L'EXPEDITION DE DRAMA ALI 1Î
de mille hommes qu'il posta sur les montagnes situées au Sud et à rOuest d'Ârgos (1). L'armée turque, après avoir laissé à Gorinthe un important contingent, avait débouché dans la plaine de TArgolide; elle s'était établie à Nauplie et à Tirynthe. Drama Ali put même déloger les Grecs d'Argos, mais ce fut le terme de ses succès. Quand il voulut franchir les montagnes qui le séparaient du plateau de Tripolitza, il se heurta au cercle de fer qu'avait établi Colocotronis. Les soldats turcs tentèrent de monter à Tassant de ces rochers^ derrière chacun desquels était braqué le fusil d'un Pallicare, mais ils subirent des pertes si sensibles qu'ils durent renoncer à cette entreprise.
La disette et le manque d'eau vinrent bientôt les assaillir, dans cette plaine dévastée à dessein par leurs adversaires; ils ne trouvèrent qu'une seule nourriture, des raisins, et ce mets, trop savoureux pour des estomacs vides, leur causa des dysenteries mortelles. Us avaient compté sur la (lotte du capitanpacha pour les ravitailler, mais cette flotte, mal dirigée, harcelée par Miaulis et Canaris, ne put pénétrer dans le golfe de Nauplie.
En cette dangereuse occurrence, Drama Ali résolut de remonter au Nord, dans la contrée moins dévastée de Gorinthe : il aurait, dans l'isthme situé entre les golfes de Lépante et de Nauplie, deux chances pour une d'être ravitaillé parla flotte, et de plus l'espoir d'être secouru par Ko urschid- Pacha. Ainsi, dès le début du mois d'août, cette armée terrible était obligée de battre en retraite, et n'était plus capable d'aucune opération personnelle, si on ne venait pas la seconder soit par terre, soit par mer.
Golocotronis, qui se couvrit de gloire dans cette campagne, eut une merveilleuse intelligence de la situation : il referma au Nord le cercle de fer qui se dressait déjà devant Drama Ali à l'Ouest et au Sud, et il essaya de le prendre dans une souricière.
(1) JouRDAiR, Mémoires^ p. 102 et suivantes.
Les Ottomans, surpris par les Grecs dans lesdéBlés des montagnes qui séparent Nauplie de Corinthe, fusillés par des mousquets invisibles, écrasés par des rochers, perdirent trois mille des leurs dans une bataille acharnée qui dura plusieurs jours; ils finirent cependant par passer, et leurs débris s'entassèrent dans Corinthe. La garnison qu'ils avaient laissée à Nauplie fut obligée de capituler, et la grande armée fondit peu à peu, décimée dans Corinthe par la disette et les maladies.
Une tentative, faite par Kourschid pour descendre de Thessalie au secours de Drama Ali, avait été arrêtée parOdysseus ; cet échec devait être suivi à peu d'intervalle de la disgrâce et du suicide du redoutable pacha.
Drama Ali lui-même succomba dans les murs de Corinthe ; et^ à la fin de Tannée, la situation des Grecs, si compromise en juillet, après l'échec de Péta, après l'invasion de la Morée, était complètement rétablie. On peut même dire qu'elle n'avait jamais été si prospère depuis le début de l'insurrection. L'activité et la perspicacité de Colocotronis en Argolide, la patience et le courage de Mavrocordato à Missolonghi, l'énergie et le dévouement de tous, avaient donné à l'Europe un admirable exemple de ce que pouvait faire ce petit peuple, soutenu par Tamour de sa patrie et de sa religion.
L'influence des faits de guerre ne se fait sentir sur les négociations diplomatiques qu'après un certain laps de temps. Les ondes politiques et historiques mettent plus de temps à se propager dans l'atmosphère des chancelleries que la lumière ou le son dans l'air. Pendant toute cette année 1822, marquée d'abord par les périls, finalement par les succès des Grecs, les gouvernements croient plutôt à la victoire des Ottomans qu'à
celle des Grecs, et, dans cette opinion, ne se disposent en aucune façon à venir au secours des insurgés.
