LES MASSACRES DE CHIO
Texistence d'un gouvernement provisoire de la Grèce (1)». Plus éloquents que cette déclaration de blocus, les affreux massacres deChio, indignant violemment toutes les puissances, même l'Angleterre, allaient leur enlever la tentation de secourir les massacreurs.
Chio était la plus ravissante des îles de rArchipel ; sa fertilité et son climat égalaient ceux de la Sicile. Ses habitants^ de mœurs simples, de caractère doux, s'étaient enrichis par le commerce. Dans vingt-deux villages, on fabriquait le mastic, ce produit aromatique du lentisque, que les Odalisques du Grand Seigneur aiment à avoir dans la bouche; distraction plus parfumée, mais analogue n celle de nos marins. L'île était devenue, par suite de cette industrie, une sorte de fief du grand Harem. L'insurrection avait troublé sa sérénité. Les Ghiotes, réfléchissant qu'un grand nombre d'entre eux tenaient boutique dans les ports ottomans et payeraient de leur vie le moindre soulèvement de l'île mère, refusèrent de s'insurger. Les
(1) Voir dana Pouqueville, t. III, p. 568, l'iDcident de la Terpsichore. La Terpsichore était une goélette grecque, que les Anglais avaient arrêtée arbitrairement et séquestrée à Corfou, sous prétexte de représailles pour un vol de quelques moutons commis à Leucade. Spanolakis fut envoyé par l'amirauté d'Hydra pour protester contre une double violation de neutralité : en effet, les Anglais de Corfou, quelque temps avant de capturer la goélette grecque, avaientoffert une hospitalité des plus cordiales à une flotte turque. Il y avait là une différence de traitement flagrante et voulue. Le lord Haut Commissaire répondit à la protestation des llydriotes par une lettre qui était d'une dureté presque insolente. « Il avait reçu une lettre de la part de gens qui se donnaient eux-mêmes le nom de Gouvernement de la Grèce : il ignorait absolument l'existence d'un Gouvornement de la Grèce. La nécessité seule de maintenir les principes de la stricte neutralité le portait à consentir à répondre à quelques passages de la lettre... Aucun bâtiment, se disant grec, sous un pavillon non reconnu et non autorisé dans le monde, ne pourrait être reçu dans les ports britanniques. Le gouvernement ionien ne pouvait que déplorer la folle présomption de celle des deux parties belligérantes qui avait occasionné le présent état de choses, n Ajoutons que les Anglais^ souvent moins sévères en actions qu'en paroles, relâchèrent la Terpsichore au bout de quelques jours. (Avril 1822.)
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90,000 habitants firent donc promesse de fidélité aux quelques centaines de Turcs qui composaient la garnison.
L'île de Chio avait une belliqueuse voisine, Samos. Le chef de cette île, Logothètos, patriote ardent, s'indigna que Chio ne se fût pas ralliée à la cause sainte, et il résolut d'arracher les Chiotes à leur mollesse. Il se figura que sa présence et celle de ses Pallicares convertiraient ces pacifiques insulaires, et il ne calcula pas qu'il allait attirer l'attention et la colère des Turcs sur cette contrée inoffensive et incapable de se défendre. Il débarqua à Chio, le 2 mars 1822, avec 2.000 Samiens, mais, malgré tous ses efforts, il ne réunit autour de lui qu'un nombre infime de patriotes. Les autres étaient bien ces modestes a taouchans » (lièvres), dont parlaient les chansons turques et grecques des siècles précédents (épithète appliquée du reste à la nation grecque tout entière). Pour sauver Cliio, il aurait donc fallu, sans retard, lui expédier de la Grèce continentale quelques bataillons de défenseurs ou tout au moins protéger les abords de l'île par une flotte. Le Conseil exécutif n'en eut ni le pouvoir, ni le temps. Quand on apprit à Constantinoplc le débarquement de Logothètos, le capitan-pacha était sur le point de mettre à la voile. Au lieu de se diriger sur Psara, Hydra et Spezia, comme le portait son plan de campagne, il cingla sur Chio. Logothètos comprit trop tard son imprudence; il ne pouvait, avec ses 2.000 mille Samiens, défendre l'île contre 46 vaisseaux et 7.000 hommes de troupes de débarquement. La frégate française, la Guerrière^ ayant paru en rade de Chio, il demanda à l'amiral Halgan quelle attitude il prendrait dans la lutte prochaine. « La neutralité n , répliqua tristement celui-ci, lié par les instructions de son gouvernement.
Logothètos dut abandonner la capitale de l'ile; cette ville, d'une architecture renommée pour sa grâce, délicieusement située en amphithéâtre au bord de la mer, fut incendiée et détruite de fond en comble. Tous les habitants furent passés au fil de l'épée ou réduits en esclavage (14 avril 1822). Peu à peu cette dévastation s'étendit à l'intérieur de l'île, gagnant