régler à eux deux la question d'Orient et de forcer la main à la Russie. Ils devaient employer d'abord ces arguments écrits, insinuants et ironiques, que Metternich maniait avec tant de talent, et dont il est curieux de voir la correspondance de Castlereagh bientôt imprégnée à l'exemple de celle de son allié. Si la persuasion ne réussissait pas, on essaierait de l'autorité.
Ce n'est qu'à la suite de ces entrevues, que Castlereagh envoya sa réponse à la circulaire russe du 4 juillet : u La guerre, disait-il, ne semblait en aucune manière nécessaire. Chasser les Turcs d'Europe serait nuisible , même à la Russie, car ils pèseraient de toutes leurs forces condensées sur le Sud-Est de cet État, au lieu de former un État divisé et trop
(1) Corr, politique, 29 novembre 1821, vol. 162. A. E.
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vaste, âr cheval sur les deux continents. S'il se trouvait un ministre russe (allusion directe à Gapodistrias) qui voulût remplacer le siatH quo par un Ëtat grec né de la révolution, il n'avait qu'à présenter ses vues sur ce projet, contre Tutilité et même l'humanité duquel les puissances se verraient obligées de protester unanimement. Quant à la question plus actuelle de l'ultimatum, la Porte semblait en excellente disposition de l'exécuter, SI la Russie voulait lui donner une Forme modérée. Mais une conférence internationale n'aboutirait à rien, puisque la Porte refusait toute intervention collective. »
Castlereagh répondait ensuite aux deux objections qu'il prévoyait ou qu'il avait déjà entendu formuler. L'Angleterre n'était pas jalouse de la Russie, puisqu'elle n'avait qu'à gagner à la prospérité des autres pays, en vertu de la célèbre loi économique des « débouchés » : une nation commerçante et industrielle trouve d'autant plus à vendre que les peuples voisins sont plus capables d'acheter. L'Angleterre n'oubliait pas les devoirs d'humanité qu'elle avait envers les Grecs : mais les hommes d'État doivent écouter la raison plus encore que leur cœur : ils ont à sauvegarder des intérêts immédiats, et ne peuvent sacrifier les générations actuelles, pour assurer le bonheur de la postérité. On ne pouvait livrer toute l'Europe à la guerre, sans avoir la certitude que la nation grecque serait capable de tirer d'elle-même les éléments d'un gouvernement politique.
Au même moment, dans le compte rendu adressé au Parlement, [stale of the nation)^ le ministre exposait la nécessité non seulement de conserver la Turquie, mais même de la fortifier.
Les hésitationsdu Tsar s'accentuèrent, lorsqu'il vit que toutes les puissances étaient défavorables à son dessein : ses menaces d'intervention se firent moins précises et se réduisirent peu à peu à la proposition de réunir un congrès, u Depuis l'établissement de la Grande Alliance, on avait soumis à des congrès toutes les questions d'intérêt général : pourquoi cette crise, d'ordre révolutionnaire, et qui, de plus, avait donné la mesure
de Tincapacité musulmane, ne serait-elle pas aussi examinée en commun (1) ? »
Et cependant, les tendances de plus en plus pacifiques du Tsar n'étaient pas encouragées par les nouvelles venues de Gonstantinople. Le sac deTripolitza avait porté Tirri talion du sultan au plus haut point, et contre les Grecs, et contre la Russie dont Tattitude encourageait les insurgés. Les décisions moins rigoureuses, prises précédemment à Tégard des chrétiens, avaient été rétractées et les ordres les plus sévères envoyés aux généraux. L*internonce s'étant rendu au Palais pour plaider lui-même la cause de la paix, le plus intelligent des ministres ottomans, Djanib-Effendi. tourna en raillerie les quatre points de Tultimatum. Lorsqu'on parla delà distinction que la Porte n'avait pas faite entre les coupables et les innocents, ce ministre montra du doigt la tète du Grand drogman, Phanariote qui avait conservé la faveur du Divan : n'était-ce pas la preuve que les Grecs n'avaient pas tous été décapités (2)?
Lord Strangford lui-même, malgré son influence, se heurta à tout ce que la diplomatie turque a d'opiniâtre et de fuyant, d'arrogant etd'évasif. » Les puissances, lui dit un jour Djanib, donnent des conseils à la Porte sur les dangers qui la menacent : la Porte pourrait leur faire, en échange, remarquer les dangers qu'elles courent, en tremblant devant la Russie, plus qu'autrefois devant Bonaparte. i>
Le 14 décembre, le Divan remit aux ambassadeurs une note qui ne donnait aucune satisfaction aux réclamations de la Russie (3). La Porte renonçait, il est vrai, à demander l'extradition des Grecs réfugiés en Russie, mais elle se refusait absolument à nommer des hospodars grecs dans les Principautés et à faire évacuer cette contrée par ses troupes. Les trois autres points de l'ultimatum, concernant la protection
(1) Dépêche de Nesselrode au comte de Liéven, ambassadeur de Russie à Londres (27 novembre).
(2) Gerviuus, t. I, p. 478,
(3) PROKESCB, t. III, p. 242.