L'attitude hostile à la Porte, qu'a prise la Russie à Tépoque de Tultiniatum et du départ de Strogonof, se détend comme la corde d'un arc, lorsque la main qui tient cette arme ne se décide pas à lancer la (lèche. Le Tsar a commencé par remettre ses projets au printemps, puis peu à peu ses velléités guerrières se sont affaiblies. Les Grecs, en se donnant une organisation politique, une Constitution, ont clairement montré qu'ils ne se contenteraient pas du rôle de clients de la Russie. Or Alexandre se prêterait volontiers à établir en Hellade une principauté analogue aux Principautés moldo-valaques; mais contribuer à créer un royaume indépendant, qui oubliera peutêtre ce qu'il doit à la Moscovie, ne serait-ce pas jouer un rôle de dupe? Le Tsar considère en outre combien les autres puissances sont contraires à ses projets, avec quelle jalousie elles verraient une intervention de sa part en Turquie : il est de plus en plus porté à écouter les arguments d'ordre contrerévolutionnaire sous lesquels elles cachent cette jalousie. Ces motifs, susceptibilité européenne, crainte du jacobinisme, pèsent de toute leur influence sur l'esprit du Tsar, mais la raison qui explique mieux que toute autre son refroidissement à l'égard des Grecs, c'est cette égoïste raison d'État qui arrête neuf fois sur dix les souverains, quand ils ne voient pas un intérêt direct pour leur couronne dans l'aide qu'ils s'apprêtent à donner à un peuple opprimé.
L'Empereur s'exprime donc de jour en jour avec moins de sympathie pour les Grecs. On le sent descendre une pente qui le ramènera sur ce terrain d'indifférence où il s'est placé au congrès de Laibach. Il se trouve ainsi porté à se contenter des assurances vagues, concernant le sort des chrétiens, que contient la note de la Porte en date du 14 décembre 1821 (1).
Mais il est un autre point que l'amour-propre russe ne peut
(1) Voir plus har.tpage i08.
abandonner, et qui tient plus au cœur du Tsar que la liberté de la Grèce. C'est le protectorat qu'il tient à exercer sur les Principautés moldo-vulaques, et la violation par la Porte des traités de Ka'înardji, de Jassy, de Bucarest. Sur cette question, le Divan a opposé une fin de non recevoir absolue, et le Tsar, de son côté, ne peut désarmer, tant que satisfaction ne lui aura pas été donnée.
Le conflit russo-turc tend, dès cette époque, à se disjoindre de ce qu'on peut appeler la question grecque, et l'Europe travaille de toutes ses forces à accentuer cette disjonction. Que les Grecs triomphent ou succombent dans leur presqu'île, les gouvernements ne s'en préoccupent que médiocrement : Tune ou l'autre desdeuxsolutionsles trouvera consentants. Mais, que la guerre éclate dans la région du Danube et que les troupes russes marchent sur Constantinople, voilà ce qui les inquiète, et ce qu'ils veulent empêcher à tout prix.
Par une dissimulation bizarre et machiavélique, Metternich, qui attache beaucoup d'importance à cette disjonction (on la retrouve dans chacune des instructions qu'il adresse à Lebzeltern, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg), déclare que l'Europe n'a pas à intervenir dans la première de ces deux questions : l'interprétation des traités russo-turcs, et qu'au contraire la question grecque doit être commune aux puissances, il qualifie la première de question de Droit strict : la deuxième de question d'Intérêt général. Tel est son langage, sa théorie ; et, en fait, en pratique, il ne cherche à intervenir que dans la question russo-turque, conservant dans la question grecque l'attitude d'un Ponce-Pilate. Cette contradiction n'est pas pour étonner ceux qui en retrouvent de semblables, à chaque pas de sa remarquable carrière.
L'Autriche et l'Angleterre sont donc portées à intervenir, pour protéger le sultan contre une agression possible du Tsar, et marchent d'accord vers un but que nous pourrions qualifier de a pacification égoïste » . Si ces puissances veulent maintenir la paix en Orient, ce n'est pas que le sang des Turcs leur semble précieux à défendre contre les armes russes. Ces puis-
sances sont mues par des considérations exclusivement intéressées. La crainte et la jalousie sont en jeu, et non Fhumanité, ni Famour de lu paix. Le Turc doit être défendu, parce que la Russie ne doit pas s'agrandir. Toute la politique autrichienne et britannique de Tépoque tient dans cette phrase.
Le fait dominant, au début de 1 822, est une sorte de partage de la tâche pacificatrice entre ces deux chancelleries. L'Angleterre garde pour elle Tinfluence directe à exercer à Gonstantinople, la pesée tantôt impérieuse, tantôt modérée à opérer sur le Divan, pourlui faire accepter tout ou partiedes demandes russes. C'est le rôle assigné à l'ambassadeur Strangford.
L'Autriche se réserve l'action à exercer sur l'esprit d'Alexandre, la plaidoirie insinuante et habile qui doit modeler ce caractère incertain et malléable. C'est l'œuvre qu'accomplira Metternich, c'est la besogne dans laquelle son amour-propre incommensurable lui souffle à l'oreille qu'il excelle, et qu'il réussira. Il connaît son empire sur le Tsar et il en abuse : «De tous les enfants du monde, dit-il (1), l'empereur Alexandre est le plus enfant. » Et ces manœuvres donnent à l'Europe l'illusion qu'il se produit un rapprochement entre l'Autriche et la Russie. Il n'en est rien, et Alexandre lui-même ne se trompe pas sur les avances que lui fait le chancelier de Vienne : s'il les écoute, c'est qu'il abandonne de plus en plus son dessein généreux de l'année précédente, c'est qu'il ne veut pas prendre la responsabilité de cet abandon, c'est qu'il se place dans h position de ces hommes, violents seulement en apparence, qui crient sans cesse à leur entourage : <t Retenez-moi, ou je vais faire un malheur! »
Ces deux tâches s accomplissent simultanément, et, si l'on veut entrer dans l'examen plus détaillé des notes échangées en vue de ce double but, force est de passer sans transition de Vienne à Constantinople, et réciproquement.
