LA DEFAITE DE PÉTA
leur territoire ; leur héroïque réponse portait qu'ils n'accepteraient l'amnistie, que si elle était, en même temps, offerte à tous les insurgés grecs. C'était la guerre ; ils la soutinrent si courageusement que le pacha Orner Yrioni dut renoncer à attaquer directement leurs villages et se contenter de les bloquer.
Voyant l'Acarnanie exposée à l'invasion ottomane, Mavrocordato résolut d'aller en personne organiser la défense de cette contrée. La Grèce orientale avait Odysseus, la Morée avait Colocotronis ; le Président fut tourmenté d'une ambition guerrière, et voulut jouer le rôle de général en chef dans la Grèce occidentale. C'était une faute grave. Il rendait d'éminents services comme homme de gouvernement et d'administration, il allait compromettre son prestige en se montrant homme de guerre médiocre. Il débarqua donc, en juin 1822, à Missolonghi, avec le régiment de réguliers équipés à l'européenne, commandé par l'italien Tarella(l), depuis que Baleste avait été se faire tuer en Crète : la compagnie des philhellènes l'accompagnait (2). Il fut rejoint par Marko Botzaris, avec une division assez faible d'Épirotes, et par le frère de Pétro-Bey, Cyriaque Mavromichalis (le chef aux moustaches si longues qu'il se les attachait derrière la tète) (3), avec cinq cents Maniotes.
Ces trois mille hommes, solidement retranchés en un groupe compacte aux abords de Missolonghi, auraient pu défier l'ennemi. Mavrocordato commit la faute de disperser son corps d'armée; il envoya Mavromichalis et Botzaris au secours des Souliotes, et fit marcher le reste de la division sur Arta. C'est à une lieue de cette ville, au village de Péta, que cette troupe fut attaquée par Réchid-Pacha. La trahison d'un chef albanais, Gogos Bakolas, vint jeter le trouble dans les rangs des Grecs; les philhellènes, commandés par Dania, et les réguliers de Tarella, supportèrent tout le poids de l'attaque, et furent obli-
(1) VOUTIER, p. 190.
(2) Le bataillon prituitiveinent créé par Bale»te devant Tripolitza était maintenant subdivisé en tacticiens ou réguliers (Grecs armés à Teuropéenne) et en phil" hellènes (étrangers d'Occident).
(3)Ratbaud^ t. I, p. 388.
gés de reculer en désordre, après une défense héroïque du village (16 juillet 1822).
Beaucoup de pbilhellènes périrent dans cette bataille, qui eut des conséquences graves. LesKlephtes cessèrent de s'incliner devant la supériorité militaire de leurs compagnons d'armes venus d'Occident, et la discutèrent. D'autre part, beaucoup déjeunes Européens, portés à s'embarquer pour la Grèce, reculèrent en voyant les insurgés si mal commandés. Enfin, Mavrocordato, qui avait eu la mauvaise fortune d'être retenu par hasard à quelques lieues de la bataille, fut déconsidéré au point de vue militaire (1).
La Grèce occidentale tombait, par cet échec, au pouvoir des Turcs. Les Souliotes firent leur soumission. Les débris des compagnies de Botzaris, des réguliers et des pbilhellènes, après une série d'engagements sans résultat, finirent par être bloqués dans Missolonghi (2 novembre).
Mavrocordato aurait pu se retirer à Gorinthe, où était le siège du gouvernement; c'eût été de l'utile politique. Mais il voulut regagner par son héroïsme la confiance de ses compatriotes et il s'écria, en s'enfermant dans Missolonghi avec les pbilhellènes Voutier et Normann : « C'est ici que nous devons périr (2) ! » . Lui et Botzaris allaient, par la ténacité de leur défense, illustrer cette cité et rétablir la situation si compromise de la Grèce occidentale.
L'exemple de Missolonghi prouve qu'une ville n'a pas besoin d'être placée sur une hauteur, pour être difficile à prendre. Reposant sur un terrain marécageux, inférieur en plusieurs endroits au niveau de la mer, cette place devait soutenir contre les Turcs deux sièges célèbres. Il est vrai qu à défaut
(1) Mavrocordato, comme tous les hommes qui se distinguent de la foule, a ses admirateurs et ses détracteurs. Parmi ceux-ci> il faut compter le philhellène Jourdain, ancien capitaine de frégate, qui a débarqué en Grèce en avril 1822, et l'historien anglais F|5Lat; mais les témoignages de ces deux auteurs sont empreints d'une sorte d'acrimonie pessimiste, à l'égard de la plupart des hommes politiques de l'indépendance. Mavroeordato est vivement défendu par beaucoup d'autres historiens, et par des monographistes, tels que Blancard, Etudes sur la Grèce contemporaine, et Yemeniz^ Récits de T Indépendance,
(2) VODTIER, p. 296.