La réponse turque du 14 décembre n'ayant pas été adressée directement à Saint-Pétersbourg, mais à Vienne, c'est à Met-
(1) Metterricb, Mémoire*, 23 j.inTÎer 1822.
ternich que le Tsar envoya la note, qui accusait réception de cette réponse^ et qui aurait dû être remplacée par l'ouverture des hostilités, si ce monarque avait voulu sincèrement la guerre, a II n'avait trouvé dans cette réponse, disait-il, qu'une phraséologie stérile et la preuve de l'obstination invincible de la Porte. Il était plus persuadé que jamais que le sultan ne céderait qu'à la force. »
C'est alors que Metternich, devinant que l'influence de Capo* distrias diminuait, que les menaces de guerre s'éloignaient, commença à jouer une comédie qui devait plus d'une fois lui réussir. Il laissa à l'Angleterre toute la raideur de son attitude turcophile'; il fit semblant de partager l'amertume du Tsar en présence des faux-fuyants et de l'entêtement de la diplomatie turque, et il donna des instructions en conséquence à son représentant à Stamboul. L'internonce dut, en appuyant les demandes russes et en insistant sur l'évacuation des Principautés, se tenir au second plan, dans une expectative un peu boudeuse et mécontente. Cette attitude concordait du reste parfaitement avec le peu de crédit dont le comte Lutzow jouissait auprès du Divan.
Mais, au même moment, Metternich faisait en sous-main conseiller à l'ambassadeur Strangford tout ce que celui-ci devait faire et dire pour maintenir la paix. Il est curieux de voir, dans cette période de l'affaire grecque, le représentant de TÂngleterre dirigé plutôt par le ministre autrichien que par le ministre anglais.
Dans une conférence que lord Strangford eut, le 16 février, avec les ministres turcs, il leur conseilla de donner satisfaction à la Russie, en nommant des hospodars dans les Principautés; s'ils ne voulaient pas choisir ces hospodars parmi les Grecs phanariotes, ils pouvaient les prendre parmi les boyards roumains, et cette nomination, donnant satisfaction aux Yalaques et aux Moldaves, leur enlèverait à l'avenir toute tendance à s'insurger. Strangford conseilla en outre au Divan de nommer des plénipotentiaires, qui se rencontreraient avec des délégués russes pour nîgler les points litigieux.
Ces avis pleins de prudence, tout en poussant les Turcs à céder sur quelques points, étaient donnés dans leur intérêt : si la guerre avait éclaté en ce moment contre la Russie, le gros des forces ottomanes étant occupé contre les Grecs, la Porte eût marché à un véritable désastre. Mais l'aveuglement du i
Divan, et surtout Tentètement du ministre Djanib, étaient extrêmes. Sans écouter les conseils de Strangford, ce ministre s* avisa d'une démarche assez inusitée à Stamboul : il convoqua les principaux chefs des janissaires, les directeurs de corporations, les ulémas etc., et il exposa Tétat des négociations à cette sorte d'assemblée des notables. Comme il était à prévoir dans un pays où le souverain a un pouvoir absolu, cette réunion approuva la conduite des ministres et promit que le peuple se lèverait en masse si la guerre était déclarée. Cette manifestation fut suivie de Tenvoi d une note diplomatique (28 février) (1), qui n était que la reproduction de celle du 14 décembre.
Quand ces nouvelles parvinrent à Saint-Pétersbourg, les partisans de la guerre relevèrent la tête, et la perplexité du Tsar augmenta. Les vues qu'il communiqua aux chancelleries, au début de mars, se contrariaient et devaient prolonger l'incertitude où l'Europe était encore de ses véritables desseins.
tt Le courrier de Saint-Pétersbourg, dit Metternich dans ses Mémoires, est plein de non-sense. Le résultat de ce bavardage est rien. Or ce rien n'est pas la guerre, puisque la guerre est quelque chose.... Ma réponse consistera h ne pas répondre. î^
D'une part, le Tsar annonçait l'intention de modérer ses réclamations vis-à-vis de la Porte. Mais d'autre part, il demandait, en échange de cette modération, que les puissances, au cas d'un refus d'obtempérer de la part des Turcs, retirassent leurs représentants de Constantinople ; enfin il semblait considérer les quatre points de l'ultimatum de Strogonof comme les préliminaires d'un cinquième point, qu'il appelait : « la
(1) PAOKESca, t. III, p. 278«
Pacification » , sorte de médiation entre les Turcs et les insurgés grecs, qu'il proposait aux puissances d'entreprendre de concert avec lui.
Le Tsar avait envoyé ces propositions à Vienne par un messager spécial, le bailli Tatitschef. Les portraits que nous avons de ce personnage sont peu flatteurs. D'après laFerronnays (l), les Russes le considéraient comme un ambitieux, n'ayant d'autres qualités que celles de l'esprit et de l'intrigue. On l'avait choisi parce qu'il était un des hommes les plus capables de lutter contre Metternich à armes égales.
Tatitschef était porteur de deux sortes d'instructions différentes : il avait pour instructions patentes de défendre les propositions que nous venons d'exposer. Mais il avait pour instructions secrètes de consentir à la réduction de l'ultimatum à un minimum nécessaire pour l'amour-propre russe, et même au rétablissement des relations diplomatiques entre les deux États turc et russe, si l'on pouvait sauvegarder la sympathie nationale des Slaves pour leurs coreligionnaires grecs.
Les conversations que tinrent ensemble le chancelier autrichien et l'envoyé russe, furent surtout dirigées contre l'ennemi personnel de Tatitschef, qui était en même temps celui de Metternich, Capodistrias ; il importait à ces deux adversaires de la cause grecque que son principal champion disparût, et ils durent préparer à Vienne la disgrâce du ministre d'Alexandre, qui eut lieu quelques mois plus tard.
Metternich ne se connaissait plus de joie en présence des avances évidentes que lui faisait l'autocrate : l'envoi de ce messager, cette sorte d'arbitrage qui semblait offert à l'Autriche par Alexandre, tout cela le gonflait d'orgueil et il se répandit publiquement en louanges dithyrambiques en l'honneur du Tsar. Il est vrai que, parmi ses intimes, il se moquait sans vergogne de Tatitschef : « L'arrivée de Tatitschef, disait-il, est la bombe chargée de coton I . . . Le brave homme se tord comme une anguille, heureusement que je suis un vieux pécheur... II
(1) Correspondance politique, février 1822, vol. 163, A. E.
L'EVOLUTION DU TSAK 133
me donne de l'encensoir par le nez, mais quand on est au point où j'en suis, on a le nez cuirassé!... •
Si Metternich avait, à ce moment, adopté une attitude autoritaire, s'il avait répondu, comme Castlereagh venait de le faire, qu'il n'admettait pas la possibilité de retirer de Stamboul son représentant, préposé à la surveillance d'intérêts commerciaux considérables, cette longue et difficile affaire était terminée du coup au mieux de ses désirs : les relations diplomatiques étaient rétablies entre la Turquie et la Russie. Mais sa perspicacité n'alla pas jusqu'à deviner que le Tsar, comme certaines femmes coquettes et hésitantes, voulait être violenté, et il se contenta de rédiger avec Tatitschef un mémorandum que celui-ci emporta à Saint-Pétersbourg, le 19 avril.
Ce mémorandum (1) disjoignait formellement les deux ques* tions en litige, la question turco-russe ou de « droit strict » , et la question grecque ou u d'intérêt général » . La première question n'était pas douteuse, et devait être résolue à l'entière satisfaction de la Russie. Quanta la question d'intérêt général, elle devait faire l'objet des discussions d'une conférence réunie à Vienne, où des délégués turcs viendraient s'entendre avec les représentants de l'Europe. On ne toucherait pas à la souveraineté du sultan sur les Grecs, mais on discuterait les mesures législatives et administratives propres à établir la paix religieuse et la sécurité civile dans les provinces helléniques, ainsi que les conditions de l'amnistie que la Porte aurait à accorder aux insurgés.
Metternich, on le voit, avait l'habileté d'écarter l'intervention d'une puissance unique, la Russie, pour résoudre la question grecque, mais il entamait une nouvelle série de négociations, et il devait par là même encourir la mauvaise humeur de la Turquie et de l'Angleterre. Au point de vue grec, il n'était certes pas indifférent que des propositions de réunir une conférence européenne fussent faites dès cette époque. C'était un grand progrès sur la déclaration finale du congrès de Laibach.
(1) Pro&esch, i. I, p. 144.
Mais ces propositions venaient d'un homme si hostile aux Hellènes, qu^une semblable conférence était frappée par avance de stérilité. Metternich ne comptait apporter aucune amélioration sérieuse au sort des insur^^^és ; il ne voulait que présider lui-même à la clôture d'une question qui menaçait de troubler le repos, non seulement de TOrient, mais de l'Europe entière.
Au moment même de la rédaction du mémorandum, l'Angleterre obtenait un important succès à Constantinople.
Lord Strangford, qui usait, dans ses relations avec les ministres turcs, d'un ton hautain et de la plus vigoureuse énergie, était malgré cela, grâce à ses principes de conservateur à outrance, ennemi de tout libéralisme, « persona grata » auprès du sultan. Les Turcs retrouvaient dans ses procédés un peu de leur absolutisme oriental.
Pour décider la Porte à accéder au quatrième point des réclamations russes (1), l'évacuation des Principautés, il fitsemblant d'apprendre subitement que des scènes de férocité étaientcommises journellement dans cette contrée par les janissaires ; il avait feint jusqu'alors d'ignorer cette déplorable situation. Il reprocha amèrement à la Porte de lui avoir fait commettre une série de mensonges officiels, quand il soutenait que l'ordre régnait dans les Principautés. Il menaça le Divan de l'abandon de l'Angleterre . Cette vigueur fut couronnée de succès. Le Réis-Effendi déclara solennellement qu'il consentait à l'évacuation des Principautés, et cette évacuation commença effectivement le 6 mai 1822. Quelques semaines plus tard, deux boyards roumains, Ghika et Stourdza, étaient nommés hospodars.
Ainsi la Russie obtenait satisfaction ; les traités passés s'exécutaient, et tout le différend diplomatique eut été apaisé, si Metternich n'eût mis en avant, dans le mémorandum du
(1) Quant aux trois premiers points des réclamations (concernant la protection des chrétiens), lord Strangford et la plupart des diplomates considéraient que la Porte y avait accédé par la note du 14 décembre 1822. C*était véritablement se contenter de pcu^ mais nous allons bientôt voir ces trois points renaître et se préciser sous la nouvelle dénomination qui date de la mission de Tatitschcf, la « pacification grecque. «
19 avril, la discussion par une confërence de la « pacification grecque. »
Il est assez curieux de voir à cette époque les cours d'Autriche et de Russie aussi satisfaites Tune que l'autre de la situation diplomatique.
Metternich s'applaudit d'avoir conjuré la menace d*une guerre orientale. Son contentement s'échappe de toutes les lignes de ses Mémoires : « Le procès est gagné : c'en est fait de Gapodistrias... La Russie joue un rôle bien triste. J'ai rem* porté la victoire la plus complète que jamais cabinet ait remportée sur un autre — Le cabinet russe a détruit d'un seul coup l'œuvre de Pierre le Grand et de ses successeurs : tout ce
que la Russie perd en force morale, la Porte le gagne
L'Empereur était dans un labyrinthe, et il a demandé un fil conducteur à sa vieille Ariane (1) » .
De son côté, le Tsar a la satisfaction de voir ses desiderata en bonne voie de réalisation, les uns, grâce à Straugford, les autres, grâce à Metternich.
Et pourtant, si le danger imminent de guerre est retardé^ le conflit diplomatique n'est pas terminé. Le sultan, en recevant communication du mémorandum d'avril, base de nouvelles réclamations, était entré en fureur. Il s'était absolument refusé à envoyer des délégués à Vienne pour participer à une conférence, a En exécutant les quatre points de l'ultimatum de 1821, il avait accompli tout ce qu'on lui demandait, et aucune puissance ne pouvait avoir la mauvaise foi d'exiger autre chose de lui. Il était inutile d'entamer de nouvelles délibérations. Il ne permettrait en aucune façon une immixtion de l'Europe dans les affaires intérieures de la
(1) Qui n'est autre que MetternicK lui-iuèiiie. Metternich, Mémoires, ayril^ mai, juin 1822, passim.
Porte, ni qu'on mit en question un changement dans la situation présente des Grecs. »
Le refus de Mahmoud, que les chanceliers avaient du reste prévu, n'empêcha pas la conférence de Vienne de s'ouvrir le 23 juin. Cette réunion des diplomates des cinq grandes puissances était présidée par Metternich, et composée deTatitscheF, pour la Russie, de Garaman, pour la France, de Gordon, pour l'Angleterre, et de Hatzfeld, pour la Prusse.
Dans ses premières séances, la conférence approuva le mémorandum d'avril, et déclara que l'exécution des traités ne suffisait pas pour rétablir les relations diplomatiques entre la Turquie et la Russie, qu'il fallait dépasser le domaine du droit strict, que la rupture avait été due principalement à la révolution intérieure de la Turquie et à la maladresse cruelle avec laquelle elle avait été réprimée : que, par conséquent, il convenait de négocier une amnistie qui offrît aux Grecs des garanties suffisantes. Si ceux-ci n'acceptaient pas Tamnistie, alors on les livrerait d la manière de procéder des Turcs envers leurs sujets rebelles (l).
De semblables déclarations, bien que conçues sous une forme des plus rigoureuses pour les'Grecs, n'étaient pas faites ponr iipaiser le sultan ; elles l'irritaient, sans l'effrayer.
La position de lord Strangford devenait difficile. H était maintenant chargé, non seulement des intérêts de l'Angleterre et de ceux de l'Autriche, mais même de ceux de la Russie, reconnaissante des promesses qu'il avait obtenues pour l'évacuation des Principautés. Sentant que des défiances surgissaient contre lui, et voyant qu'il ne pouvait plus rien obtenir de l'entêtement des Turcs, Strangford résolut d'aller à Vienne pour amener l'Autriche et la Russie à abandonner le mémorandum d'avril. Il reçut l'autorisation de venir faire à la conférence un exposé de la situation.
En partant, il chercha à persuader au Divan qu'il allait plaider la cause turque et servir au Divan de plénipotentiaire
(1) Lettre de Metternich à Strangford, 22 juillet 1822^ dans Vibl-Gastel, t. XI, p. 398.
officieux. Mais le rusé Djanib repoussa u Thonnéte courtage » que proposait TÂnglais; leurs conférences (1) du 27 juillet et du 27 août furent assez vives; Strangford s'y montra sous un jour plus généreux que dans les précédents entretiens. Les massacres de Chio ayant violemment ému l'opinion publique et le Parlement en Angleterre, les instructions que lord Gastlereagh envoyait à son représentant étaient devenues plus humaines à Tégard des Grecs. Aux reproches amers que lui adressa Strangford au sujet des scènes de Chio, Djanib riposta en citant le sac récent de Tripolitza, et aussi les tueries de Rymnick dont le Busse Souvorof s'était rendu coupable en 1791. 11 poussa une pointe directe à l'Anglais en comparant les chrétiens soumis à la Turquie aux musulmans soumis à l'empire des Indes. uSi la Porte, dit-il, voulait intervenir pour les musulmans dépendant de votre empire, vous n'accepteriez pas l'intervention, et vous n'enverriez pas de délégués à Constant! nople pour régler cette intervention... N'ai-je pas le droit, s'écria-t-il ensuite, d'agir avec les miens, dans ma maison, soit avec douceur, soit avec rigueur? » . — a Si les cris de vos enfants maltraités, répondit Strangford, troublent la>paix de ma propre maison, je vous demanderai de faire cesser le tapage; si vous refusez, j'irai chez le cadi. » — « Tout ceci est notre affaire et non la vôtre, dit l'Ottoman. T) — a Pardon, dit l'Anglais, c'est votre affaire, mais c'est aussi la nôtre. »
H y avait là une légère modification de l'attitude, jusqu'alors si gourmée, de la Grande-Bretagne, modification qui était comme le lointain avant-coureur d'une intervention future, un vague précurseur de Navarin.
Strangford se rendit à Vienne, au début de septembre. L'empereur Alexandre et Nesselrode y arrivèrent quelques jour* après.
Malgré la présence de ces personnages considérables, la
(1) Prokebch, C. III, p. 374 et 406.
conférence de Vienne reste froide et stérile. Les conversations traînent, inutiles, oiseuses. L'attitude du Tsar est morne et frappe tous ceux qui rapprochent. Ce n'est plus le jeune et brillant souverain de 1815, Tinterlocuteur mystique de Gapodistrias et de Mme de Krudener, le Tsar hautain qui a envoyé Tultimatum de 1821, C'est le partenaire froid et compassé de M. de Metternich, c'est l'autocrate de Troppau et de Laibach.
Nous voyons, dans la correspondance de la Ferronnays, ce changement de caractère s'effectuer jour par jour, et, parallèlement, un refroidissement s'opérer dans ses rapports avec la France. L'origine de cette froideur date de la chute du duc de Richelieu, renversépar une coalition des libéraux et de l'extrême droite (décembre 1821). Le Tsar avait été froissé de ce changement de ministère, car il éprouvait une sincère amitié pour l'ancien gouverneur de la ville d'Odessa et une profonde estime pour son caractère digne et indépendant. Il savait qu'on avait fait au Duc un grief de sa sympathie pour la Russie. « Enfin, avait dit Talleyrand, nous allons avoir un ministre qui n'attendra plus les courriers de Saint-Pétersbourg pour prendre la moindre décision. »
Le nouveau ministère français, présidé par M. de Villèle, aurait du pourtant plaire au Tsar, comme représentant des principes plus autoritaires que le ministère précédent. Mais Alexandre craignait que le ministre des Affaires Étrangères, M. de Montmorency, ne fût porté à s'inféoder à la politique britannique, suivant en cela les tendances connues de Louis XVII I.
L'ambassadeur que ce nouveau ministère avait envoyé à Constantinople, M. de Latour-Maubourg, n'était pas favorable à la Russie. Dans une lettre du 6 juin 1822, il déclarait nettement que « favoriser la formation d'un État grec, c'était augmenter la force et Tinfluence de la Russie, à un moment où sa marche ascendante effrayait à juste titre l'Europe. Les démarches à faire en faveur de cette puissance étaient contre sa conscience et sa conviction. » Mais il n'était pas davantage
LA CONFÉnENCE DE VIENNE 139
favorable à la Porte, car, susceptible et autoritaire, n'ayant pas reçu satisfaction pour une réclamation adressée au Divan (au sujet d'un couvent du Mont^Carmel), il n'avait pas rendu visite au Grand vizir et, suivant la tradition ottomane, n'avait pas été considéré comme formellement agréé (1).
La Porte ne manquait du reste aucune occasion de témoigner sa défiance à notre égard, depuis que notre consul à Smyrne, M. David, avait secouru les insurgés. » La Turquie, écrivait M. de Latour-Maubourg, n'attend de nous aucun service, ni aucun mal depuis 1815; elle ne se généra en aucune façon pour nous plaire (2). »
L'effacement du rôle de notre représentant à Stamboul n'était pas fait pour inspirer au Tsar une confiance sérieuse dans notre influence en Orient. Cependant, dans l'entretien qu'il eut avec la Ferronnays à l'occasion de la nouvelle année, il fit preuve encore d'une certaine cordialité. « Il importe à la Russie, lui dit-il, que la France soit forte et puissante. La distance qui nous sépare est précisément ce qui nous rapproche , Quand, entre deux nations aussi fortes, il n'y a ni prétexte de contestation, ni antipathie nationale, mais au contraire communauté d'intérêts et conformité de génie, il faut des circonstances extraordinaires pour diviser ces nations. C'est sur la carte de géographie qu'il faut chercher les raisons qui s'opposent à ce que nous soyons ennemis. » (3).
Quelques jours après, il était encore question, si la Turquie consentait à des concessions, de l'envoi en Morée d'un corps français, qui serait garant à la fois des promesses delà Porte et de la tranquillité des Grecs : on mettait même en avant le nom
(1) Ses lettres portent la trace d'une mauvaise humeur constante : il se plaint à son gouvernement de n'avoir ni agents, ni argent: les drogmans (ces personnages si utiles non seulement pour traduire^ mais pour plaider les propositions) lui font défaut; il doit attendre ses instructions de Paris, au lieu de les recevoir de la Ferronnays ou de Caraman, de Saint-Pétersbourg ou de Vienne, ce qui occasionne un retard de plusieurs jours sur celles de Lutzow ou de Strangford, et paralyse son action. Voir Correspondance politique^ Turquie, vol. 235, A. E.
(S) Dépécbe du 10 février 1822, vol. 235. A. E.
(3) Correspondance politique, 1^ janvier 1822. I^ettre de la Ferronnays, vol. 163, A. E.
du général qui serait le plus capable de commander ce corps, Donzelot, ancien commandant des Iles Ioniennes (1).
Mais cette bienveillance de l'Empereur n'était que le dernier feu d'une ardeur qui s'éteignait, et bientôt les rapports entre le souverain et notre ambassadeur devinrent plus rares, moins amicaux (2). Ce qui attrista le plus la Ferronnays, ce fut la disgrâce progressive de Capodistrias ; le 21 Mai, dans un entretien intime, ce ministre exhala flevant lui toute son amertume, u II n'avait agi qu'en vue des intérêts nationaux de la Russie; l'expérience et la force des choses ramèneraient à son opinion. Les concessions ne rendraient pas les Turcs plus sages. On évacuerait peut-être les Principautés, mais on les dévasterait auparavant. Quel rôle jouerait un représentant de la Russie à Stamboul, placé sous le mépris des Turcs, sous celui des Grecs et sous la tutelle de l'ambassadeur d'Angleterre? »
Peu de temps après, Capodistrias, abandonné de tous, sentant qu'il n'était plus en communion d'idées avec son maître, lui offrait sa démission et se retirait à Genève, attendant des circonstances plus favorables pour rentrer dans la lice politique et combattre le bon combat en faveur de ses compatriotes. Alexandre ne vit pas Capodistrias s'éloigner sans tristesse; il avait beaucoup d'affection pour lui. Mais il était en ce moment dans un état d'esprit absolument contraire à celui du Corfiote, et il jugea cet éloignement à la fois digne et nécessaire.
Metternich ne put dissimuler sa satisfaction quand il apprit cette disgrâce. « Capodistrias est un homme mort, dit-il; et je ne crains ni les morts ni les revenants. »
L'autocrate semblait donc ployé sous le poids d'une fatalité, prisonnier de cette exclusive doctrine de la légitimité qui le terrassait irrésistiblement. Il croyait partout rencontrer des révolutionnaires. Il n'était pas éloigné de considérer de purs conservateurs tels que Nesselrode, comme suspects de carbo-
i^^l) Correspondance politique^ 22 février 1822. Lettre de la Ferronnays, vol. 163, A. E.
(2) Dans un bal, rimpéralrice mère dit Ht haute voix à un diplomate qui partait pour Paris : « Respirez le moins longtemps possible l'air empoisonné de cette capitale. »
narîsme. Les troubles d'Espagne, qui se produisaient pourtant loin de son empire, alarmaient soa esprit plus que la question d'Orient. Il n'aspirait qu'à la réunion d'un prochain congrès qui statuerait souverainement sur le traitement à infliger aux libéraux espagnols : et la préparation de ces nouvelles assises européennes qu'on décidait d'ouvrir à Vérone, l'empêchait de consacrer son intelligence et sa volonté aux affaires grecques qu'on discutait à Vienne.
Nous croyons avoir suffisamment exposé l'état d'àme de l'Empereur, pour que l'issue négative et misérable de la conférence de Vienne en soit complètement éclairée.
Alexandre déclare à Metternich, qu'il fait aux principes suprêmes de la Sainte-Alliance le sacrifice des sympathies nationales de son peuple, et qu'il renonce à une guerre d'Orient, qui favoriserait dans toute l'Europe l'esprit de révolution. La note du 26 septembre (1), rédigée par Nesselrode, constitue un véritable abandon de cette pacification de la Grèce, dont Metternich lui-même avait proposé la discussion. Cette note en maintient cependant l'expression nominale, comme la première condition au rétablissement des relations diplomatiques entre la Russie et la Porte, mais elle se contente, pour l'exécution de cette pacification, de deux alternatives : ou bien la Turquie entamera des négociations directes concernant l'amnistie à accorder aux Grecs, ou bien elle prouvera par une série défaits^ qu'elle est disposée à rétablir la tranquillité intérieure de la Grèce et à rassurer la Russie sur le sort de ses coreligionnaires.
Les deux autres conditions sont : la notification à la Russie de la nomination des hospodars moldo-valaques : la suppression des entraves mises au commerce russe.
Que ces trois conditions soient remplies, et le Tsar consentira à renvoyer un représentant à Contantinople.
Les deux dernières réclamations sont d'une facilité extrême
(1) Cette note est reproduite littéralement dans le précis de la première conférence de Vérone (9 novembre 1822). Prokesch, t. III, p. 437.
1V2 LE NOUVEAU TUIOMPHE DE METTEUNICII — 18M
à satisfaire, et la première est d'une telle élasticité dans les termes, qu'un souverain, décidé à se contenter de peu, doit être amené à la paix en quelques semaines, si pendant ce laps de temps les Turcs ont Thabileté de se prêter à Tactede modération le plus insignifiant.
Ainsi, au moment même où les Grecs viennentde repousser rinvasionde Drama Ali, où un encouragement européen peut leur donner la confiance nécessaire pour pousser leurs succès jusqu'à un triomphe définitif, la conférence de Vienne brise toutes leurs espérances. Le Tsar renonce àimposerune médiation entre les belligérants : il se contentera « d'une série de faits » tendant à établir la clémence et la tolérance religieuse de la Porte. On ne peut plus clairement faire comprendre au sultan qu'on fermera les yeux sur ses cruautés et qu'on autorise la répression de la révolte, sous quelque forme qu'il l'entreprenne.
Le congrès de Vérone, qui s'ouvrit au mois d'octobre, ne fut que l'épilogue de cet abandon des Grecs, consommé par l'empereur Alexandre à Vienne.
Ce congrès était imposant par la quantité et la qualité des personnages de marque qu'il réunissait. Parmi les souverains, le Tsar, l'empereur d'Autriche, les rois de Prusse, de Sardaigne : à leurs côtés, toute la fleur de la diplomatie européenne : Metternich, Lebzeltern, Gentz, pour l'Autriche; Wellington, Strangford, pour l'Angleterre; Nesselrode, Tatitschef, Pozzo di Borgo, Liéven, pour la Russie; Montmorency, Chateaubriand , Caraman , la Ferronnays , Rayneval, pour la France; Bernstorf, Hardenberg, Hatzfeld, pour la Prusse.
La question essentielle à débattre était l'affaire d'Espagne. Cette affaire aurait pu avoir un contre-coup indirect sur la question d'Orient, en séparant l'Autriche de l'Angleterre, mais les puissances savent varier leurs groupements selon l'objet en litige, et l'intervention espagnole ne dégénéra pas en une source de discorde dont les Grecs auraient pu tirer profit. Au contraire, elle rapprocha la Russie de l'Autriche, et fut une des